Lorsque M. Macron a annoncé le doublement des aires marines sous « protection forte » au Sommet de l’océan, il savait parfaitement qu’un décret vidant ses annonces de leur substance était déjà rédigé.

Claire Nouvian : « Le décret sur les “zones de protection forte” révèle l’escroquerie écologique d’Emmanuel Macron »

TRIBUNE

Claire Nouvian – Fondatrice de l’association Bloom

La fondatrice de l’association Bloom pour la protection des océans explique pourquoi le décret gouvernemental est, selon elle, dangereux pour l’avenir des espaces maritimes et du climat.

Publié aujourd’hui à 18h00, mis à jour à 20h19 Temps de Lecture 3 min.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/06/07/claire-nouvian-le-decret-sur-les-zones-de-protection-forte-revele-l-escroquerie-ecologique-d-emmanuel-macron_6129270_3232.html

Ala veille de la Journée mondiale de l’océan, je suis porteuse de deux mauvaises nouvelles. La première, c’est que la France, deuxième puissance maritime mondiale, vient de prouver par un terrible décret qu’elle n’avait nullement l’intention de protéger son territoire marin. Et ce malgré l’urgence à restaurer la santé d’un océan qui n’est plus que l’ombre de lui-même alors qu’il est un allié stratégique dans la lutte contre le réchauffement climatique, absorbant plus d’un quart de nos émissions de CO2.

La seconde, c’est que non, Emmanuel Macron n’a pas fait son aggiornamento « écolo » et il ne le fera pas. Alors que, d’une main, le président préparait son plaidoyer de Marseille du 16 avril à l’adresse de l’électorat vert, empruntant à Jean-Luc Mélenchon son concept de « planification écologique », de l’autre, il orchestrait la signature, le 12 avril, d’un décret honteux mettant en pièces le concept même d’« aire marine protégée », rendant inopérantes toutes les promesses qu’il avait faites à ce sujet.Lire aussi la tribune :  Article réservé à nos abonnés  « Pour un ministère de la mer à la hauteur de la transition écologique ! »

Rappelons que, de 2019 à 2022, Emmanuel Macron a martelé que la France protégerait 30 % de ses eaux, dont 10 % « en pleine naturalité » ou en « protection forte ». Des annonces célébrées pour leur ambition et sans ambiguïté : l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) avait en effet déjà clarifié qu’une aire marine ne pouvait pas être appelée « protégée » si des activités industrielles (incluant la pêche) y étaient conduites. D’après les définitions internationales, l’engagement du président de protéger 30 % de notre territoire marin correspondait donc à l’interdiction catégorique des extractions et installations industrielles. Cela signifiait aussi que les 10 % de « protection forte » promis par Emmanuel Macron correspondaient automatiquement au degré supérieur de protection : une protection intégrale, stricte, ce que les Anglo-Saxons nomment les « no-take zones ».

Nivellement par le bas

Ces zones de protection « forte » ne permettent aucune activité humaine, pas même les prélèvements de la petite pêche artisanale, et sont les plus efficaces pour restaurer l’océan. Les scientifiques ont quantifié le rétablissement spectaculaire du milieu marin quand cessaient les pressions anthropiques : la biomasse des poissons y est 670 % plus importante que dans les eaux non protégées ! Or, aujourd’hui, la France ne protège, selon une étude du CNRS, que 0,09 % de sa façade méditerranéenne et 0,005 % de sa façade Atlantique, Manche et mer du Nord !

Malheureusement, protéger moins de 1 % de l’océan est encore trop élevé pour les industriels, et Emmanuel Macron a choisi de prendre leur parti plutôt que celui de la science et des citoyens en amoindrissant, par ce décret du 12 avril, les critères de « protection forte ».Lire aussi la tribune :  Article réservé à nos abonnés  COP26 : « Notre futur est intimement lié à la santé de l’océan »

Le décret prévoit que les activités humaines« susceptibles de compromettre la conservation des enjeux écologiques » doivent en être « absentes, évitées, supprimées ou fortement limitées » alors que toutes les activités humaines, pas seulement industrielles, devraient y être formellement interdites. C’est un glissement de terrain de toutes les catégories de protection qui s’opère en nivelant par le bas la définition du standard supposément le plus ambitieux. En créant une définition juridique dans laquelle les industries extractives peuvent s’engouffrer pour poursuivre leurs activités bio-climaticides dans les zones supposément « protégées », ce décret représente un danger systémique pour l’océan. Quand la France, qui contrôle une surface maritime de plus de 10 millions de km2, redéfinit à sa sauce le concept de protection, elle prend la responsabilité de détruire l’ambition environnementale des autres nations et de l’Union européenne.

En faveur des lobbys

Au moment où le GIEC nous enjoint à des actions immédiates pour protéger le climat et la biodiversité et où les Etats s’apprêtent à réviser à la hausse leurs objectifs pour que 30 % de l’océan soit protégé d’ici 2030, les effets de ce texte sont potentiellement désastreux. C’est pourquoi l’association Bloom engage un recours contre le décret gouvernemental. Les partisans du président peuvent invoquer des circonstances atténuantes en expliquant que c’est le lobby breton – qu’il a rallié à lui avec les barons socialistes de la Bretagne productiviste (Richard Ferrand et Jean-Yves Le Drian en tête) – qui a forcé Emmanuel Macron à « céder » à ses exigences de protéger la pêche chalutière industrielle plutôt que l’océan, bien que cette activité soit fortement émettrice de CO2, destructrice de biodiversité et du carbone stocké dans les sédiments marins. Mais ce serait angéliser le président, qui a agi avec détermination en faveur des lobbys de la pêche industrielle et des activités extractives climaticides.Lire aussi la tribune :  Article réservé à nos abonnés  Claire Nouvian : « Le sommet de l’océan a confirmé la méthode environnementale de Macron : instrumentaliser les annonces avant les élections »

La chronologie en atteste : lorsque M. Macron a annoncé le doublement des aires marines sous « protection forte » au Sommet de l’océan, qu’il a organisé peu de temps avant l’élection présidentielle, il savait parfaitement qu’un décret vidant ses annonces de leur substance était non seulement déjà rédigé, mais sa consultation publique était même déjà close depuis une semaine. Le décret paru au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle donne un nouvel éclairage aux annonces du chef de l’Etat du 11 février : il s’agissait bien d’une escroquerie écologique, soutenue par un cynisme politique total, résolu, machiavélique.

A la veille de la Journée mondiale de l’océan [du 8 juin], je suis aussi porteuse d’une bonne nouvelle : nous tenons entre nos mains une cartographie de l’espoir. Une évaluation scientifique parue dans la revue Nature en 2021 indique qu’en protégeant réellement 30 % de l’océan, il est possible de régénérer les populations sauvages de poissons, les écosystèmes marins, le climat, la pêche artisanale et la sécurité alimentaire et d’augmenter les captures mondiales de poissons de 5,9 millions de tonnes.

Il ne reste plus qu’à se libérer de l’emprise des lobbys industriels et de leurs complices politiques.

Claire Nouvian est la fondatrice de l’association Bloom pour la défense des océans et lauréate 2018 du prix Goldman pour l’environnement.

Claire Nouvian(Fondatrice de l’association Bloom)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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