La sociologue Dominique Méda dresse, la liste des politiques (mix énergétique, emploi…) que le futur gouvernement devra entamer pour s’engager dans la voie de la transition écologique.

Dominique Méda : « Le refus de promouvoir la sobriété continue de s’enraciner dans l’idée que celle-ci serait liberticide et punitive »

CHRONIQUE

auteur

Dominique Méda Sociologue

La sociologue dresse, dans sa chronique, la liste des politiques (mix énergétique, emploi…) que le futur gouvernement devra entamer pour s’engager dans la voie de la transition écologique.

Publié aujourd’hui à 05h00    Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/06/04/dominique-meda-le-refus-de-promouvoir-la-sobriete-continue-de-s-enraciner-dans-l-idee-que-celle-ci-serait-liberticide-et-punitive_6128901_3232.html

Quelle que soit sa couleur, le gouvernement qui déterminera et conduira la politique de la nation après les élections législatives, les 12 et 19 juin, devra être capable de proposer, de mettre en discussion, puis de faire adopter, par le plus grand nombre de citoyens possible, des choix clairs – parce que structurants pour les décennies à venir – en matière de transition écologique.

Il s’agit en premier lieu du choix du mix énergétique. C’est peut-être le moins délicat de tous, dans la mesure où, malgré des positions qui peuvent sembler radicalement opposées chez les responsables politiques et dans la population française, la voie raisonnable consiste à développer de façon massive les énergies renouvelables, tout en s’appuyant sur le nucléaire pour assurer la transition et en continuant à travailler sur d’éventuelles autres solutions.

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Le choix des places respectives à accorder aux innovations technologiques et aux changements de comportements semble, en revanche, beaucoup plus délicat. Il s’agit concrètement d’indiquer dans quelle mesure nous sommes collectivement prêts à changer nos modes de vie et à accorder plus de place à la sobriété. Alors que ce dernier terme est encore très peu utilisé dans les discours politiques français, son équivalent anglais (« sufficiency ») est mis à l’honneur dans le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il signifie que nous pourrions collectivement obtenir la même quantité de bien-être et garantir à tous les êtres humains un niveau de vie décent tout en diminuant nos consommations matérielles, et donc nos émissions de gaz à effet de serre, ainsi que notre consommation d’énergie.

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Les crispations autour de cette question sont majeures, comme en témoignaient déjà les réactions indignées des politiques, notamment français, à la fameuse lettre écrite par le travailliste néerlandais Sicco Mansholt, en février 1972, un mois avant qu’il ne devienne un éphémère président de la Commission européenne (jusqu’en janvier 1973). A la suite de sa lecture du rapport du Club de Rome « Limits to Growth », paru la même année, il y plaidait en faveur d’une forte diminution de la production et de la consommation de biens matériels, organisée grâce à une planification capable d’assurer à chacun un minimum vital. Vingt ans après, en 1992, le président George H. W. Bush déclarait « le niveau de vie américain est non négociable ». Aujourd’hui, le refus d’un grand nombre de responsables politiques de promouvoir la sobriété continue de s’enraciner dans l’idée que celle-ci serait liberticide et punitive.

« Consommation ostentatoire »

Mais pour qui le serait-elle ? Rappelons, notamment à l’égard des plus modestes, pour lesquels ces perspectives sont les plus inquiétantes, que la sobriété devrait principalement être le fait des pays les plus développés et des ménages les plus aisés. Il n’est pas anodin que le rapport du GIEC utilise, pour dénoncer la responsabilité de ces derniers, des termes forgés, en 1899, par le sociologue américain Thorstein Veblen : « La consommation ostentatoire des riches est à l’origine d’une grande partie des émissions dans tous les pays, liée aux dépenses consacrées à des choses telles que les voyages en avion, le tourisme, les gros véhicules privés et les grandes maisons. » Dans le rapport « Soutenabilités ! Orchestrer et planifier l’action publique », publié par France Stratégie, une note de bas de page explique pourquoi, en France, les 50 % les plus modestes devraient réduire leur empreinte carbone de 4 % contre 81 % pour les 10 % les plus riches.

Mais un troisième choix devrait se révéler encore plus complexe. C’est celui qui concerne la façon dont seront gérées les conséquences des nécessaires restructurations de notre système productif sur l’emploi. On dispose aujourd’hui de plusieurs projections d’emploi, sur des durées et selon des hypothèses radicalement différentes. La plus récente, celle de la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et de France Stratégie, « Quels métiers en 2030 ? », estime que la variante « bas carbone » devrait créer un surcroît de 200 000 emplois en 2030 par rapport au scénario tendanciel, en particulier dans la construction. Le Fonds mondial pour la nature (WWF) et l’Agence de la transition écologique (Ademe) proposent des chiffres différents, mais moins éloignés que ceux du Shift Project, dont le plan, très volontariste, prévoit, à l’horizon 2050, la création de 500 000 emplois dans l’agriculture et de fortes suppressions dans la construction de logements neufs et dans l’industrie automobile.

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Il importera donc que des choix clairs soient faits non seulement en matière de relocalisation des activités et d’aménagement du territoire, mais aussi en ce qui concerne les changements à engager dans notre agriculture, dans notre alimentation, dans nos déplacements. Très peu de travaux s’intéressent à la manière dont les reconversions devraient être anticipées et accompagnées dans les secteurs appelés à connaître de très fortes transformations (aviation, automobile, pétrole et gaz notamment). Une étude de la CFDT et de la FNH, sur l’avenir de l’industrie automobile, montre l’ampleur du travail à accomplir pour permettre une transition créatrice d’emplois, tandis qu’un rapport récent de l’Institut Veblen attire l’attention sur le décalage entre le souhait de reconversion des travailleurs de la branche pétrolière et gazière et l’absence de mesures appropriées mises en œuvre par les entreprises ou les pouvoirs publics. Il s’agit d’un point essentiel si nous voulons éviter qu’au refus des lobbys et des résistants au changement s’ajoute celui de salariés anxieux de perdre leur emploi.

Enfin, le type de planification à mettre en œuvre sera déterminant. Dans sa fameuse lettre de 1972, Sicco Mansholt proposait de rechercher des formes de production très différenciées, « impliquant une planification fortement centralisée et une production largement décentralisée ». Il faudra aussi, écrivait-il, développer des mesures fiscales canalisant la consommation dans le sens de l’utilité et de la durabilité. Enfin, nous ne devrons plus, suggérait-il, orienter notre système économique vers la recherche d’une croissance maximale, mais vers « l’utilité nationale brute ». Saurons-nous, cinquante ans après, entendre enfin cette voix ?

Dominique Méda est professeure de sociologie, directrice de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (université Paris-Dauphine-PSL)

Dominique Méda(Sociologue)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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