L’utilisation dérogatoire de l’herbicide controversé (glyphosate), en raison du retard des deux agences européennes pour étudier tous les rapports d’experts gouvernementaux et des associations.

Face aux critiques, l’expertise européenne sur le glyphosate est reportée à 2023

Les deux agences chargées de la réévaluation, l’Autorité européenne de sécurité des aliments et l’Agence européenne des produits chimiques, expliquent que le retard est dû aux très nombreux commentaires d’experts des Etats membres et de la société civile. 

Par Stéphane Foucart Publié aujourd’hui à 09h54  

Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/05/12/face-aux-critiques-l-expertise-europeenne-sur-le-glyphosate-est-reportee-a-2023_6125757_3244.html

Un agriculteur pulvérise du glyphosate « Roundup 720 » fabriqué par le géant agrochimique Monsanto, dans un champ de maïs à Piacé (Sarthe), en avril 2021.
Un agriculteur pulvérise du glyphosate « Roundup 720 » fabriqué par le géant agrochimique Monsanto, dans un champ de maïs à Piacé (Sarthe), en avril 2021.  JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

S’il est une certitude à propos du glyphosate, c’est que la saga de ses cycles de réévaluation par les autorités réglementaires n’est jamais avare de rebondissements. En voici un nouveau avec l’annonce, mardi 10 mai, que l’expertise européenne nécessaire à sa réautorisation ne parviendrait à son terme qu’en juillet 2023, et non dans le courant du second semestre 2022 comme prévu initialement. Dans un communiqué commun, les deux agences chargées de la réévaluation – l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) – invoquent le grand nombre de commentaires formulés par les experts des Etats membres et la société civile à l’endroit du rapport d’évaluation préliminaire.

Dans une déclaration, la commissaire européenne à la santé, Stella Kyriakides, s’est dite « profondément préoccupée par [ce] retard » mais a pris note « du grand intérêt suscité par le processus d’évaluation »« Il est extrêmement important que toutes les nouvelles preuves soient soigneusement examinées et prises en compte », a-t-elle ajouté. Sauf nouveau coup de théâtre, cet imprévu devrait conduire l’Europe à permettre, en 2023, l’utilisation dérogatoire de l’herbicide controversé, son autorisation arrivant à échéance le 15 décembre 2022

.Lire aussi :  Glyphosate : l’expertise européenne nécessaire à la réautorisation reportée à 2023

En creux, l’embolisation du processus suggère une intensification de la controverse sur la sûreté de l’herbicide, le pesticide le plus utilisé au monde. La dispute a commencé en 2015 avec sa classification comme génotoxique et « cancérogène probable » – avis avec lequel l’EFSA et l’ECHA sont en désaccord. Un désaccord réitéré en juin 2021 par les agences réglementaires des quatre Etats rapporteurs (France, Hongrie, Pays-Bas et Suède) chargés d’établir le rapport préliminaire de l’expertise européenne. Ce texte de plusieurs milliers de pages estime que le glyphosate ne remplit aucun des critères d’interdiction (cancérogénicité, mutagénicité, reprotoxicité, perturbation endocrinienne).

Soumis à consultation publique, ce rapport de juin 2021 a généré plus de 350 commentaires de la société civile et d’institutions scientifiques, ainsi que quelque 2 400 commentaires d’experts des Etats membres, selon l’ECHA et l’EFSA. « L’ensemble de ces contributions constitue à présent un dossier d’environ 3 000 pages », détaillent les deux agences. Un dossier qui doit être soumis aux industriels et aux agences des quatre Etats rapporteurs chargés de l’évaluation préliminaire. Le retard, précisent l’ECHA et l’EFSA, « découle de l’obligation d’étudier en détail tous les commentaires reçus ».

Profonds désaccords

« Loin d’être inhabituel, ce délai est une nouvelle preuve de la transparence du processus et de l’importance accordée tant aux attentes des citoyens européens qu’aux plus récentes études scientifiques disponibles », déclarent de leur côté les industriels réunis au sein de la Plateforme Glyphosate France (PGF), dans une déclaration transmise au Monde.

La transparence a toutefois quelques limites. Sollicitée par Le Monde, l’EFSA fait savoir que le détail des 2 400 commentaires formulés par les experts des Etats membres n’est pas public avant la fin du processus. Quant aux quelque 350 commentaires adressés par la société civile, ils donnent la mesure du champ de bataille qu’est devenu le dossier de l’expertise au fil du temps. Outre les parties prenantes – associations, syndicats professionnels, particuliers, etc. – participant habituellement à ce genre de consultations, des institutions scientifiques ont cette fois également pris part au débat, manifestant de profonds désaccords avec le rapport préliminaire.

« Les études montrant que le glyphosate est génotoxique sont plus nombreuses et de meilleure qualité que celles suggérant une absence d’effet », explique ainsi l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) dans l’un de ses commentaires, prenant le contre-pied des conclusions préliminaires. « Un effet génotoxique du glyphosate est cohérent avec l’induction d’un stress oxydatif, observé dans différentes espèces et systèmes cellulaires, parfois à des niveaux d’exposition analogues à ceux rencontrés dans l’environnement », ajoute l’organisme de recherche public, se fondant sur son expertise collective « Pesticides et santé » de juin 2021.

Lire aussi   Pesticides et santé : les conclusions inquiétantes de l’expertise collective de l’Inserm

L’Inserm s’étonne aussi, dans un autre commentaire, de la non-prise en compte des études épidémiologiques, dont toutes les synthèses (ou « méta-analyses ») disponibles trouvent un lien entre cancers lymphatiques et utilisation du glyphosate. « Nous considérons que toutes les méta-analyses publiées dans la littérature scientifique internationale devraient être prises en compte », estime l’Inserm.

Nombre d’études ignorées

Le représentant du programme européen « European Human Biomonitoring Initiative », qui rassemble des laboratoires de référence de quinze Etats membres, ne dit pas autre chose. « Trois récentes études épidémiologiques ont trouvé des associations entre la concentration urinaire maternelle en glyphosate et des risques de naissance prématurée et de durée de gestation plus courte, écrit-il dans l’un de ses commentaires. Aucune de ces études n’a été incluse dans le rapport préliminaire, alors que les naissances prématurées ont des conséquences potentielles à long terme (…). Ces études doivent être intégrées à l’évaluation du risque du glyphosate. »

De fait, ces dernières années, le nombre d’études publiées sur le glyphosate s’est envolé, mais la plupart sont ignorées par le processus réglementaire. En France, dans un avis rendu en janvier, la Commission nationale de la déontologie et des alertes en santé publique et environnement s’en est aussi émue, redoutant que « quelque 90 % des articles publiés dans la littérature scientifique internationale »soient jugés non pertinents pour l’évaluation réglementaire du risque.

L’expertise des agences est soumise à rude épreuve : chaque semaine ou presque a son lot de publications sur le glyphosate. La dernière en date, publiée le 22 avril dans la revue Environmental Research, suggère que le principal produit de dégradation du glyphosate induit un phénomène de stress oxydatif chez les enfants exposés.

Bayer essuie un revers aux Etats-Unis

L’avocat général des Etats-Unis a rendu, mardi 10 mai, un avis juridique défavorable à Bayer, dans une affaire-clé qui oppose la société allemande à un utilisateur de glyphosate attribuant son lymphome à l’herbicide. La société demande que le jugement de la juridiction californienne l’ayant condamnée à verser 25 millions de dollars (23,8 millions d’euros) de dommages et intérêts au plaignant soit examiné et annulé par la Cour suprême. Dans son avis, l’avocat général estime la requête « particulièrement déplacée ». Bayer, de son côté, rappelle que cet avis est consultatif et que la décision appartient in fine à la Cour suprême elle-même. En février 2022, l’entreprise avait identifié, outre-Atlantique, 138 000 poursuites de malades du cancer incriminant le glyphosate. Bayer assure que 107 000 d’entre elles ont été « résolues ou jugées inéligibles ». L’industriel ajoute avoir, à ce jour, gagné deux procès (en Californie) et en avoir perdu trois en première instance.

Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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