En Provence, le jardin aux sculptures d’Arik Levy
Par Marie Godfrain
Publié hier à 07h00
REPORTAGE
En 2019, près de Saint-Paul-de-Vence, les artistes Arik Levy et Zoé Ouvrier ont acquis la magnifique propriété de la danseuse étoile Sylvie Guillem. Son ancien studio de danse s’est transformé en atelier tandis que l’immense parc, à visiter sur réservation, accueille les œuvres monumentales du plasticien israélien.
Avec leurs formes facettées, organiques ou acérées, les totems monumentaux d’Arik Levy viennent stimuler les parcs, jardins privés et espaces publics du monde entier, de Boulogne-Billancourt à Taïwan. Des sculptures surdimensionnées que l’artiste et designer israélien installé en France depuis plus de trente ans n’a jamais pu admirer chez lui… Jusqu’à ce jour de l’été 2019 où Arik Levy et sa compagne, l’artiste Zoé Ouvrier, visitent une maison dans la région niçoise, en contrebas du village de Saint-Paul-de-Vence. Une perle rare dénichée sur Internet parmi un millier d’offres…
« Je rêvais depuis longtemps de vivre avec mes pièces. C’était très frustrant de les voir seulement pendant leur conception puis dans des galeries ou chez des collectionneurs. » Arik Levy
Cette demeure a été construite il y a une trentaine d’années, à l’initiative de la danseuse étoile Sylvie Guillem, dans un immense parc vallonné de 12 000 mètres carrés, planté d’une centaine d’oliviers. Les actuels propriétaires se félicitent d’ailleurs de la qualité de l’huile produite. « Mon rêve est de pouvoir un jour m’offrir un vrai bain d’huile d’olive », dit en souriant Arik Levy. Près de 600 arbres d’essences variées cohabitent sur le site : pins, citronniers, cyprès de 25 mètres de haut, deux cerisiers du Japon, orangers, jasmins… Sans oublier le potager, qui permettrait presque de vivre en autosuffisance.
Les sculptures d’Arik Levy sont disséminées dans ce parc divisé en plusieurs terrains. « Je rêvais depuis longtemps de vivre avec mes pièces. C’était très frustrant de les voir seulement pendant leur conception puis dans des galeries ou chez des collectionneurs. C’est tout autre chose de pouvoir les côtoyer sur une plus longue période, de prendre le temps de les apprivoiser… »



Plus prosaïquement, ce lieu lui permet aussi d’assurer les finitions de ses œuvres, à l’extérieur ou dans le vaste atelier de 150 mètres carrés et 8 mètres de hauteur sous plafond, qui était autrefois le studio de danse de Sylvie Guillem. Un espace lumineux, tapissé de miroirs, avec des baies vitrées en forme d’arches donnant sur la verdure et un plafond équipé d’une structure en métal, lui aussi percé de fenêtres, qui jouxte la maison en forme de U.
Avec ses murs en crépi grège et pierres de taille recouverts de lierre et de jasmin, la bâtisse s’ouvre sur une terrasse couverte de bambous. D’inspiration provençale, elle tranche singulièrement avec l’intérieur contemporain doté d’un sol en pierre, pour rafraîchir l’atmosphère.
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Sylvie Guillem espérait depuis longtemps trouver un acquéreur qui s’inscrive dans l’histoire de ce lieu hors normes, sans chercher à le dénaturer. Lorsqu’elle rencontre Zoé Ouvrier et Arik Levy, leur profil la séduit, d’autant que le designer et artiste est aussi scénographe de spectacles de danse. Il a travaillé notamment pour le Grand Théâtre de Genève, le Ballet national de Finlande et la compagnie néerlandaise Nederlands Dans Theater.

Une fois installé, le couple prend rapidement ses marques. Quand la pandémie survient, il a tout le temps de faire l’expérience de sa nouvelle demeure et d’en explorer les possibilités. Pour seuls travaux, Arik Levy et Zoé Ouvrier divisent l’atelier en deux à l’aide de cimaises. De son côté, Zoé Ouvrier peint et sculpte à la gouge des panneaux de tilleul, emblématiques de son travail. En face, Arik Levy dessine, sculpte et assemble ses œuvres en bois, métal ou marbre.
C’est aussi là qu’il imagine ses pièces de mobilier et autres objets qu’il réalise pour des éditeurs aussi divers que Vitra (sanitaires de luxe), Desalto ou Molteni. Un canapé de cette enseigne italienne est d’ailleurs installé en bonne place dans le salon, aux côtés d’œuvres de Frank Stella, Gideon Rubin, David Nash, Giuseppe Penone, Tom Fecht ou Araki Nobuyoshi.
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Cet environnement propice à la création a aussi inspiré à Arik Levy quelques pièces inédites : « J’ai trouvé un moyen pour suspendre des chapeaux, un accessoire indispensable dans ce Midi ensoleillé. Au lieu d’acheter de bêtes portemanteaux, j’ai récupéré des morceaux d’arbres élagués de notre oliveraie que j’ai fait mouler et dont la réplique en bronze nous sert de patère. »
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A l’étage inférieur, les chambres des deux filles du couple, âgées de 12 et 14 ans, donnent directement sur l’oliveraie et la forêt… Vu de l’extérieur, rien ne laisse supposer que la haie fournie et le portail anonyme cachent un tel ensemble, qui se visite sur réservation, « mais avec parcimonie, car cet espace est d’abord un lieu de travail et de vie ». Arik Levy aime l’esprit très cinématographique de sa nouvelle adresse. « Notre maison est dotée d’une infinité d’angles de vue et de cadres », souligne-t-il.

L’artiste-designer cherchait depuis longtemps à quitter Paris : « Zoé étant originaire de Montpellier et moi israélien, nous avions envie de retrouver le sud et de nous installer dans un lieu d’échanges, de vie, de réception, de travail, un endroit où l’on pourrait aussi jouer de la musique. »
Au bout de trois années passées ici, le vrai plaisir d’Arik Levy, ce sont les odeurs enivrantes qui chatouillent ses narines. « Les orangers, le jasmin en explosion, l’herbe après les rares pluies, je ne m’en lasse pas, détaille-t-il.Il y a aussi le son des abeilles qui butinent dans le parc… Il se passe toujours quelque chose dans ce jardin. »Visites uniquement sur réservation https://ariklevysculpturepark.com/Contact
Trois adresses arty à Saint-Paul-de-Vence
Fondation CAB
Inaugurée l’été dernier par le collectionneur belge Hubert Bonnet, l’antenne azuréenne de la fondation CAB s’est installée dans un écrin minimaliste des années 1950 revisité par le décorateur Charles Zana. Une expérience immersive dans l’art y est proposée : expositions d’art minimal et conceptuel, résidence d’artiste, hébergement dans un pavillon démontable Prouvé…
5766, chemin des Trious. fondationcab.com
Galerie Catherine Issert
Pilier du monde de l’art contemporain, la fille de Marius Issert, maire historique de Saint-Paul, présente dans sa galerie très pointue des artistes comme Jean-Michel Alberola, François Morellet, Gérard Traquandi, Jennifer Douzenel ou Claude Viallat. Leurs œuvres sont à découvrir dans un espace dont l’architecture rappelle celle de la maison d’Arik Levy.
2, route des Serres. galerie-issert.com
Fondation Maeght
Depuis 1964, ce cœur battant du Saint-Paul artistique, dont le bâtiment est signé de l’architecte catalan Josep Lluís Sert, expose au milieu des pins les grands artistes du XXe siècle : Bonnard, Hepworth, Léger, Christo, Chillida… Jusqu’au 12 juin, le plasticien Bernard Moninot est à l’honneur à travers une installation d’œuvres réalisées in situ.
623, chemin des Gardettes. fondation-maeght.com
*Arik Levy, le design en poésie
Sculpteur, photographe, scénographe, designer… l’artiste israélien est un créateur protéiforme et prolifique. De pièces uniques en objets usuels, il entremêle art et technique.
Par Véronique LorellePublié le 13 juin 2019 à 11h18
Temps de Lecture 4 min.

Il y a, dans un coin du studio inondé de lumière, cette chaise impraticable à l’assise en fil de fer barbelé recouverte d’or, et une installation de girouettes tournant en tous sens, symbole de nos vies déboussolées. Dans un autre coin, des bijoux racés et une nouvelle lampe de bambou et céramique émaillée à la lumière chaleureuse (Anemos pour Forestier).
Nous sommes à Ménilmontant dans le studio parisien d’Arik Levy, l’homme qui ne veut pas choisir entre art et design. « La création est un muscle incontrôlable, et le design est le moyen d’être mon propre mécène », souligne ce grand échalas au sourire franc. Cet artiste protéiforme est connu pour sculpter, photographier, peindre, scénographier des opéras ou des ballets de danse contemporaine, et… designer. Ces derniers mois, il a collaboré avec Lalique, Vista Alegre, Baccarat, Maison Dada, Dedon, Hennessy.
« Aujourd’hui, quand je me lève dans le matin parisien et que je me vois vivant, je suis heureux. » Arik Levy
Né en 1963 à Tel-Aviv et grand amateur de surf, Arik Levy a commencé à gagner sa vie en vendant des planches qu’il dessinait avec des graphismes sur mesure. Une histoire d’amour l’amène un jour jusqu’en Suisse, puis à Paris. Il devait y rester deux ans. Il n’a plus quitté la capitale française. Entre-temps, le voilà diplômé en 1991 en design industriel du Art Center Europe, à Vevey, en Suisse, puis fondateur à Paris, l’année suivante, de son propre studio. « Qui suis-je ? Il n’y a pas seulement deux personnes en moi, mais trois : l’homme au foyer, l’artiste et le designer, dans cet ordre d’arrivée, précise celui qui a fondé une famille avec la Montpelliéraine Zoé Ouvrier, dont les paravents, panneaux muraux et tableaux gravés sont exposés dans le monde entier. J’ai aujourd’hui trois enfants pour lesquels j’aime confectionner chaque dimanche des gâteaux, plutôt des cakes dont je varie chaque fois les ingrédients ! »

Côté design, ses propositions font force. Car Arik Levy ne dessine pas des objets mais des solutions. Pour Baccarat, il imagine une nouvelle forme de cristal : des tuiles limpides à accrocher et superposer pour sublimer un bar, une lampe, mais aussi des portes d’armoires ou un meuble canapé… Pour l’espagnol Compac, spécialiste des revêtements, il met au point des plaques de pierres composites (collection Ice) qui résistent à la chaleur et dans lesquelles est incrusté un motif au choix, comme un lac gelé en Arctique avec des marbrures blanches, noires, « nude », orangées… qu’il a lui-même dessiné. Pour les robinets THG Paris, il conçoit la collection System, à base de bagues qui s’enfilent aux différents matériaux (marbre, laiton évidé, obsidienne…) et 26 finitions qui transforment le robinet en bijou de la salle de bains.
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Au dernier Salon du meuble à Milan, ce printemps, il a même présenté les luminaires Sticks comme des baguettes en rotation sur leur axe (marque Vibia), ce qui permet de diriger l’éclairage à sa guise, mais aussi de connecter un mur et un plafond par des lignes graphiques. La lumière devient ainsi un élément architectural. Arik Levy propose comme des boîtes à outils, fusion d’un brin de poésie et d’une technologie bien pensée. « Il arrive le matin avec son carnet de dessins, des croquis tellement bien faits et si bien proportionnés que l’on pourrait presque directement passer à la 3 D », souligne François Tellan, senior designer au sein du studio qui compte au total une dizaine de personnes, affectées pour certaines à l’art, pour d’autres aux objets utilitaires.

Son « style techno-poétique », selon les mots d’Arik Levy, se nourrit d’art et de design, dans un aller-retour incessant entre les deux. Et les musées sont à l’affût. Ses luminaires imprimés en 3 D, datant de 2005, sont entrés dans les collections du Centre Pompidou. Le fauteuil confessionnal (2010), telle une alcôve capitonnée, trône à l’Art Institute of Chicago. Comment expliquer une telle force de création ? « Je suis né au milieu des guerres israélo-palestiniennes, j’étais en survie tous les jours et j’ai vécu d’espoir, rappelle Arik Levy. Aujourd’hui, quand je me lève dans le matin parisien et que je me vois vivant, je suis heureux. »Lire aussi La planche de surf d’Arik Levy
Ses œuvres d’art inspirées par des formes primitives – le RockStone (la roche) est parmi les images les plus fameuses de son vocabulaire, en témoigne cette nouvelle sculpture totem pour Lalique – ornent des jardins privés ou l’espace public. A l’hiver prochain sera installée sur le parvis du futur Musée de l’Ermitage, à Moscou, la plus grande sculpture d’art contemporain dans l’espace urbain : une RockStone de 20 mètres sur 20 mètres et 140 tonnes en inox maritime, résistant aux écarts de température de – 45 à + 45 degrés.
« L’inox, c’est aussi pour son joli reflet, légèrement rosé », concède le créateur. « Il était important que la sculpture soit monumentale comme l’ont été, en leur temps, la tour Eiffel ou le Grand Palais. Il faut que les gens puissent passer entre ses pattes, qu’elle puisse se refléter avec le bâtiment… Sous la neige, ce sera magique », promet Arik Levy qui souhaite « changer le rapport entre le musée, la ville, le public », comme il le fait déjà, subtilement, entre l’objet quotidien et l’utilisateur.
Véronique Lorelle