CHU de Bordeaux: trois cents à quatre cents lits sont fermés administrativement tous les jours par manque de soignants

Un appel des personnels du CHU de Bordeaux : « Des décisions fortes et immédiates, d’ici à l’été, sont indispensables pour sauver le système de santé »

TRIBUNE

Collectif

Un collectif de plus d’un millier de soignants et autres personnels hospitaliers interpelle, dans une tribune au « Monde », le gouvernement sur la situation d’un système de santé « à bout de souffle après de nombreuses années de restrictions budgétaires ».

Publié hier à 18h00, mis à jour à 10h52    Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/05/27/un-appel-des-personnels-du-chu-de-bordeaux-des-decisions-fortes-et-immediates-d-ici-a-l-ete-sont-indispensables-pour-sauver-le-systeme-de-sante_6127937_3232.html

Quel système de santé souhaitons-nous ? Le service des urgences du centre hospitalier universitaire (CHU) de Bordeaux limite actuellement son accès la nuit, mais ceci n’est que la face émergée de l’iceberg. Le cœur du système de soins que sont les services hospitaliers est également dans une impasse.

Ce qui apparaît comme la crise des urgences est à replacer au sein d’un système de santé à bout de souffle après de nombreuses années de restrictions budgétaires. La crise Covid n’a fait qu’aggraver la situation d’un bien commun exsangue : l’hôpital public.

L’ensemble du territoire connaît la même situation que Bordeaux, tant pour les CHU que pour les centres régionaux. Cette crise touche la médecine adulte comme la pédiatrie. Moins de lits, des patients plus complexes et la rentabilité avant tout. Nous alertons sur la diminution des lits à l’hôpital au profit de l’ambulatoire. Depuis 2000, 20 % des lits (soit près de sept cents lits d’hospitalisation) ont été supprimés au CHU de Bordeaux.

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Parallèlement, le vieillissement de la population et l’augmentation du nombre d’habitants dans la métropole bordelaise provoquent une augmentation de la demande de soins non prise en compte par nos pouvoirs publics. Dans de nombreuses spécialités, des traitements plus efficaces mais plus complexes augmentent le recours à l’hôpital. De ce fait, hospitaliser un patient est devenu un parcours du combattant, que ce soit pour la médecine de ville ou pour les urgences.

Dysfonctionnements majeurs

Parallèlement, afin de répondre aux critères comptables qui nous sont imposés, un taux élevé d’environ 95 % d’occupation des lits est nécessaire, à l’origine d’un fonctionnement à flux tendu qui ne permet plus d’assurer une disponibilité de lits pour les patients nécessitant une hospitalisation rapide, « non programmée ». Ces patients consultant en médecine de ville ou arrivant aux urgences se trouvent fréquemment sans solution d’hospitalisation.

La situation est la même en chirurgie avec une limitation de l’accès au bloc opératoire, des délais allongés, voire des annulations d’actes chirurgicaux. Les services supports, moins visibles par le grand public (pharmacie, biologie, anatomopathologie, radiologie, etc.), souffrent aussi de cette gestion avec des répercussions sur leurs pratiques (notamment des délais d’examen plus longs).

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Au total, ces dysfonctionnements majeurs se répercutent dramatiquement sur la prise en charge des patients. Outre le transfert des activités d’hospitalisation vers une activité ambulatoire, l’activité de soins a explosé sans augmentation en regard des personnels de soins. Cette gestion industrielle de la médecine reconnaît l’activité, le nombre d’actes, plutôt que la qualité des soins qui est in fine progressivement délaissée.

Nos équipes médico-soignantes ont pris de plein fouet ces transformations et ceci bien avant la crise Covid. Toutes et tous n’hésitent plus aujourd’hui à quitter en masse l’hôpital, augmentant ainsi les fermetures de lits (actuellement, au CHU de Bordeaux, environ de trois cents à quatre cents lits sont fermés administrativement tous les jours par manque de soignants).

Perte de sens du métier

Des mesures radicales sont urgemment nécessaires pour arrêter cette hémorragie et redonner aux personnels goût à leur travail en leur permettant de se recentrer sur le cœur de leur métier : soigner, c’est-à-dire prendre soin des autres. La médecine ne doit pas être seulement la multiplication sans fin d’actes techniques que voudraient imposer les volontés politiques et budgétaires actuelles.

Elle doit rester une activité bienveillante permettant de consacrer à chaque patient un temps qui ne peut être chiffré. C’est cette perte de sens du métier qui menace d’effondrement à court terme le système de santé, en particulier hospitalier. Des décisions courageuses et forcément coûteuses sont attendues. Les ratios de soignants dans chaque unité de soin doivent être évalués par rapport au nombre de lits ouverts permettant, face à la complexification et à la lourdeur des prises en charge, d’éviter l’épuisement des professionnels.

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Les absences programmées ou inopinées de soignants doivent être systématiquement remplacées, ce qui ne peut s’effectuer qu’avec un plus grand nombre de soignants au sein des équipes. L’organisation interne de l’hôpital doit être décidée dans une gouvernance partagée, en accord avec les équipes de soins et en associant aux décisions tous les acteurs de l’hôpital ainsi que les usagers.

La continuité et la permanence des soins doivent être réorganisées en remettant en lien la médecine de ville, les hospitaliers et leurs patients. Les agences régionales de santé doivent être les garantes de cette coordination. Rétablir l’attractivité des professions médico-soignantes passe par une revalorisation des salaires, notamment dans le cadre des permanences de nuit et de week-end et de façon à rejoindre au moins la moyenne des pays voisins.

Un vrai métier, plus un sacerdoce

Elle passe aussi par une amélioration de la qualité de l’exercice professionnel : la fonction de soignant n’est plus un sacerdoce, mais un vrai métier qui doit être reconnu comme tel. Les conditions actuelles de travail sont un repoussoir ne permettant que rarement un épanouissement professionnel.

L’alternance jour-nuit, le retour au travail un week-end sur deux ne sont plus acceptés comme une participation tacite à l’effort collectif. Les temps changent, c’est ainsi. Les postes administratifs et techniques de proximité doivent être organisés en support des soignants et consolidés afin de permettre à ces derniers de se concentrer sur leur fonction de soin

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Un plan de sauvetage du système de santé français est la seule véritable urgence. Des décisions fortes et immédiates sont indispensables et possibles. En l’absence de telles mesures d’ici à l’été, les services de médecine, de chirurgie, d’urgences de nos hôpitaux adultes et pédiatriques vont fermer leurs portes avec une répercussion directe sur la santé de nos concitoyens.

L’alerte a été donnée il y a de nombreuses années. Le Ségur de la santé a manqué cruellement d’ambition et ne permettra pas en l’état, nul ne peut l’ignorer, de maintenir à flot notre système de soins. Nous demandons à nos dirigeantes et à nos dirigeants, et en particulier à la première ministre, Elisabeth Borne, et la ministre de la santé, Brigitte Bourguignon, de répondre à cette question : quel système de santé défendez-vous ? Si c’est un système lucratif qui abandonne l’humain, alors décidons-le rapidement et mourons dignement.

Premiers signataires : Pascal Barat, pédiatre ; Olivier Brissaud,pédiatre ; Amaury Daste, oncologue ; Isabelle Faure, urgentiste ; Catherine Fleureau, anesthésiste ; Emilie Gerard, dermatologue ; Olivier Guisset, réanimateur ; Olivier Millier, neurochirurgien ; Pascal Pillet, pédiatre ; Franck Zerbib, gastro-entérologue.

La liste complète des signataires est accessible en cliquant sur ce lien

Collectif

Au SAMU de Bordeaux, répondre aux appels quand les urgences fonctionnent au ralenti

L’hôpital fait appel à l’aide de bénévoles pour filtrer les patients et réorienter les cas les moins problématiques. 

Par Claire Mayer(Bordeaux, correspondante)Publié le 23 mai 2022 à 16h00  

Temps de Lecture 2 min.

 https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/05/23/au-samu-de-bordeaux-repondre-aux-appels-quand-les-urgences-fonctionnent-au-ralenti_6127341_3224.html

Dans le centre d’appels du SAMU, à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux, le 19 mai 2022.
Dans le centre d’appels du SAMU, à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux, le 19 mai 2022.  UGO AMEZ POUR « LE MONDE »

Comment continuer à répondre aux besoins de la population avec l’un des principaux services d’urgence du territoire qui ferme la nuit, faute de soignants suffisants ? Face à ce casse-tête, qui a commencé le 18 mai, le CHU de Bordeaux rode une organisation de crise. De 17 heures à 8 heures, les urgences du centre hospitalier Pellegrin sont désormais « fermées », avec un filtrage des patients à l’entrée. Seules les urgences vitales ou aiguës continuent à y être orientées. Et c’est en grande partie sur les épaules du SAMU que repose la mission de trier les demandes, alors que la population a été appelée à ne pas se présenter aux urgences mais à passer par un appel au 15.

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Au premier jour de l’« expérimentation » de ce nouveau protocole, « 1 000 appels [ont été reçus] sur la journée entière, 400 dans la soirée, dont 20 à partir de l’interphone des urgences, soit une situation plutôt normale », se rassure Philippe Revel, chef des urgences et du SAMU du CHU.

Pour le créneau de 17 heures à 22 heures, où le nombre d’appels peut encore être conséquent, une « cellule miroir » composée d’étudiants bénévoles supervisés par un assistant de régulation médicale (ARM) a été mise en place au SAMU. Son rôle : répondre à l’interphone à l’entrée des urgences et procéder à un premier tri. Pour les cas les plus sérieux, l’appel est ensuite transféré aux répondants habituels du SAMU, qui jugent de la gravité de leur état.

« On est tous épuisés »

A quelques couloirs de la cellule miroir, dans la salle de régulation du 15, l’endroit où l’on essaie de trouver aux patients nécessitant une hospitalisation un service qui peut les accueillir, il manque aussi du personnel. « Quatre, cinq postes », évalue le professeur Revel. « On nous a appris à travailler avec peu d’effectifs, de moyens. C’est une situation qui traîne depuis des années », raconte une ARM en poste depuis une dizaine d’années, qui souhaite garder l’anonymat.

Le centre d’appels du SAMU permet de réguler les patients des urgences de 17 heures à 8 heures, à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux, le 19 mai 2022.
Le centre d’appels du SAMU permet de réguler les patients des urgences de 17 heures à 8 heures, à l’hôpital Pellegrin de Bordeaux, le 19 mai 2022.  UGO AMEZ POUR « LE MONDE »

Devant son écran, elle montre les appels en attente, soit les patients qui doivent attendre avant de pouvoir obtenir un interlocuteur. Une situation que la plate-forme du SAMU vit chaque jour, mais qui prend une tournure plus difficile ces derniers temps. La jeune femme raconte, en effet, les tentatives désespérées, parfois, de trouver un lieu qui peut accueillir les patients. « Toutes les urgences de la Gironde sont saturées », s’indigne-t-elle.

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Quand il ne s’agit pas d’une véritable urgence, certains appelants sont encouragés à joindre plutôt SOS Médecins, ouvert jour et nuit, face à l’hôpital. « Beaucoup d’appels au 15 relèvent de la médecine générale », pointe Philippe Revel.

Cécile Moreau, 29 ans, finit sa journée à la régulation. Il est 20 heures. En quatrième année d’internat, cette « docteur junior », comme on appelle ces jeunes médecins en fin d’études, s’inquiète pour son avenir. « On est tous épuisés. On en arrive à des situations très dégradées qui mettent en danger le personnel médical et les patients. » Convaincue de son choix de carrière aux urgences, elle s’interroge, pourtant. « J’adore ce que je fais et je ne me verrais pas faire autre chose. Mais je me dis que, clairement, je ne pourrai pas supporter ces conditions toute ma vie. C’est difficile, pour nous, les jeunes, de dire, déjà, qu’on n’en peut plus. »

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Claire Mayer(Bordeaux, correspondante)Contribuer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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