Aux Etats-Unis, la relance de la production de pétrole et de gaz fortement contestée
Malgré les promesses de campagne de Joe Biden, de nouveaux permis de forer vont être octroyés en réponse à la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine.
Par Corine Lesnes(San Francisco, correspondante)Publié hier à 11h20
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Les défenseurs de l’environnement sont vent debout contre Joe Biden, après sa décision, mi-avril, de relancer la production de pétrole et de gaz sur les terres fédérales aux Etats-Unis, à l’opposé de l’une de ses promesses de campagne. Le 27 avril, plus de 500 organisations du monde entier ont adressé une lettre ouverte au président américain critiquant sa politique d’expansion des forages et des exportations. « Il est en train de rater l’occasion de capitaliser sur un moment iconique de l’histoire mondiale pour faire évoluer les Etats-Unis et leurs alliés européens au-delà de la dépendance aux combustibles fossiles », regrette John Beard, le fondateur de l’association texane Port Arthur Community Network.
De nouveaux permis de forer vont être mis aux enchères dans neuf Etats, début juin. La montée en flèche des cours du pétrole et la guerre en Ukraine ne sont évidemment pas étrangères à la décision présidentielle. A six mois des élections de mi-mandat, que les sondages prédisent à haut risque pour sa majorité, le démocrate ne désespère pas de contenir l’inflation et surtout le prix du carburant, qui fait office de thermomètre de l’humeur de l’opinion américaine. Il est par ailleurs soumis à la forte pression des républicains pour accroître la production. « Quand il est arrivé à la Maison Blanche, le prix du gallon était de 2,09 dollars [1,99 euro pour 3,8 litres]. Il est maintenant à 4,34, notait le sénateur texan Ted Cruz, le 5 avril. Ça n’est pas de la faute de Poutine. C’est celle des démocrates et du Green New Deal. »
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Les ONG ne cachent pas leur déception. En février 2020, dans le New Hampshire, le candidat Biden avait été catégorique. « Plus de forages sur les terres fédérales, avait-il lancé. Point barre. » Dès son entrée à la Maison Blanche, il avait publié un décret suspendant les délivrances de nouveaux permis d’exploiter et annulé le permis de construction de l’oléoduc Keystone XL combattu depuis plus de dix ans par les écologistes et les tribus indiennes. Les terres fédérales assurent 6 % de la production de pétrole et 8 % du gaz naturel, mais les combustibles fossiles qui y sont extraits comptent pour près d’un quart dans les émissions de gaz à effet de serre des Etats-Unis.
Contredit « par les faits »
En juin 2021, un juge de Louisiane, saisi par plusieurs gouverneurs républicains, a suspendu le décret présidentiel, estimant qu’il pénalisait les Etats producteurs. C’est ce jugement qui est invoqué aujourd’hui par l’administration pour justifier son revirement. Les écologistes sont sceptiques : en janvier, une compilation du Center for Biological Diversity avait montré que Joe Biden avait déjà accordé davantage de permis d’exploitation (3 557) que son prédécesseur, Donald Trump, pendant la première année de son mandat (2 658). Ses engagements sont souvent « contredits par les faits », déplore l’organisation. « En 2020, les jeunes activistes du climat s’étaient mobilisés pour voter. Cette année, les démocrates vont être en difficulté. Les jeunes ne vont pas se mobiliser », prédit Annie Leonard, la directrice de Greenpeace Etats-Unis.Lire aussi : Article réservé à nos abonnésGreenpeace Etats-Unis : « On ne peut pas avoir à la fois la paix et les combustibles fossiles »
L’Ukraine a accentué la défiance. Pour les ONG, la décision de relancer les explorations est avant tout politique. Les compagnies disposent déjà de quelque 9 000 permis d’exploiter sur les terres fédérales, qu’elles n’utilisent pas tous. Les nouveaux forages ne seront pas opérationnels avant un moins un an et leur exploitation n’aura donc aucun effet sur le prix du carburant cet été. « Un vrai champion du climat expliquerait que cette guerre montre pourquoi nous devons nous sevrer des énergies fossiles, poursuit Annie Leonard. On ne peut pas avoir à la fois la paix et les combustibles fossiles. »
Les associations demandent à Joe Biden d’user de son autorité de chef de l’exécutif pour déclarer un « état d’urgence climatique », ce qui lui permettrait de réinstaurer l’interdiction des exportations de brut. « Les exportations annulent tous les progrès que nous faisons grâce aux voitures électriques, aux panneaux solaires et aux éoliennes », regrette la responsable de Greenpeace.
L’administration Biden répond qu’elle a essayé de composer. Certes, ces permis vont ouvrir 144 000 acres (582 kilomètres carrés) à de nouveaux forages, mais ils représentent une superficie deux fois moindre que celle dont l’industrie pétrolière espérait bénéficier. Le coût sera nettement plus élevé pour les compagnies : les redevances vont passer de 12,5 % des revenus générés à 18,75 %, la première augmentation depuis 1921. Mais ces compensations ont peu de chances de suffire pour apaiser les déceptions
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Corine Lesnes(San Francisco, correspondante)