Election présidentielle 2022 : après l’avoir ignoré, Emmanuel Macron cible Eric Zemmour
Ayant longtemps considéré qu’une candidature du polémiste d’extrême droite désavantagerait surtout le RN et la droite, le chef de l’Etat et les ministres n’excluent plus de se retrouver face à lui au second tour et le critiquent désormais ouvertement.
Publié aujourd’hui à 08h03, mis à jour à 08h58

Faut-il l’ignorer pour essayer de le marginaliser ou l’attaquer, au risque de le faire monter ? Depuis plusieurs semaines, Emmanuel Macron et ses fidèles hésitent sur la stratégie à adopter face à Eric Zemmour. Au départ, la ligne était claire : pas question d’apporter du crédit à ses outrances. Interrogé sur la possible candidature du polémiste d’extrême droite à l’élection présidentielle de 2022, le chef de l’Etat a botté en touche, lundi 27 septembre, en marge d’un déplacement à Lyon. « Vous ne m’aurez pas ! », a répondu à la presse le locataire de l’Elysée. Avant de développer : « Ce n’est pas mon rôle de faire le commentaire politique. C’est normal que, dans le moment que nous vivons, il y ait des candidats et des candidates potentiels ou déjà déclarés qui puissent s’exprimer sur leur projet pour la France. Je ne ferai aucun commentaire sur aucun d’entre eux. Ce n’est pas au président de commenter les débats. »
Mais, dès le lendemain, changement de tonalité. Pour la première fois, Emmanuel Macron a ciblé publiquement Eric Zemmour, sans le nommer, en dénonçant une de ses propositions polémiques. « Nous nous posons souvent dans le débat politique la question de notre identité », a d’abord déclaré le chef de l’Etat, mardi 28 septembre, dans un discours à l’occasion de la visite du chantier de rénovation de la Bibliothèque nationale de France. Avant de lancer : « Mais notre identité ne s’est jamais bâtie ni sur le rétrécissement, ni [sur] des prénoms, ni [sur] des formes de crispation. » Une référence aux propos de M. Zemmour, qui a dit dans son dernier livre, La France n’a pas dit son dernier mot (Rubempré, 352 pages, 21,90 euros), vouloir « obliger les gens à donner des prénoms français » parce qu’« appeler son enfant Mohamed, c’est coloniser la France ». Dimanche, le président du MoDem, François Bayrou, soutien de M. Macron, avait déjà fustigé « l’obsession sur l’identité et les prénoms » du polémiste, la comparant à celle du dictateur Mobutu dans le Zaïre des années 1970.
Stupéfaction et méfiance
Alors qu’il s’était toujours gardé jusque-là de commenter les positions de l’essayiste, Emmanuel Macron s’est donc résolu à lancer l’offensive contre cet adversaire potentiel. S’il n’a pas encore déclaré sa candidature, M. Zemmour ne cache pas ses ambitions présidentielles et ne cesse de progresser dans les sondages. Crédité de 7 % des intentions de vote début septembre, celui qui se montre omniprésent dans les médias avec des positions très à droite est désormais donné à 13 % ou 14 %, dans une étude Harris Interactive, publiée mardi 28 septembre. Au point de talonner la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, en net recul à 16 %, et de faire jeu quasi égal avec Xavier Bertrand (14 %) dans l’hypothèse où il serait le candidat de la droite.
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Après avoir longtemps considéré qu’une potentielle candidature de M. Zemmour était d’abord « un problème » pour le RN et la droite, à qui il prend l’essentiel de ses voix, les macronistes oscillent désormais entre stupéfaction et méfiance devant la percée sondagière de celui qu’ils qualifient de « populiste » et de « semeur de haine ». S’ils ont longtemps imaginé que le chef de l’Etat allait se retrouver face à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, l’émergence de cet adepte des formules-chocs sur les plateaux de télévision change la donne, à leurs yeux.
« On n’est pas sereins, car on ne sait pas qui sera en face », admet un ministre de poids, en privé. Au sommet de l’Etat, plusieurs configurations sont désormais envisagées, en partant du principe que le seuil d’accession au second tour sera plus bas que prévu, avec l’affaiblissement de Marine Le Pen. S’ils n’écartent pas la possibilité d’une finale face à la dirigeante d’extrême droite, les macronistes jugent également possible d’affronter Xavier Bertrand, sans exclure non plus un duel avec… Eric Zemmour. Certes, Emmanuel Macron est donné largement en tête dans les intentions de vote pour le premier tour du scrutin élyséen. Mais prudence. « Il faut se préparer à tous les scénarios. Tout peut arriver », résume un poids lourd du gouvernement.
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Dans cette éventualité, pas question de laisser prospérer l’essayiste, sans réagir. Dans le sillage de M. Macron, plusieurs membres du gouvernement ont également sonné la charge contre lui, ces derniers jours, en utilisant différents angles d’attaque. D’abord sa remise en cause, le 26 septembre sur Europe 1, de la responsabilité du maréchal Pétain et de l’Etat français dans la collaboration avec l’Allemagne nazie, en particulier dans la déportation des juifs français. « Il y a une ligne rouge absolue, qui a été franchie par Eric Zemmour, c’est le révisionnisme. (…) Quand il dit que l’Etat de Vichy a protégé les juifs français, il est complice de l’ignominie de Vichy », a condamné le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, mardi, sur CNews.
« Monosujet »
A la question de savoir si M. Zemmour est « raciste », le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a quant à lui répondu, mardi sur Europe 1 : « La réponse est oui, car la justice s’est prononcée à plusieurs reprises », en rappelant qu’il a notamment été condamné, en 2018, pour « provocation à la haine raciale ». Autre critique développée par la majorité : souligner que l’ex-journaliste est « monosujet », en n’ayant que l’immigration à la bouche. Sans être en mesure de développer un projet global. « Pour être président de la République, il faut un certain nombre de propositions et, pour le moment, c’est zéro », a asséné le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, lundi, sur RTL, en l’accusant notamment de n’avoir aucune proposition économique.
M. Macron, lui, a déjà choisi la posture qu’il souhaite incarner face à M. Zemmour et ses autres adversaires potentiels : celle du chef de l’Etat aux manettes, en opposition à ses opposants, qui ne font qu’agiter des idées plus ou moins crédibles dans les médias. « Moi, je dois continuer à agir », a souligné lundi, à Lyon, celui qui a déjà exprimé sa volonté de réformer « jusqu’au dernier quart d’heure » du quinquennat. « Les mots, c’est bien, les actes, c’est mieux », tranche son entourage. « On préfère la radicalité des actes » à celle « des discours », a fait valoir M. Attal, mardi, après avoir annoncé la décision du gouvernement de durcir les conditions d’obtention des visas à l’égard du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie, face au refus de ces pays de rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière.
Une mesure interprétée par l’opposition comme une volonté de la part de l’exécutif de « courir » derrière l’extrême droite. « Zemmour ne conseille pas seulement Macron, il inspire maintenant ses décisions », a accusé le député La France insoumise de Seine-Saint-Denis Eric Coquerel. Une analyse récusée par le camp Macron. Alors qu’on lui faisait remarquer que le polémiste avait émis l’idée d’un tel durcissement en matière d’immigration, Gabriel Attal a souligné que le gouvernement n’avait « pas attendu qu’Eric Zemmour en parle pour [lui]-même en parler ». Quant au choix de parler ou non de ce possible adversaire, la question semble ne plus faire débat chez les macronistes.
Alexandre Lemarié
Election présidentielle 2022 : à droite, Les Républicains tentent de contenir le phénomène Zemmour
L’état-major LR lance l’offensive contre le polémiste, en le ramenant à ses thèses d’extrême droite. Mais l’aile conservatrice regrette qu’il ne puisse participer au congrès du parti.
Publié aujourd’hui à 03h44, mis à jour à 10h00

Comment ériger une digue quand l’eau déferle ? Les Républicains (LR) cherchent à contrer ce qui apparaît comme une vague Zemmour. Un comité stratégique réunissant les ténors du parti a accouché, mardi 28 septembre, d’une position d’équilibre : « Ni diabolisation ni complaisance. » Celle-ci a fait long feu. Mercredi, Damien Abad a proposé de se frotter au polémiste en débat pour clarifier « ce qui différencie la droite républicaine d’Eric Zemmour ». L’intéressé a décliné, préférant ferrailler avec Xavier Bertrand… qui a ignoré la provocation.
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Eric Zemmour a franchi les lignes rouges, tente de montrer le parti de droite. Nicolas Sarkozy a ouvert la brèche, mardi, en expliquant sur CNews qu’« on ne peut pas toucher les parents [des victimes de Merah], ils sont intouchables. S’ils veulent être enterrés en Israël, qu’on les laisse tranquilles » – l’essayiste avait écrit à propos des enfants juifs assassinés : « Etrangers avant tout et voulant le rester par-delà la mort. » Il y a « une bonne France et une mauvaise France », a ajouté l’ancien chef de l’Etat en référence à la pensée du polémiste sur Vichy, tout en précisant qu’il « n’aime pas qu’on ne veuille pas qu’il parle ».
Le lendemain, Gérard Larcher a fustigé à son tour les positions de M. Zemmour sur Pétain et les juifs, ainsi que sur les femmes, au sujet desquelles le président du Sénat croit « entendre Radio Kaboul ». « Eric Zemmour est le candidat de l’extrême droite », a-t-il achevé sans tergiverser, alors que le président de LR, Christian Jacob, avait affirmé lundi qu’Eric Zemmour n’était ni raciste ni d’extrême droite. « On ne peut pas se dire gaulliste quand on veut faire une alliance avec des gens qui ont essayé d’assassiner le général de Gaulle », a renchéri la présidente de la région Ile-de-France et candidate à la présidentielle Valérie Pécresse, reprenant le même vocable. D’autres sont allés plus loin, comme Jean-François Copé, qui a étrillé mercredi « le héros de l’extrême droite » jouissant d’une « impunité intellectuelle indigne ».
« Eric est ici chez lui »
Dans l’entourage de M. Zemmour, on rit d’une « comédie humaine » indexée sur les sondages. Selon Harris Interactive, le polémiste est désormais crédité de 13 % d’intentions de vote, juste derrière Xavier Bertrand (14 %), mais devant Valérie Pécresse (12 %) et Michel Barnier (8 %). Un très proche voit même dans la « satanisation » lancée par l’état-major de LR un geste de « la franc-maçonnerie »… Pour certains élus LR, il est le nouveau diable de la République : « Ce type développe des théories révisionnistes qui feraient passer Jean-Marie Le Pen pour un dangereux gauchiste, enfonce Daniel Fasquelle, maire LR du Touquet (Pas-de-Calais), favorable au cordon sanitaire. Chirac n’a jamais débattu avec Le Pen. Zemmour est allé beaucoup trop loin. »
Le parti LR a pourtant semblé franchir ses propres lignes, récemment, en ouvrant les bras à l’auteur du Suicide français (Albin Michel, 2014). « Eric est ici chez lui », lançait déjà Laurent Wauquiez au siège de la rue de Vaugirard, en janvier 2019, en ajoutant qu’il incarnait un « sursaut des valeurs ». Le 5 septembre, Eric Ciotti déclarait qu’il voterait pour l’essayiste dans un second tour face à Emmanuel Macron, suscitant l’émoi… et le bonheur autour de M. Zemmour, soudain dépeint en finaliste à la présidentielle. Une porosité idéologique se lit dans les sondages : selon Harris, 25 % des électeurs de François Fillon de 2017 voteraient Zemmour en 2022.
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Alors, dedans ou dehors ? Le rapport de LR au candidat non avoué reste ambivalent. Guillaume Larrivé préfère théoriser « deux Zemmour », l’acteur politique ayant remplacé l’éditorialiste : « Il est notre adversaire. Nous sommes les héritiers du gaullisme, lui accélère la destruction de la paix civile. » Mais le feuilleton de la primaire a fait naître le doute. Sans y avoir été officiellement convié, l’ex-chroniqueur au Figaro a caressé l’idée de s’y inviter. « Ils vont me refuser ou me voler », craignait-il auprès d’un confident il y a un mois. Avant de rêver d’un scénario à la Donald Trump : « Une primaire ouverte comme en 2016, c’est exactement ce qu’on voulait, confie Antoine Diers, porte-parole des Amis d’Eric Zemmour. Hop, on avait le financement et hop, un parti ! » Le « trésor de guerre », lorgnait-on dans le premier cercle.
Hors de question, a tranché Christian Jacob, en faisant voter une clause anti-Zemmour protégeant les « valeurs de la droite et du centre ». Cette décision a piqué au vif l’ex-vedette de CNews. « Zemmour n’est pas de notre famille politique, maintient M. Jacob. Il se revendique de De Gaulle mais il défend Pétain. C’est un polémiste qui joue sur les peurs et se prend pour Johnny Hallyday. » Sur l’aile conservatrice, François-Xavier Bellamy juge au contraire que le challenger aurait eu sa place dans la compétition interne. « Si on est sûrs de nos idées, il n’y a pas à avoir peur du débat », regrette l’eurodéputé.
Embarquer le polémiste l’aurait neutralisé, croit Julien Aubert, député LR du Vaucluse : « Vous vendez du Coca, il vend du Pepsi. Si les consommateurs achètent le Pepsi, à la fin vous êtes sur la paille ! Il faut l’affronter, pas faire de cordon sanitaire. Une fois dans la boue des propositions, la rhétorique, c’est fini. Cela ne sert à rien de cacher ce Zemmour que je ne saurais voir, il est passé de 3 % à 13 %. » Les plus compatibles avec lui se font tacticiens et s’imaginaient aspirer l’électorat de Marine Le Pen. « Zemmour était un sas, il fallait l’arrimer à nous, l’étouffer dans notre amour et sortir du piège lepéniste en prenant ses voix », chuchote l’un d’eux.
Dans cette confusion ambiante, Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos, prédit qu’une division s’éternisant à droite favorisera le polémiste : « L’électeur peut se dire : foutu pour foutu, je me fais plaisir, je vote Zemmour. » « LR s’est tiré une balle dans le pied, se réjouit Antoine Diers, porte-parole de l’équipe Zemmour. La maison brûle et les pompiers viendront le 4 décembre [jour de proclamation du vainqueur du congrès]. Les mecs vont tout perdre, Zemmour aura balayé leur candidat en 2022. » Victor Hugo, que l’ex-polémiste de CNews se plaît à citer, écrivait dans Napoléon le Petit que les hommes du passé sont de « grands constructeurs de digues en travers des courants ». Mais tous, à droite, savent aussi qu’une campagne est faite de ressac.
Ivanne Trippenbach
Election présidentielle 2022 : Marine Le Pen cherche à reprendre la main sur sa campagne
Face à la dynamique d’Eric Zemmour, la candidate du Rassemblement national tâche de se démarquer du polémiste en jouant la carte du « prêt-à-gouverner ».
Par Franck Johannès et Ivanne TrippenbachPublié hier à 11h15, mis à jour hier à 17h28
Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/09/29/presidentielle-2022-marine-le-pen-cherche-a-reprendre-la-main-sur-sa-campagne_6096442_823448.html

Changement de braquet : Marine Le Pen cherche à se replacer au centre du débat. Après quelques déplacements discrets en région, la candidate du Rassemblement national à la présidentielle revient en force sur son terrain de prédilection, avec un projet de référendum « drastique » sur l’identité et l’immigration qu’elle a présenté, mardi 28 septembre, devant la presse réunie dans les salons Etoile-Saint-Honoré, près des Champs-Elysées, à Paris, après l’avoir esquissé la veille, au « 20 heures » de France 2.
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Une étape avancée par son équipe pour relancer, dans l’urgence, une campagne atone. Sur la forme, ses conseillers avaient imaginé Marine Le Pen en « Chirac 1995 », « à la rencontre des Français » durant deux ou trois mois, loin de la frénésie médiatique. Sur le fond, elle-même misait sur le travail programmatique, témoin d’une « normalisation » opérée depuis 2017 et illustrée par des propositions qu’elle veut « concrètes ». De quoi, espère-t-elle, percer son plafond de verre composé des catégories aisées et des retraités.
Mais la dynamique politique et médiatique d’Eric Zemmour chamboule tout. Le polémiste et candidat putatif de l’extrême droite continue de grimper ; Marine Le Pen ne cesse de reculer. Selon un sondage Harris Interactive pour Challenges publié mercredi, il récolte désormais 13 % d’intentions de vote au premier tour, talonnant Xavier Bertrand (14 %) et seulement trois points derrière Marine Le Pen (16 %). Une photographie inédite de l’opinion, dont l’entourage mariniste se persuade qu’il s’agit d’une « bulle » alimentée par une « manipulation ».
« Zemmour, c’est Jean-Marie Le Pen des années 1980 »
Malgré tout, Mme Le Pen rappelle que la championne du populisme antisystème, ce fut elle. « Le temps du constat est passé, c’était le temps d’hier », a balayé celle qui a présidé le Front national durant une décennie, en valorisant son antériorité politique vieille de cinquante ans. Un hommage à son père, toujours prompt à s’alarmer d’une explosion démographique africaine menaçant « le continent boréal, de Gibraltar à Vladivostok »… « Zemmour, c’est Jean-Marie Le Pen des années 1980 », a enfoncé Philippe Ballard, directeur de la communication de Mme Le Pen, dans la foulée.
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Mais la candidate en titre de l’extrême droite prétend, en même temps, qu’elle s’est muée en force de gouvernement. Si elle partage « le constat » de l’auteur du Suicide français (Albin Michel, 2014), elle s’accroche à l’image de technicité et de sérieux polie depuis des mois. Encadrée de deux conseillers, elle a insisté, mardi, sur son offre « clés en main », des solutions « réalistes, c’est-à-dire politiquement et juridiquement viables et donc concrètement applicables », comme lors de sa rentrée politique à Fréjus (Var), le 11 septembre.
En miroir, elle a fustigé des pistes « hasardeuses, voire dangereuses », dans une allusion à la « remigration » ou à la guerre civile prophétisée par Eric Zemmour. « A notre niveau, on ne peut plus se permettre de dire tout et n’importe quoi, glisse son chef de cabinet, Renaud Labaye. Nous, on a un projet. » De l’extrême droite prêt-à-l’emploi.
Franck Johannès et Ivanne Trippenbach
Islam, « grand remplacement », place des femmes… dans son livre, Eric Zemmour ressasse ses obsessions
Dans son dernier ouvrage, le polémiste ressasse les thèmes qu’il veut imposer dans le débat public pendant la campagne présidentielle.
Par Franck JohannèsPublié le 20 septembre 2021 à 14h00 – Mis à jour le 21 septembre 2021 à 08h01

Eric Zemmour a des moments de lucidité, mais il sait se reprendre très vite. Les tirages astronomiques de ses livres, il le reconnaît, lui ont « tourné la tête » : « Je me disais vaniteusement que j’avais tiré le pays de son déni », écrit l’essayiste, « ivre de moi-même, j’étais convaincu d’avoir gagné à moi tout seul la bataille des idées », en déclinant sur CNews, son « triomphe médiatique », ce que le Rassemblement national répète depuis cinquante ans. Il est aujourd’hui toujours aussi stupéfait de son propre talent dans son dernier livre, La France n’a pas dit son dernier mot (Rubempré, 352 p., 21,90 euros). Eric Zemmour non plus, il a d’ailleurs tendance à confondre son destin avec celui du pays, comme de Gaulle ou Napoléon, des personnages qu’il révère.
Sur le fond, le polémiste qui refuse toujours de dire s’il sera candidat à la présidentielle de 2022 n’avance rien de neuf : pour lui, la « submersion migratoire » menace l’existence même de la nation. « Le “grand remplacement” n’est ni un mythe ni un complot, mais un processus implacable, écrit-il. Cette question identitaire rend subalternes toutes les autres, même les plus essentielles. »Le livre n’est en rien un programme, et est tout entier consacré à cette obsession, entre une misogynie et une homophobie solidement assumées.
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Il voit dans l’immigration musulmane une « radicalisation exterminatrice », et selon lui la guerre civile est en vue. « La Seine-Saint-Denis est l’emblème de ce grand remplacement », écrit Eric Zemmour, qui compare le département au Kosovo, ravagé par la guerre en 1998-1999, où près de 13 000 personnes ont perdu la vie : « Le Kosovo est l’avenir de la Seine-Saint-Denis ; la Seine-Saint-Denis est l’avenir de la France », tranche le journaliste.
Méchancetés calibrées
Sur la forme, Eric Zemmour assure s’être inspiré du Choses vues, de Victor Hugo : de brefs paragraphes chronologiques, de 2006 à 2020, comme dans Le Suicide français (Albin Michel, 2014), consacrés chacun à un thème ou à un personnage, et principalement à ses dîners. Il y distille des méchancetés patiemment calibrées contre le personnel politique et tire dans le tas avec délice. Marine Le Pen est relativement épargnée – il s’agit de ne pas insulter l’avenir –, Vincent Bolloré aussi, et Zemmour n’a de tendresse que pour Philippe Séguin et Charles Pasqua.
Pour tous les autres, morts ou vivants, le commentaire frise l’insulte. François Bayrou, « ce bon judas béarnais », est un « Machiavel de cour d’école » qui monte « des coups tordus de sous-préfecture » ; Dominique Baudis, « un séducteur professionnel un peu fat », Michel Noir, que « plus personne n’ose appeler “grand con” », mais « on sent que ça lui manque » ; le livre de Valérie Pécresse est « d’une rare vacuité », Etienne Mougeotte, du temps où il dirigeait Le Figaro, était « servile et obséquieux » ; Jean-François Copé porte, lui, toujours son « narcissisme incoercible ».
Il dénonce « l’inculture crasse » de Nicolas Sarkozy, qui « a été élu président de la République pour avoir enfin le temps de passer dignement les épreuves du bac français ». Les chiraquiens donnent eux « une prééminence absolue à la place sur l’idée, au poste sur la conviction », comme Jacques Toubon, « petit marquis de la bien-pensance ». François Fillon est « toujours prêt à courber l’échine » ; Nicolas Dupont-Aignan dit toujours « le contraire de ce qu’il pense » ; Zemmour souligne« l’irrésolution, la pusillanimité » de Laurent Wauquiez. Avec Jean-Louis Borloo, le journaliste songe à la phrase de De Gaulle « en général, les hommes intelligents ne sont pas courageux ». Et il conclut, « Jean-Louis Borloo est très intelligent ». Il assassine évidemment Emmanuel Macron : « Longtemps j’ai pensé que Macron était un Sarkozy en moins vulgaire, pour la première fois je comprends qu’il n’est qu’un Hollande en mieux vêtu. »
Confidences vraies ou fausses
Mais Eric Zemmour va plus loin, il laisse croire que tout le monde est d’accord avec lui, mais que personne n’a le courage de l’avouer publiquement. La méthode est habile, à défaut d’être élégante : il multiplie les confidences des uns et des autres, vraies ou fausses, mais que les intéressés seraient bien en peine de démentir, puisque ce serait admettre qu’ils n’osent dire tout haut ce qu’ils pensent tout bas.
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Xavier Bertrand, bien sûr, qui lui aurait demandé en 2012 dans un restaurant italien son plan sur l’immigration, et aurait ajouté, « tu oublies la préférence nationale pour toutes les mesures de solidarité comme les allocations familiales ou l’aide au logement ». Jean-Luc Mélenchon, qui le tutoie et refuse de lui serrer la main : « Il y a des caméras, je ne veux aucun geste de complicité. » Léa Salamé, qui lui aurait dit en 2015 dans un escalier de Radio France : « Charlie te donne raison sur tout ! Ça me troue le cul quand même ! » Régis Debray : « Vous avez peut-être raison. Sûrement même. Mais je suis trop vieux. » Edouard Balladur, qui juge selon Zemmour que Valérie Pécresse, « c’est une imbécile quand même », « s’inquiète vivement de la présence de plus en plus nombreuse de populations musulmanes sur notre sol ». Gilles Clavreul, le cofondateur du Printemps républicain et ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme : « Nous sommes capables autour de la table de nous entendre sur le diagnostic et l’ennemi commun, écrit Eric Zemmour, mais Clavreul ne le reconnaîtra jamais publiquement. »
Le centriste Jean-Christophe Lagarde lui aurait dit « je dois reconnaître que tu avais vu juste ». Même Romain Goupil, à qui il aurait dit « l’islam va tirer les marrons du feu », et qui aurait répondu, « c’est vrai, mais on s’en fout ». Emmanuel Macron enfin, qui l’a appelé après son agression en 2020, lui aurait réclamé « son plan sur l’immigration ».
L’apocalypse est donc pour demain, heureusement, Eric Zemmour est là pour « perpétuer l’histoire de France ». Dommage qu’il ouvre son livre avec une faute d’orthographe, et confonde le pécheur avec le pêcheur, ce qui n’est pas vraiment dans la ligne des racines chrétiennes de la France.
Franck Johannès
Dans ses meetings, Eric Zemmour prêche sa « vraie histoire » de France
Le polémiste nationaliste a lancé sa tournée politique vendredi 17 et samedi 18 septembre, à Toulon et à Nice, sans se déclarer officiellement candidat à l’élection présidentielle.
Par Ivanne Trippenbach(Nice, Toulon – envoyée spéciale)Publié le 20 septembre 2021 à 13h00

Une figurine de Napoléon Bonaparte trône sur la table à dédicace. Eric Zemmour reçoit les cadeaux de ses fans en signant La France n’a pas dit son dernier mot(Rubempré, 352 p., 21,90 euros) et des affiches « Zemmour président », vendredi 17 septembre, au palais des congrès de Toulon. Il fera de même le lendemain, à Nice. Deux étapes, deux « conférences » dans une effervescence propre aux meetings politiques : entrée en scène sous les acclamations, flyers « Je vote Zemmour en 2022 », près de 60 médias accrédités…
Mais lorsque l’essayiste identitaire prend la parole, le silence tombe. A Toulon, quelque 800 admirateurs l’ont écouté religieusement, comme hypnotisés. Eric Zemmour se mesure d’emblée à Napoléon. Il fait défiler le panthéon de ses grands hommes, de Tocqueville à de Gaulle, dans lequel il semble s’installer. Il prend par la main son public en se racontant en Rastignac, entré dans le Quartier latin comme on franchit le mur de Berlin, fier de décrocher une « note magnifique en histoire » à Sciences Po. Et flatte ce public composé de pieds-noirs, qui comprendraient « avant tout le monde » l’avenir d’une France menacée par l’islam.
Le polémiste conçoit son ouvrage Le Suicide français (Albin Michel, 2014) comme « le moment 1789 », dit-il, notre époque comme la Terreur, où plane la « guillotine médiatique et judiciaire ». Son public applaudit la chaîne CNews, hue « les chiens de garde de l’idéologie dominante ». Il défend « l’homme hétérosexuel blanc », vu comme « pire qu’Hitler », et présage qu’une « guerre menée par des minorités finira physiquement ». « Je suis le premier défenseur des femmes. Qui les menace, qui les agresse dans la rue, qui les vole, les viole, les tue parfois ? », ajoute-t-il en désignant immigrés et musulmans. Dans sa « guerre de civilisation », il décrit« des enclaves étrangères » en France, devenues « une concession coloniale » au monde arabo-musulman.
Attirés par son « aura »
« On a déjà fait une heure ? », s’étonne Zemmour, emporté par son emphase à Toulon. Dehors, une poignée de manifestants ont agité des pancartes ; ses sympathisants ont répliqué par une Marseillaise entonnée à pleins poumons, persuadés que leur idole est victime de « caricatures » du « système ». Lui surfe sur cette défiance. « Je sais que vous ne croirez rien de ce qu’on vous dira sur moi », a-t-il lancé à Nice, samedi 18 septembre, très applaudi. Pour dégonfler les controverses, comme celle sur les prénoms étrangers, il joue sur deux ressorts : les médias déformeraient ses propos et la France éternelle serait de son côté. « Je vais vous raconter la vraie histoire de la France et de la République, narre-t-il devant un parterre de militants assis en tailleur, souvent de jeunes identitaires. Imposer des prénoms qui fleurent le terroir français et l’histoire de France, cela a fabriqué des Français pendant deux siècles. »
Tous les participants ne connaissent pas ses thèses, loin de là. Ils se disent attirés par son « aura », sa « culture brillantissime », voient en lui l’occasion de « tout dynamiter ». Qu’importe qu’il ait plusieurs fois été condamné pour « provocation à la haine raciale ». « Zemmour est un passionné d’histoire, il est antisystème et napoléonien. Il y a du bon dans l’Empire », explique Benjamin, 26 ans, veston aux arabesques moirées. L’étudiant en lettres considère, à propos du procès Papon et de la responsabilité de l’Etat dans la Shoah, que « la vérité n’existe pas… Qui est derrière ces études ? ». Zemmour écrit dans son nouveau livre que ce procès est « idéologique », pour dire, avant tout, que « la France est coupable ».
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Marie-Hélène, née en 1950, ancienne haut fonctionnaire et catholique, inquiète de « la disparition de la France » qu’elle a aimée, juge « pas faux » le vieil axiome du glaive et du bouclier, selon lequel Pétain aurait protégé les juifs de l’occupant. En 2014, l’auteur du Suicide français soutenait déjà que Pétain avait « sauvé les juifs français » à 95 % en sacrifiant les juifs étrangers. « Zemmour fait le buzz et prétend incarner, à lui seul, la vérité de l’histoire », analyse l’historien Laurent Joly, directeur de recherche du CNRS, qui décortique la politique de Vichy dans L’Etat contre les juifs (Grasset, 2018).
« Néo-révisionnisme agressif »
Mais ce « néo-révisionnisme agressif », selon le chercheur, est surtout « important pour son projet politique » : « Son but est de préparer les esprits à la réaction nationaliste et antimusulmane qu’il appelle de ses vœux, une ficelle gramscienne un peu grosse et cynique. » « On révise tous l’histoire, répond Eric Zemmour au Monde. Vous connaissez la formule de 1984 [le roman de George Orwell] : “Celui qui tient le passé tient l’avenir, celui qui tient le présent tient le passé”. Je le fais exprès, je veux combattre les conceptions de l’histoire que je conteste. »
Ils sont nombreux à le suivre. « Tout est dans sa tête, c’est une leçon d’histoire ! Il nous sort de l’obscurantisme ! », s’émerveille Nicole, pharmacienne à Marseille, fille de pieds-noirs convaincue que « la civilisation musulmane veut remplacer, écraser, étouffer les racines chrétiennes de la France ». « Le grand remplacement, on y est déjà. C’est galopant, chronique », abonde un médecin, 63 ans. Même chez ceux qui n’apprécient pas Zemmour, comme Otis, 21 ans, on entend qu’« il est un peu extrémiste, mais il connaît bien l’histoire de France ».
Comme Donald Trump, Zemmour se pose en « truth teller », diseur de vérité, selon la formule du New York Times. Il moque, dans ses réunions publiques, journalistes et politiques : « Tous pareils ! » Cerné de micros et de caméras, il s’exprime comme un candidat en égratignant Marine Le Pen ou Michel Barnier, et plus largement la classe politique pour sa « méconnaissance de l’histoire de France » – sauf Jean-Luc Mélenchon, avec qui il débattra jeudi 23 septembre sur BFM-TV. Peu disert sur l’économie ou l’environnement, Eric Zemmour a réaffirmé : « L’islam est le plus grand danger. Il nous faut tout faire pour rester en vie. » A Toulon, il projetait : « J’ai des tas de solutions à vous proposer. Je pense pouvoir inoculer au peuple français ma volonté. »
Ses aficionados du Sud-Est, en tout cas, ont vu en lui « un petit bonhomme courageux », « un homme fort », qui « redonne envie de voter » et qui « sait ce qu’il veut ». « Ne soyez pas trop modeste », l’a prié l’arrière-petite-fille de Jacques Bainville, qui s’est présentée avec son exemplaire à dédicacer. Zemmour avait des étoiles plein les yeux ; c’est à l’historien nationaliste de l’Action française qu’il s’était comparé pour déclarer, sur une chaîne YouTube, en juillet, qu’il songeait à « passer à l’action ». Nez à nez avec l’histoire, la sienne, il y a vu un signe« magnifique ».
Ivanne Trippenbach(Nice, Toulon – envoyée spéciale)