Psychiatrie publique (Hôpitaux et CMP): »N’avoir que pour seule boussole la maîtrise des budgets a conduit à la situation catastrophique actuelle. » (revue de presse)

La situation de l’hôpital public va-t-elle me résoudre à la démission ?

(Lettre ouverte à un gestionnaire, un politique ou un décideur de la santé qui croit savoir)

Marion Catinchi – Praticien hospitalier
GHU Psychiatrie et neurosciences, Parispage1image66694416page1image66694528page1image66694976page1image66694640page1image66694752page1image66695648page1image66695312

Pour citer cet article : Catinchi M. La situation de l’hôpital public va-t-elle me résoudre à la démission ? (Lettre ouverte à un gestionnaire, un politique ou un décideur de la santé qui croit savoir). L’Information psychiatrique 2021 ; 97 (7) : 547-8 doi:10.1684/ipe.2021.2294

Je suis une psychiatre de 35 ans. Ma vocation, mon aspiration et ma formation me vouaient à une carrière dans le service public. J’aime la psychiatrie, les malades et le travail en équipe. C’est même une passion. Pour devenir psychiatre dans le service public, il faut accepter l’âpreté de la tâche et toutes ses implications émotionnelles. Faute de quoi, il vaut mieux quitter le terrain et passer son chemin. C’est un métier difficile. Je vous invite à y passer douze heures pour le comprendre.

Il y a ce que nous font vivre les patients et leurs familles. C’est parfois douloureux, mais c’est notre métier. Nous l’acceptons. Ce qui est inacceptable, c’est ce qui s’y ajoute, qui est gratuit, absurde et « psychiatricide* ». C’est le cas de la loi sur l’isolement et la contention du 14 décembre 2020.

Tout a un coût. Il n’y a pas un médecin du service public qui ne l’ait compris. Mais n’avoir que pour seule boussole la maîtrise des budgets a conduit à la situation catastrophique actuelle. On a tué le soin, ou ce qu’il en restait et l’on a fait fuir les soignants. Seuls les malades sont de plus en plus nombreux, bien souvent contre leur gré, et dans des moments de détresse extrême. Voilà ceux qui sont abandonnés dans des services fantômes, avec de moins en moins d’infirmiers et de moins en moins de médecins. Ils encombrent, on ne veut pas en entendre parler, sauf peut-être à l’occasion de rares faits divers qui donnent du grain à moudre pour stigmatiser un peu plus les patients. Le plan Ségur est ce que nous appelons un « double lien » ou l’art de rendre l’autre fou. On prétend rendre le service public attractif, tout en agissant sa destruction. Dans les décombres de la psychiatrie publique, la loi sur l’isolement et la contention a été le coup de grâce.

Le fondement de la psychiatrie moderne est l’image mythique de la libération des chaînes par Pinel et Pus- sin. Nous déplorons le recours croissant à l’isolement et à la contention, qui devrait être exceptionnel. Nous nous interrogeons, cherchons à faire le diagnostic approfondi de ce phénomène, afin d’y trouver un remède. Nous avons compris que c’est la conséquence directe des sous-effectifs soignants, du démantèlement chaotique de toute pensée institutionnelle en psychiatrie, conju- gués aux politiques de restriction budgétaire qui nous fragilisent. S’ajoute également la perte de toute pensée de la relation qui réduit le traitement au seul choix du bon médicament.

Face à cette souffrance que nous avons dénoncée, on aurait pu nous aider. Nous aider à penser et à for- mer les équipes. On aurait pu rêver que des décideurs s’intéressent à notre expérience de la psychiatrie de secteur, respectent nos compétences et notre travail et viennent nous rencontrer. On aurait pu imaginer qu’ils aient la curiosité de côtoyer la souffrance que nous tra- versons dans les services hospitaliers. Celle d’un malade qui nous crache à la figure (parfois Covid+), d’un autre qui nous traite de « fils de pute ». D’un autre de 18 ans pour lequel nous sommes dans l’obligation de pratiquer une injection, avec le recours de 10 soignants, car il est le messager de Dieu, terrorisé à l’idée que le trai- tement signe sa mise à mort. On ne vous demandera pas d’assister aux coups qui peuvent nous être portés dans un contexte dissociatif ou délirant, ni d’éprouver des sentiments terribles face à quelqu’un qui est en train de se pendre. Mais il vous suffirait de passer quelques heures à l’hôpital psychiatrique public pour comprendre l’ineptie de cette loi. Douze heures, c’est très peu, d’où mon invitation à vous aider à sortir de votre bureau.

Que nous dit cette loi ? Elle nous rappelle à l’ordre et nous culpabilise, alors même que c’est nous qui

dénonc ̧ons la dégradation des soins. Elle nous ajoute une charge de travail insensée qui amplifie cette dégradation. C’est une spirale diabolique. Son effet paradoxal sera d’augmenter mécaniquement le nombre d’isolements et de contentions.

Au moment où le monde entier est privé de liberté, et ce dans un cadre légal bien moins rigoureux, la psy- chiatrie sert de bouc émissaire. Alors que des milliers de Franc ̧ais sont isolés chez eux chaque jour, on demande aux psychiatres de folles justifications.

Cette loi dénonce ces psychiatres, monstres sadiques qui renouvellent de manière « exceptionnelle » 25 fois des isolements. Elle insinue que nous serions inhu- mains, incapables de nous mettre à la place de l’autre et d’ajuster notre discours à la souffrance de chaque patient. C’est juste notre métier. Venez voir au moins une fois dans votre vie comment nous l’exerc ̧ ons. Venez voir les malades et l’état des services de psychiatrie publique. Ayez ce courage, ou si cela vous est impossible, cessez de défier nos compétences, tant qu’il y en a encore un peu à l’hôpital public.

Je vous certifie que nous n’avons pas choisi la psy- chiatrie pour le plaisir d’enfermer et d’attacher. Encore moins pour passer trois heures pendant une garde de jour férié, et à n’importe quelle heure du jour ou

prescriptions d’isolement avant de remplir les ques- tionnaires d’isolement puis de rédiger les lettres aux juges qui arrivent dans des bureaux fermés. Est-il utile d’ajouter que les responsabilités médicales sont déjà suffisamment importantes pour que nous ne soyons pas parasités par ce surcroît bureaucratique destiné à nous pousser à la faute ? Lorsqu’il y aura un problème, nous savons déjà qu’on viendra nous reprocher de ne pas avoir fait ce qu’on nous demandait : l’impossible. Cette loi ne garantit rien pour les patients ni leur entourage. Elle permet seulement, à moyen constant, de se défaus- ser encore plus sur des agents de terrain qui ne peuvent plus exercer leur métier.

La survie du soin en psychiatrie dépend du sens que nous pouvons donner à toute la souffrance que nous rencontrons. Cette loi achève une psychiatrie déjà ago- nisante. Elle détruit tout sens, elle enfonce un peu plus les acteurs de terrain dans le désespoir. Le non-sens et l’absurdité ne peuvent que précipiter la fuite des soi- gnants.

Voilà comment une politique absurde et inhumaine va réussir à avoir ma démission, et celle de beaucoup d’autres.

Correspondance : M. Catinchi <m.catinchi@ghu-paris.fr>

Liens d’intérêt: L’auteure déclare ne pas avoir de lien d’intérêt en rapport avec cet article.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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