La stratégie d’influence de la Chine dans l’enseignement supérieur français
Un rapport sénatorial alerte sur l’activisme de la Chine, qui cherche à remodeler son image, « neutraliser ses ennemis » dans les établissements français et à capter ses données scientifiques.
Par Soazig Le Nevé Publié le 05 octobre 2021 à 15h00 – Mis à jour le 05 octobre 2021 à 17h59
Temps de Lecture 6 min.
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Dans la pensée chinoise ancienne, zhong guo (le « pays du milieu ») est au centre du monde civilisé et tient à distance la barbarie. Cette position, centrale, est par essence l’aspiration du régime communiste chinois, qui déploie « une stratégie systémique » d’influence sur les autres pays, notamment la France, souligne le rapport d’information de la mission sénatoriale sur les influences étatiques extra-européennes dans le monde universitaire et académique français et leurs incidences, publié mardi 5 octobre.
D’autres pays comme la Russie, la Turquie, certains Etats du golfe Persique sont également mentionnés par la mission, « mais aucun ne peut se targuer des moyens et de l’ampleur de la stratégie chinoise, qui joue sur de multiples tableaux et ne dissimule plus sa volonté d’occuper une position centrale dans les relations internationales et de faire prévaloir ses vues », expliquent le rapporteur André Gattolin, sénateur LRM des Hauts-de-Seine, et Etienne Blanc, président de la mission, sénateur LR du Rhône.
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Le document relate trois cas illustrant cette emprise. L’annulation, par Sciences Po, d’une conférence du dalaï-lama en septembre 2016 et le maintien par l’Inalco de cette même visite programmée dans son établissement, malgré « des lettres de l’ambassade » et « des menaces sous-entendues d’arrêt, voire de retrait de bourses ». Ensuite, la mise en cause publique du chercheur Antoine Bondaz, traité de « petite frappe », de « troll idéologique » et enfin de « hyène folle » par Lu Shaye, ambassadeur de Chine en France en mars, en conséquence de sa dénonciation des pressions de la Chine sur des sénateurs qui voulaient se rendre à Taïwan.
Dernier cas, celui du piratage en direct d’un cours en ligne, rendu illisible par un groupe pro-turc, alors que la chercheuse Claire Mouradian présentait l’image d’un monument patrimonial arménien menacé, le 3 décembre 2020.
Plus grande diaspora étudiante
L’activisme dans le monde académique vise deux objectifs : d’abord« l’influence », passant par le façonnage de l’image ou de la réputation d’un Etat, en priorité par l’instrumentalisation des sciences humaines et sociales, notamment de l’histoire. Ensuite, « la captation », induisant l’accès à des données scientifiques protégées par la propriété intellectuelle, et leur transfert, en priorité dans les sciences liées à la technologie, à l’ingénierie et à la mécanique.
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Avec un effectif estimé à 47 500 étudiants par l’ambassade de Chine, l’empire du Milieu est le premier pays d’origine des étudiants internationaux en France. Sur le plan de la recherche, « la volonté chinoise de nouer des partenariats tous azimuts avec les unités de recherche occidentales tient au contexte de rattrapage dans lequel la Chine se trouve », cadre le rapport. En témoignent par exemple les 100 projets sino-français dans le cadre du CNRS, dont 26 laboratoires internationaux associés créés en Chine, selon les données de l’ambassade.
Principal outil d’influence de la Chine sur le monde académique, le Front uni, un organe rattaché au parti qui est aussi « une doctrine stratégique » consistant à « mobiliser ses amis pour neutraliser ses ennemis ». Ses relais s’incarnent dans les ambassades, les consulats mais aussi les associations de la diaspora étudiante chinoise. « Il est fortement “conseillé” que les étudiants adhèrent aux “bonnes associations”, et qu’ils fassent des études et des stages dans des lieux intéressants pour le développement stratégique de leur pays », notent les sénateurs. Des missions de renseignement sont régulièrement confiées à ces étudiants, « surtout au sujet d’autres étudiants chinois qui auraient manifesté des opinions dissidentes ».
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Deuxième pièce de l’échiquier, les Instituts Confucius, conçus en 2004 sur le modèle de l’Alliance française, dans le but de développer un « soft power » par l’enseignement du mandarin et la diffusion de la culture chinoise. Ce réseau, dont les programmes et les manuels sont validés par le gouvernement chinois sans toujours faire l’objet d’un contrôle direct par les établissements d’enseignement supérieur, a connu une croissance rapide et comprend aujourd’hui dans le monde 525 instituts, dont 17 en France. En leur sein, « des sujets sont activement évités, et en particulier les thèmes dits “sensibles” comme le Tibet, Taïwan ou la répression des Ouïgours », relate le rapport. Ces stratégies d’évitement conduisent à de l’autocensure, comme l’indique à la mission Guillaume Giroir, directeur de l’institut Confucius de l’université d’Orléans : « Si je voulais parler du Tibet au sein de l’institut Confucius, cela risquerait de poser des problèmes. »
Les sciences humaines sous les radars
Enfin, le plus connu des programmes de recrutement chinois, appelé « programme des 1 000 talents », se mêle aux politiques d’influence et d’espionnage. Ainsi, « des chercheurs qui sont passés par ces programmes peuvent devenir dépendants de la Chine, que ce soit au niveau financier ou professionnel, et devenir des relais d’influence », alertent les sénateurs. Une étude publiée par la direction du Trésor, fin 2019, établit que « certains pans de la recherche chinoise ont été presque intégralement “importés” depuis l’étranger via ce programme (c’est par exemple le cas du quantique) ».
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Dans ce contexte, pourtant, seulement une dizaine de cas auraient fait l’objet d’un signalement dit « sérieux » de tentative d’influence en 2020, selon les données communiquées à la mission d’information par les établissements d’enseignement supérieur. Pour André Gattolin, « il n’est pas possible de déterminer si ce constat rassurant provient de la résistance du système académique et universitaire français à l’influence ou bien d’un manque de signalement et de remontées ». Les « points de fragilité » le plus souvent identifiés sont les conventions passées avec les établissements étrangers et l’origine des financements obtenus par les doctorants et postdoctorants.
Concernant le dispositif interministériel de protection du patrimoine scientifique et technique de la nation, dirigé au sein de chaque ministère par un haut fonctionnaire de défense et de sécurité qui anime un réseau de fonctionnaires de sécurité et de défense au niveau des établissements, la mission sénatoriale regrette que le seuil de vigilance « ne s’applique qu’à des risques très élevés de captation de savoirs et savoir-faire (intérêts économiques et militaires, prolifération et terrorisme) », ignorant les nouvelles stratégies d’influence qui ciblent les sciences humaines et sociales et qui « restent largement sous les radars des institutions académiques et judiciaires ».
Mettre fin à une certaine « candeur »
Parmi 26 recommandations, la mission pousse à « élever le sujet des interférences étrangères au rang de priorité politique » en constituant un « observatoire des influences étrangères et de leurs incidences sur l’enseignement supérieur et la recherche ». Les sénateurs proposent d’instaurer l’obligation pour les chercheurs de signaler dans leurs thèses, travaux postdoctoraux et publications scientifiques les éventuelles aides directes et indirectes dont ils ont pu bénéficier de la part d’Etats extra-européens et de créer un régime de transparence sur l’origine des financements extra-européens des projets de colloques, contrats doctoraux et autres chaires.
« Par opposition à un classement de Shanghaï devenu trop prescripteur », ils engagent l’Union européenne à créer un classement des universités fondé sur le respect des libertés académiques et de l’intégrité scientifique. Lequel mettrait en lumière les valeurs prônées notamment par l’Observatoire mondial sur la liberté académique du Conseil de l’Europe.
« On peut coopérer avec les Chinois, mais il faut avoir les yeux ouverts, commente Bernard Belloc, ex-conseiller pour la science et la technologie auprès de l’ambassade de France en Chine, ex-conseiller enseignement supérieur de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. Certains étudiants sont sous contrat avec des institutions publiques chinoises et on a même pu voir d’anciens officiers de l’armée chinoise être doctorants ou postdoctorants dans des laboratoires étrangers. »
Pour le président de la mission, Etienne Blanc, ce rapport va permettre de mettre fin à une certaine « candeur » qui veut qu’ « entre universitaires, on est tous pareil ». « La réalité est autre : oui, il y a des universitaires qui sont sous influence, et nos enseignants-chercheurs ne doivent plus l’ignorer. »
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47 500 étudiants chinois en France, un fer de lance pour Pékin
Dans un rapport publié mardi 5 octobre, les parlementaires s’inquiètent des vulnérabilités de l’enseignement supérieur face aux ingérences étatiques.
Par Nathalie GuibertPublié le 05 octobre 2021 à 15h00 – Mis à jour le 05 octobre 2021 à 17h23
Temps de Lecture 4 min.
Parce qu’elle en a fait un objectif stratégique au plus haut niveau politique, et qu’elle possède des moyens considérables, « la Chine tient une place prépondérante » en matière d’influence étrangère dans le monde académique occidental, soulignent les sénateurs français André Gattolin et Etienne Blanc, dans un rapport publié mardi 5 octobre. Ces parlementaires s’inquiètent des vulnérabilités de l’enseignement supérieur national face aux ingérences étatiques.
Avec son Front uni, à la fois organe central du Parti communiste chinois (PCC) et entreprise de promotion de la Chine portée par des milliers de structures ou d’individus, Pékin a ainsi fait des étudiants et des chercheurs une cible de choix.
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L’ambassade de Chine à Paris l’explique bien dans la contribution écrite qu’elle a envoyée à la mission sénatoriale. Elle souligne que dans le sillage historique de l’ancien premier ministre de Mao, Zhou Enlai, et de son successeur des années 1980 Deng Xiaoping, qui ont fait leurs études en France, les échanges ne cessent de se renforcer. « A l’heure actuelle, plus de 120 jumelages ont été créés entre des établissements d’enseignement supérieur chinois et français et plus de 20 jumelages entre les lycées des deux pays. »
La relation est asymétrique : « La Chine est le premier pays d’origine des étudiants internationaux de la France avec environ 47 500 étudiants, tandis que 10 000 étudiants français font actuellement leurs études en Chine. » En janvier 2020, les deux pays ont renouvelé l’arrangement administratif sur la reconnaissance mutuelle des diplômes. Un programme de haut niveau soutient 65 boursiers de part et d’autre. L’ambassade précise en outre que 850 collèges et 24 écoles primaires proposent des cours de chinois en France, les Instituts Confucius touchant quelque 110 000 Français de tous âges.
Des chiffres précieux, ou gonflés ? Car selon Campus France, il n’y avait que 28 436 étudiants chinois en France en 2019, soit 5% du total mondial, apprend-on dans le rapport sénatorial. « Entre 2008 et 2018, le nombre d’étudiants chinois menant leur scolarité dans un pays étranger a plus que triplé, passant de 180 000 à 662 000, indique-t-il. La Chine est de fait le pays avec le plus grand nombre d’étudiants à l’étranger. Les pays anglo-saxons, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Australie et Canada, représentent l’écrasante majorité des destinations. » Les jeunes Chinois représentent 11% des étudiants en Europe. Au Royaume-Uni, leur effectif a quadruplé entre 2005 et 2020, pour atteindre 100 000 et dépasser le nombre d’Européens.
Sous le contrôle du Parti
Pour ces étudiants, la vie n’est pas toujours facile. D’abord, ils arrivent en France souvent après avoir échoué à rejoindre une université anglo-saxonne prestigieuse. Ensuite, comme l’a expliqué Claudia Astarita, attachée temporaire d’enseignement et de recherche à Sciences Po-Lyon, ils sont « soumis à une forme de contrôle social exercée par leur communauté, en particulier par le biais des associations étudiantes, placée souvent sous le contrôle officieux des autorités diplomatiques ». Enfin, Pékin semble montrer « une tendance croissante à la suspicion envers les programmes étrangers ». La mission sénatoriale tient toutefois à rappeler, pour ne « pas stigmatiser » les jeunes Chinois en France, qu’ils « sont conscients des pressions exercées par le Parti dans le cadre de la stratégie du Front uni, et qu’ils cherchent à composer au mieux avec celles-ci ».
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Les chercheurs sont l’autre pivot de l’influence chinoise. Plus de 54 000 d’entre eux ont été recrutés par le PCC à l’étranger depuis 2008. « La volonté de nouer des partenariats tous azimuts avec les unités de recherche occidentales tient au contexte de rattrapage dans lequel la Chine se trouve. Malgré l’annonce de son plan Made in China 2025, la Chine est encore dépendante de technologies et de normes techniques étrangères en de nombreux secteurs », assurent les sénateurs.
Selon son ambassade à Paris, elle « travaille activement pour introduire des ressources éducatives de qualité de l’étranger ». Pékin compte « 2 300 établissements d’enseignement et projets à tous les niveaux enregistrés par le ministère chinois de l’éducation, dont près de 1 200 supérieurs au niveau bac+3 ». Sciences dures en tête, 100 projets sino-français existent ainsi au CNRS – qui reçoit 1 491 doctorants chinois.
Accompagner les routes de la soie
Les sciences humaines sont un nouveau front. Auditionnée le 1er septembre, Anne-Françoise Zattara-Gros, vice-présidente de l’université de la Réunion, l’a confirmé : « Les partenariats aujourd’hui relèvent des sciences humaines ou sociales, afin d’atteindre les objectifs de la cinquième route de la soie. On observe une volonté d’aboutir à des accords en géographie, anthropologie, droit, économie ou littérature, pour mieux comprendre les peuples avec lesquels des liens pourraient être noués. Le virage a été pris voilà trois ou quatre ans. » Les sénateurs, de leur côté, rappellent que Pékin mène « une véritable stratégie systémique de construction d’un narratif autour de sa place dans le monde et de son mode de développement, présenté moins comme une alternative que comme un modèle substitutif de société ».
Le groupe d’experts australien ASPI a dénombré 600 « stations de recrutement » de chercheurs dans le monde, dont 146 aux Etats-Unis, une quarantaine au Royaume-Uni, et 46 en France. Le rapport note qu’il est « difficile de mesurer l’impact réel du programme en France ». Bercy a cependant noté en 2019 qu’il avait été déterminant pour le rattrapage de la Chine dans plusieurs secteurs, notamment dans le cas de la science quantique.
Nathalie Guibert