Le « chiffon rouge » de l’obligation de garde pour les médecins libéraux
Dans les rangs des médecins hospitaliers, on estime qu’il faudrait rétablir une « permanence de soins » le soir, la nuit et les week-ends, pour éviter un engorgement des urgences.
Par Camille Stromboni Publié aujourd’hui à 15h00
Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/05/23/le-chiffon-rouge-de-l-obligation-de-garde-pour-les-medecins-liberaux_6127333_3224.html

Est-ce le moment de déterrer la hache de guerre avec les médecins libéraux ? Alors que la crise à l’hôpital et dans les services d’urgence s’aggrave, le débat monte autour d’une proposition sensible depuis plusieurs semaines dans la communauté médicale, non sans provoquer de fortes crispations. Faut-il rétablir l’obligation de garde des médecins libéraux pour tenir les mois qui viennent ? C’est-à-dire leur participation à la « permanence des soins », le soir, la nuit et le week-end ? Cette obligation a été supprimée, à l’orée des années 2000, après une mobilisation des médecins libéraux
Lire aussi : Hôpital : la crise ne cesse d’enfler aux urgences
« Cela ne peut plus être un sujet tabou, la question de l’accès aux soins est bien trop prégnante aujourd’hui », avance Frédéric Valletoux, à la tête de la Fédération hospitalière de France (FHF), qui a toujours défendu ce retour de l’obligation pour ses homologues du monde libéral, et l’a fait de nouveau durant ces derniers mois de campagne présidentielle. « Il faut poser ce sujet territoire par territoire, le pire serait de continuer à faire l’autruche », juge-t-il, regrettant la « vindicte et la caricature » qui dominent dans ce débat.
« La situation nous oblige tous, abonde Rémi Salomon, à la tête de la Conférence des présidents de commissions médicales d’établissement de CHU. L’ensemble des médecins des hôpitaux et en ville doivent être mobilisés pour remplir les listes de garde, l’hôpital seul ne tiendra pas, il ne tient déjà plus, le danger est une vraie rupture de l’accès aux soins cet été. »
Une solution qui n’a « aucun sens »
A ce jour, un peu moins de 40 % des médecins généralistes participent à la permanence des soins ambulatoires, selon les derniers chiffres publiés par le Conseil national de l’ordre des médecins au printemps, soit près de 25 000 médecins volontaires sur 63 231 généralistes susceptibles d’y participer. S’il existe une grande « hétérogénéité » selon les départements, l’absence de médecins de garde pose problème le soir et le week-end dans de nombreux territoires, assure-t-on dans les rangs des urgentistes, qui y voient l’une des raisons de la surcharge de leurs services.
Lire aussi :Au SAMU de Bordeaux, répondre aux appels quand les urgences fonctionnent au ralenti
Chez les principaux intéressés, le tir de barrage a été néanmoins immédiat. Dans un communiqué acerbe signé par les six organisations syndicales représentatives le 19 mai, les médecins libéraux étrillent les « mensonges et les dérapages » du président de la FHF. « Les maux dont souffre l’hôpital public n’ont qu’une explication : les médecins libéraux qui n’en feraient pas assez », ironisent-ils. « Le temps moyen de travail des médecins libéraux dépasse allègrement les cinquante heures par semaine » et « près de 9 consultations sur 10 sont assurées par un médecin libéral », se défendent-ils, appelant plutôt à une « refonte en profondeur du système de santé ».
Pour Jacques Battistoni, à la tête de MG France, principal syndicat chez les généralistes et signataire du communiqué, brandir cette obligation comme la solution aux problèmes des urgences n’a « aucun sens ». Le soir et le week-end ne sont pas des « trous dans la raquette », puisque la couverture est assurée à 96 % les week-ends et jours fériés, et à 95 % en soirée, entre 20 heures et minuit, souligne-t-il, citant des données de l’ordre des médecins. Quant à la nuit « profonde », soit de minuit à 8 heures du matin, elle correspond à des appels où les citoyens ont, dans l’extrême majorité des cas, besoin d’un service d’urgence, pointe-t-il. « Aujourd’hui, il y a un problème de démographie médicale et reporter la responsabilité sur les libéraux en recherchant des boucs émissaires, ce n’est pas la solution », soutient-il, assurant que les médecins généralistes ont déjà « beaucoup de contraintes ». En ajouter une de plus provoquerait un « effet dissuasif pour les jeunes » et une « aggravation du déficit », alerte-t-il.
Lire aussi : Réintégrer les soignants non vaccinés : combien et comment ?
La Conférence nationale des unions régionales des professionnels de santé-Médecins libéraux est également montée au créneau, dénonçant la « volonté de placer la médecine libérale sous la coupe de l’hôpital ». « Mais qui compense d’ores et déjà la prise en charge des urgences et des soins non programmés sur les territoires, si ce ne sont les libéraux ? », a défendu l’organisation.
« On va devant un bras de fer entre les libéraux et les hospitaliers, c’est un conflit récurrent », fait observer Claude Pigement, ancien responsable santé au Parti socialiste. Ce sera, en tout cas, un premier sujet difficile à trancher pour la nouvelle ministre de la santé, Brigitte Bourguignon.
Camille Stromboni
Voir aussi:
Valletoux, Président de la Fédération Hospitalière de France, »remet le couvert » avec l’obligation de garde pour les médecins libéraux.https://environnementsantepolitique.fr/2022/05/15/31891/