Le terme de « planification écologique » est entré dans le vocabulaire courant de la politique française

Planification écologique : « Après 1945 comme aujourd’hui, l’Etat reste la forme d’organisation collective à même d’éviter la catastrophe »

TRIBUNE

Eric Monnet – Economiste

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/05/27/eric-monnet-le-demantelement-des-activites-industrielles-polluantes-doit-etre-un-des-objectifs-premiers-de-la-planification_6127885_3232.html

Dans une tribune au « Monde », Eric Monnet, Prix du meilleur jeune économiste 2022, tire les leçons des succès et des limites de la planification de l’après-guerre et détaille ce qu’elle a à nous apprendre pour la transition écologique.

Publié le 27 mai 2022 à 11h43 – Mis à jour le 28 mai 2022 à 15h29   Temps de Lecture 4 min. 

Le terme de « planification écologique » est entré dans le vocabulaire courant de la politique française. La référence à la planification de l’après-seconde guerre mondiale se justifie par la reconnaissance d’un objectif économique et social commun qui surpasse tous les autres car il est à proprement parler vital. La reconstruction d’après-guerre était effectivement vue comme la seule manière de sortir la société de la misère et du rationnement, et la modernisation – l’autre objectif du plan – comme la seule échappatoire de ce qui était perçu comme l’effondrement « malthusien » de la civilisation de l’entre-deux-guerres. Comme aujourd’hui, il y avait un sentiment partagé d’absolue nécessité et la reconnaissance du fait que, malgré ses imperfections, l’Etat était la forme d’organisation collective adéquate, à même de guider la société et éviter la catastrophe.

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Cela ne signifiait évidemment pas que les autres formes d’organisation collective et la liberté individuelle devaient disparaître ou en souffrir. Les historiens et économistes discuteront sans doute encore longtemps pour savoir si une autre organisation et d’autres politiques auraient été plus bénéfiques aux économies européennes après 1945, mais force est de constater que la reconstruction eut lieu et qu’elle fut suivie par un important processus d’innovation et de modernisation, avant que la planification soit délégitimée par le marasme économique des années 1970. Les objectifs principaux furent, pour la plupart, rapidement atteints, ce qui ne peut manquer de susciter l’intérêt aujourd’hui, puisque des actions décisives doivent être prises à l’horizon de quelques années.

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Au sein des économies capitalistes, c’est sans doute en France que la planification fut la plus théorisée et revendiquée, mais de nombreuses caractéristiques étaient partagées par d’autres pays, même si – c’est une évidence dès que l’on parle d’intervention de l’Etat – chaque pays avait ses particularités et son vocabulaire. La planification reposait sur différents principes, dont certains peuvent encore faire sens aujourd’hui : développement des compétences techniques et insertion de celles-ci au sein des administrations, concertation verticale (au sein d’un même secteur d’activité) et horizontale (entre secteurs d’activité), intégration européenne et internationale, réorganisation du secteur financier au service des objectifs de planification.

Structures de concertation

Le développement des compétences techniques et l’intégration des politiques publiques avec la recherche étaient des dimensions majeures du plan, à la fois au sein des administrations et des entreprises publiques et privées. Des « missions de productivité »pour apprendre des technologies étrangères, au développement de services de recherche dans les grandes entreprises nationalisées en passant par la création de centres de recherche fondamentale, tout était organisé pour que les savoirs nourrissent les objectifs technologiques. Il ne faut pas tomber aujourd’hui dans l’illusion que seules la technologie et l’innovation vont nous tirer d’affaire face à la crise environnementale, mais on peut mesurer combien la rénovation énergétique des bâtiments ou le développement d’énergies non carbonées ne peuvent se faire sans investissement dans la recherche et la formation, ni sans restructuration des administrations.

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La planification reposait sur la concertation entre dirigeants d’entreprises publiques et privées, syndicats, financeurs et administration. Ces structures de concertation sont aujourd’hui à réinventer. Mais on sait également comment les années 1950-1960, en dépit du développement de ces formes de concertation, peuvent difficilement paraître comme un modèle démocratique pour les sociétés européennes actuelles. La concertation des années 1960 est restée très technocratique. Le défi actuel repose sur la nécessité d’une participation accrue des citoyennes et citoyens aux modes de décision, au niveau local comme au niveau national. Cette participation est en particulier essentielle pour modifier rapidement les habitudes de production agricole et de consommation, et les rendre compatibles avec les objectifs désormais bien connus de limite d’émissions de CO2

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Si l’après-seconde guerre mondiale fut bien une période de limitation drastique des flux de capitaux privés pour éviter les déstabilisations financières, elle fut aussi une période de reconstruction de liens industriels et commerciaux, notamment au niveau européen. L’histoire de la planification française ne peut s’écrire sans celle de la construction européenne, dès la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, en 1951. Aujourd’hui, plus que jamais, nous savons que raisonner au niveau national est bien insuffisant face à la crise climatique. Nous savons aussi que limiter l’entraide financière au seul axe Europe-Etats-Unis (il s’agissait, dans les années 1950, de compenser l’insuffisance des flux de capitaux privés) sans l’étendre aux pays du Sud est aujourd’hui une impasse. Il ne peut y avoir de lutte contre le réchauffement climatique sans une aide financière inédite aux pays les plus pauvres.

Réorientation des flux

Au niveau international comme national, la planification écologique nécessite donc une réorientation des flux financiers. L’histoire nous montre ici qu’il ne s’agit pas d’un bouleversement mineur. Cela nécessite un rôle majeur de l’Etat pour développer le financement nécessaire aux nouveaux investissements par des banques publiques de développement (comme la Caisse des dépôts ou la Banque européenne d’investissement), une régulation drastique pour interdire au secteur privé le financement international d’activités néfastes, et enfin le soutien des banques centrales aux financements prioritaires dans la lutte contre le dérèglement climatique.Lire la chronique de Pierre-Cyrille Hautcœur :  Le retour du Plan, « plus qu’un symbole »?

Si l’histoire de la planification peut nous offrir quelques guides pour la politique actuelle, il faut aussi reconnaître combien les différences avec le passé sont criantes. C’est le cas pour notre rapport à la démocratie et à l’international, comme mentionné plus haut, mais aussi pour l’objectif principal même de la planification. La planification des années 1950-1960 a totalement échoué lorsqu’il fut question, non plus de développer la production industrielle et agricole, mais d’organiser la désindustrialisation à partir des années 1970. Le financement public ne fut pas fléché vers une transition industrielle, les politiques de lutte contre le chômage et d’accompagnement vers l’emploi furent grandement insuffisantes, et les actifs furent revendus à bas prix sans vision cohérente du développement économique des régions.

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Aujourd’hui, le démantèlement de certaines activités industrielles polluantes ne peut plus être l’impensé de la planification mais en est au contraire un de ses objectifs premiers. Recherche, concertation, vision internationale et financement doivent donc aussi s’organiser autour de la prise en charge de ce qu’on appelle pudiquement les « actifs échoués », alors qu’on occulte encore trop souvent les implications humaines et sociales de la fermeture de ces activités. Le coût financier de ces démantèlements est encore incertain, mais on sait qu’il sera élevé, et l’organisation financière publique pour les prendre en charge est encore à inventer, dans l’urgence.

Eric Monnet est historien de l’économie monétaire et financière, directeur d’études à l’EHESS. Il a notamment écrit « La Banque-providence. Démocratiser les banques centrales » (Seuil, 2021).

Pour la planification écologique

L’urgence de la transition énergétique et l’insuffisance des instruments de marché poussent gouvernements et économistes à reconnaître à l’Etat un rôle majeur dans la conduite du changement.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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