Comment l’Australie tient tête à la Chine
Publié le 02 juillet 2021 à 15h34 – Mis à jour le 04 juillet 2021 à 21h32
DÉCRYPTAGES
Cible de représailles économiques massives depuis 2020, l’Australie consolide son alliance avec les Etats-Unis dans l’Indo-Pacifique tout en renforçant ses moyens de défense.

Dans le café Art déco d’un luxueux hôtel de Canberra, le journaliste politique de la chaîne de télévision 9News, Jonathan Kearsley, a rendez-vous, en ce mardi 17 novembre 2020, avec une diplomate chinoise pour, espère-t-il, négocier un entretien avec Cheng Jingye, l’ambassadeur de la République populaire en Australie. La relation sino-australienne s’est brutalement dégradée six mois plus tôt, après que Canberra a réclamé, en avril, l’ouverture d’une enquête sur l’origine de la pandémie de Covid-19.
Cela fait déjà plusieurs mois que le journaliste sollicite une entrevue pour évoquer ces tensions. Dans le café, la diplomate a sorti de son sac à main un papier, qu’elle lui glisse en disant : « Je vous le donne parce que je veux que tout soit clair. Voici ce qui préoccupe la Chine. »
Sur le document ne figure ni en-tête ni signature, mais une liste de quatorze points que les Australiens appelleront bientôt « les quatorze griefs » chinois. On y trouve, pêle-mêle, « l’appel à une enquête internationale indépendante sur le Covid-19 ayant servi à une manipulation politique faisant écho à l’attaque américaine contre la Chine », « l’ingérence incessante et gratuite dans les affaires chinoises du Xinjiang, de Hongkong et de Taïwan » ou encore « la couverture inamicale et hostile des médias » australiens.
Si Canberra souhaite améliorer sa relation avec Pékin, explique la jeune femme, il doit commencer par répondre à cette liste. « La Chine est en colère. Si vous faites de la Chine l’ennemie, la Chine sera l’ennemie ! », lâche-t-elle encore, avant de tourner les talons.
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« J’ai été surpris par la violence du message, mais aussi par cette façon extrêmement bizarre de le délivrer », se souvient aujourd’hui Jonathan Kearsley, qui a également reçu en cadeau deux guides de voyage sur l’empire du Milieu. En découvrant cet incroyable inventaire qui s’étale bientôt à la « une » des médias, les Australiens sont sidérés de se retrouver l’objet d’un tel chantage. « Nos valeurs ne se négocient pas. Notre démocratie ne se négocie pas. Notre souveraineté ne se négocie pas ! », rétorque aussitôt le premier ministre conservateur, Scott Morrison.
Le chef du gouvernement prône la « patience stratégique » : ne pas provoquer, ne pas surenchérir, mais rester cohérent et ne jamais reculer. L’île-continent assure ne pas vouloir attiser les tensions avec le géant asiatique, devenu, depuis 2006, son premier partenaire commercial devant le Japon. Mais elle entend aussi protéger sa souveraineté, ses intérêts et les valeurs qu’elle partage avec Washington, son allié stratégique et partenaire au sein de l’Australia, New Zealand, United States Security Treaty (Anzus).
Ce traité de sécurité signé par l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis après la seconde guerre mondiale, en 1951, visait à l’origine à prémunir ces derniers contre une éventuelle résurgence du militarisme japonais. A la suite du retrait de la Nouvelle-Zélande en 1985, l’Anzus est devenu de facto un pacte bilatéral. Cependant, aiment à rappeler les officiels australiens : « Entre les Etats-Unis et la Chine, notre pays n’a pas à choisir. »
Cette posture est-elle tenable alors que la République populaire du président Xi Jinping affirme une volonté de puissance décomplexée, que Washington considère Pékin comme son principal rival et que la zone Indo-Pacifique est devenue l’épicentre de cette compétition ? « L’environnement sécuritaire favorable dont a bénéficié l’Australie depuis la chute du mur de Berlin jusqu’à la crise financière mondiale [de 2008] a disparu », prévenait M. Morrison, le 1er juillet 2020, dans un discours officiel. La « nouvelle dynamique de concurrences stratégiques », relevait-il, s’est encore « accélérée avec la pandémie ».
« Tentatives d’intimidation »
Dans un contexte d’incompréhension grandissante entre les deux nations et face à une menace chinoise que Canberra se garde de désigner nommément mais qui alimente toutes les conversations, l’Australie œuvre à mieux se protéger. A l’intérieur, en prenant des mesures censées limiter les ingérences et renforcer l’unité nationale ; à l’extérieur, en augmentant ses dépenses militaires. Le pays a aussi entrepris de diversifier ses marchés d’exportation.
Depuis la crise majeure enclenchée en avril 2020, c’est en effet sur l’économie australienne que la Chine concentre ses attaques, notamment contre le vin. A 450 kilomètres de la capitale, au pied du massif montagneux de Broken Back, Bruce Tyrrell, directeur général d’un domaine viticole réputé, en fait l’amère expérience. Désormais, il perçoit Pékin comme un acteur hostile. « Nous sommes une nation souveraine ; nous n’aimons pas les tentatives d’intimidation », lâche-t-il devant la cahute de son bisaïeul, Edward, qui fut l’un des premiers à planter des cépages de syrah et de sémillon sous le ciel austral, en 1864, à époque où l’Australie n’était encore qu’une collection de six colonies britanniques.
Bruce Tyrrell a exporté ses bouteilles partout dans monde, et surtout vers la Chine. « Dans les années 1980, j’étais un peu sceptique devant ce nouveau marché [chinois], mais j’ai décidé d’attraper le dragon par la queue ! J’ai découvert une clientèle exceptionnelle, payant rubis sur l’ongle », raconte ce septuagénaire aux yeux pétillants.
La course folle a pris fin un matin de novembre 2020, quand le régime communiste a commencé à imposer des taxes antidumping, allant jusqu’à 218 %, sur les vins australiens. « Un prétexte pour nous punir ! »,tranche le producteur qui, depuis, cherche de nouveaux débouchés. Les exportations vers le pays ont dégringolé, passant de 1,1 milliard de dollars australiens (près de 700 millions d’euros) à 20 millions de dollars australiens à peine.
Dénonçant une mesure de « coercition économique », l’Australie a fini par déposer une plainte contre la Chine sur les droits de douane qu’elle impose à ses vins, le 19 juin, auprès de l’Organisation mondiale du commerce. Une procédure similaire avait déjà été engagée pour protester contre les droits de douane chinois sur ses exportations d’orge.
Sur les côtes de Tasmanie, les pêcheurs de langoustes sont moins loquaces. Ils exportaient pourtant 94 % de leurs crustacés vers l’empire du Milieu, avant d’être balayés du marché, fin octobre 2020 : les autorités chinoises avaient alors affirmé avoir trouvé « des métaux lourds toxiques » dans une cargaison. Ruinés, les pêcheurs nourrissent l’espoir, si ce n’est d’un retour à la normale, d’une accalmie.
Aucune autre nation n’a autant profité de la croissance de la Chine et de son industrialisation rapide que le « Lucky Country ». Entre 1992 et 2020, elles lui ont assuré vingt-huit années consécutives de croissance. En 2019, la deuxième puissance mondiale, aussi vorace en minerais qu’en produits agricoles, avalait encore plus d’un tiers de ses exportations.
« Après l’accord de libre-échange de 2015, l’import-export a connu un boom et notre interdépendance économique a atteint son paroxysme, souligne Michael Shoebridge, directeur du programme de défense, de stratégie et de sécurité nationale à l’Institut australien de politique stratégique (ASPI). Paradoxalement, c’est là que le pays a commencé à se rendre compte que le gouvernement chinois pouvait utiliser le levier économique pour atteindre des objectifs stratégiques, sécuritaires ou politiques. »
A peine Canberra avait-il déposé sa requête concernant les origines de la pandémie, le 18 avril 2020, que l’ambassadeur de Chine agitait le spectre d’un boycott des produits du pays. Une semaine plus tard, le 27 avril, Hu Xijin, rédacteur en chef du Global Times, un tabloïd porte-voix du Parti communiste chinois (PCC), écrivait sur le réseau social Weibo : « L’Australie ne cesse de créer des problèmes. C’est un peu comme un chewing-gum collé sous la semelle des chaussures de la Chine. Il faut parfois trouver une pierre pour l’enlever. »
Accusant l’île-continent de collusion avec les Etats-Unis, il suggère alors à ses compatriotes de réfléchir avant de « faire des affaires avec l’Australie » et « lorsque nous envoyons nos enfants y étudier ». Passant des paroles aux actes, Pékin dégaine l’arme des représailles quelques jours plus tard. Le bœuf, l’orge, le charbon, le vin, le homard, le bois, le cuivre, le coton, la laine, le sucre, le blé, l’agneau…, les exportations australiennes sont frappées de plein fouet, en raison de prétendues infractions « techniques », « problèmes environnementaux » ou encore « concurrence déloyale ».
Pourquoi l’Australie a-t-elle pris, seule, l’initiative d’appeler à une enquête internationale, s’exposant ainsi aux foudres de la Chine ? Si certains experts fustigent une décision « mal pensée », « mal préparée », voire « idiote », tous s’accordent à dire que les tensions s’étaient accumulées et que cette démarche n’a été que le détonateur d’une crise annoncée.
Dans son bureau du centre d’affaires de Sydney, l’ex-premier ministre libéral Malcolm Turnbull met l’accent sur la « réaction très excessive » de Pékin. Au pouvoir entre septembre 2015 et août 2018, c’est son gouvernement qui avait amorcé le changement de la politique chinoise de Canberra. « Les activités d’espionnage avaient atteint une ampleur sans précédent, comme partout ailleurs dans le monde. Il y avait aussi beaucoup d’opérations d’ingérence étrangère, résume-t-il. Chaque pays doit défendre sa souveraineté. »
« Maillon faible » du camp occidental
Avant ce tournant diplomatique, la puissance asiatique s’appréhendait surtout sous le prisme économique. A cette époque, tout se vend et tout s’achète, jusqu’aux infrastructures stratégiques du port de Darwin cédées à l’entreprise Landbridge – propriété d’un milliardaire chinois proche du PCC – pour un bail emphytéotique de 99 ans, en 2015, au grand dam de Washington. Des rotations de l’US Marine Corps y sont organisées depuis que le président Barack Obama a lancé sa politique du « pivot », en 2011, pour faire basculer le centre de gravité de la diplomatie des Etats-Unis vers l’Asie-Pacifique.
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L’histoire de Darwin est mêlée à celle de l’alliance australo-américaine. En 1942, la ville fut bombardée par l’aviation japonaise, deux mois après Pearl Harbor. Comprenant que Londres n’assurerait pas sa protection, le Commonwealth d’Australie s’était alors tourné vers Washington, qu’il soutient désormais dans toutes ses opérations extérieures. Depuis la fin des années 1960, le « cœur rouge » du continent abrite Pine Gap, une station de surveillance cogérée par les deux Etats, qui partagent aussi leurs informations au sein des Five Eyes – une alliance des services de renseignement australiens, canadiens, néo-zélandais, britanniques et américains.
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Au sein de ce « camp occidental », l’île-continent fait figure de « maillon faible » aux yeux de Pékin, prévenait, en juin 2017, Chen Yonglin. Cet ex-diplomate chinois ayant fait défection, rejoignant Sydney en 2005, expliquait ainsi, dans un entretien accordé à The Strategist, le site de l’ASPI, que la Chine avait décidé d’user « de son influence économique pour affaiblir l’alliance de l’Australie avec les Etats-Unis ». « Pékin utilise les organisations communautaires chinoises pro-communistes comme base pour rayonner dans la société », ajoutait-il.Celles-ci « peuvent surveiller et orchestrer les activités des étudiants chinois par l’intermédiaire de l’ambassade à Canberra ou du consulat général. »
« Ses objectifs sont autant politiques qu’économiques », complète, dans son bureau aux murs tapissés de livres, Feng Chongyi, spécialiste de l’histoire de la Chine contemporaine à l’université de technologie de Sydney. Voilà des années qu’il alerte l’opinion sur l’influence du PCC au sein de la communauté d’origine chinoise, qui représente près de 5 % de la population. Lors d’un séjour à Guangzhou, au printemps 2017, l’intellectuel avait été détenu et interrogé par des agents du renseignement au sujet, entre autres, de sa relation avec John Garnaut. Cet ancien correspondant de presse à Pékin, nommé conseiller politique de M. Turnbull, avait été chargé, fin 2015, d’un rapport classifié sur les opérations d’ingérence chinoises en Australie.
« Quand M. Turnbull – un ancien avocat d’affaires, dont les propres petits-enfants ont des origines chinoises – a été nommé chef du gouvernement, beaucoup s’attendaient à ce qu’il se montre conciliant, raconte Rory Medcalf, directeur du National Security College. Finalement, ce sont les informations détenues par les services de renseignement qui l’ont convaincu d’agir. »
Dès son entrée en fonction, le premier ministre est en effet prévenu que les activités d’espionnage, en particulier dans le domaine cyber, et notamment d’origine chinoise, atteignent une « échelle industrielle ».Quelques mois plus tard, le scandale Sam Dastyari, du nom d’un sénateur travailliste ayant bénéficié des largesses du magnat de l’immobilier chinois Huang Xiangmo, secoue le pays. A l’époque, rien n’interdit aux milliardaires proches du Parti communiste de financer les formations politiques australiennes. « Shanghai Sam », comme il fut alors surnommé, n’avait pas hésité à épouser la ligne stratégique du PCC en appelant Canberra, en juin 2016, à « respecter » les revendications territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale.
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Pour limiter ces ingérences, le gouvernement conservateur propose, le 7 décembre 2017, d’interdire les donations étrangères aux partis, de renforcer la répression des infractions liées à l’espionnage et d’introduire de nouveaux délits d’ingérence. Accusé par Pékin d’empoisonner « l’atmosphère des relations sino-australiennes »,M. Turnbull rétorque : « Le peuple australien s’est levé ! », détournant la célèbre apostrophe de Mao Zedong sur la place Tiananmen, en octobre 1949 – « Le peuple chinois s’est levé ! » Le régime communiste suspend les visites ministérielles. En juin 2018, les lois sont votées par les députés de la majorité et de l’opposition.
La colère de la République populaire va encore monter d’un cran. En août 2018, Canberra décide d’exclure les équipementiers chinois Huawei et ZTE du marché australien de la 5G. « Ce n’était pas une décision politique, mais le résultat d’une évaluation des risques que nous ne pouvions pas atténuer par des moyens techniques, affirme aujourd’hui M. Turnbull. Autoriser Huawei, c’était donner un immense pouvoir d’ingérence et de perturbation à ceux qui, au final, contrôlent cette société. Or, même si elle n’appartient pas à l’Etat, il serait naïf de croire qu’elle n’est pas tenue d’agir en accord avec la direction du Parti communiste ! »
Exercices militaires
Sous la houlette de Scott Morrison, l’arsenal législatif est encore musclé en décembre 2020. Le gouvernement fédéral a désormais le pouvoir d’annuler tout accord conclu par un Etat, conseil municipal ou institution australiens avec des pays étrangers, si celui-ci est jugé contraire à l’intérêt national. L’exécutif australien vient ainsi de révoquer, le 21 avril, deux accords signés par l’Etat de Victoria, en 2018 et 2019, qui devaient le lier au projet de Xi Jinping des « nouvelles routes de la soie ». Et le ministère de la défense réexamine depuis le mois de mai la cession du port de Darwin à Landbridge.
« Ces dernières années, la Chine a eu l’impression que l’Australie s’alliait aux Etats-Unis pour l’attaquer, mais elle n’en était pas convaincue. Canberra envoyait des signaux contradictoires. C’est la demande d’enquête sur le Covid-19 qui a levé ses derniers doutes », estime James Laurenceson, directeur de l’Institut des relations Australie-Chine.
Le pays a-t-il finalement rallié un camp contre l’autre ? « Non », insiste Canberra. « S’il se produisait – Dieu nous en préserve ! – un conflit entre les Etats-Unis et la Chine, nous serions avec les Etats-Unis : nous sommes alliés ; nous avons le traité Anzus. Mais est-ce que nous pensons qu’une politique d’endiguement doit être adoptée ? Non. Est-ce que nous pensons que l’essor économique de la Chine doit être entravé ? Non, au contraire. Nous voulons simplement nous assurer que la souveraineté, l’indépendance et la liberté des autres nations dans cette région ne soient pas menacées », dit Malcolm Turnbull.
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Estimant son environnement stratégique dégradé, l’Australie a remis à jour son Livre blanc sur la défense, dès juillet 2020, avec l’objectif d’augmenter ses moyens militaires – notamment par l’acquisition de missiles à longue portée – et de les concentrer dans sa « région immédiate ». « Il ne s’agit pas d’attaquer qui que ce soit, mais de développer des capacités de dissuasion », précise Paul Dibb, professeur émérite d’études stratégiques à l’université nationale australienne.
En parallèle, Canberra veut approfondir ses partenariats avec des Etats de la région partageant des « intérêts communs » et, toujours selon le Livre blanc, « renforcer [son] alliance avec les Etats-Unis ». « Les premiers mois de l’administration Biden ont rassuré le pays. Washington nous a clairement soutenus face aux représailles économiques chinoises et a proposé une politique ferme, exécutée de manière professionnelle, par des personnes qui connaissent bien notre continent », détaille Richard McGregor, spécialiste de la Chine au Lowy Institute.
Sous l’impulsion du président Joe Biden s’est aussi tenue, en mars, pour la première fois, une réunion au plus haut niveau du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad). Cet embryon d’alliance nouée, en 2007, entre l’Inde, les Etats-Unis, le Japon et l’Australie, et qui a notamment pour objectif de contrecarrer les ambitions chinoises dans l’Indo-Pacifique, a été comparé, non sans sarcasmes, par le Global Times, à une « OTAN asiatique au service des ambitions hégémoniques américaines ».
En novembre 2020, des navires australiens s’étaient joints aux frégates et aux hélicoptères des marines américaine, japonaise et indienne, lors des exercices « Malabar » dans le golfe du Bengale. Alors qu’il avait claqué la porte du Quad sous les pressions chinoises en 2008, Canberra y opère un retour remarqué.
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Si l’Australie a pris acte de la montée en puissance de Pékin dans l’Indo-Pacifique, elle s’inquiète aussi pour le Pacifique Sud, son traditionnel pré carré, où la Chine a engagé une campagne de séduction auprès des micro-Etats de la région (Vanuatu, Fidji, Kiribati, Salomon) à coups d’investissements et de crédits. Canberra redoute qu’elle n’y établisse des bases militaires. L’atoll kiribatien de Kanton, où Pékin a entrepris de réhabiliter une ancienne piste de l’armée américaine, pourrait bien en être le premier exemple. « Des infrastructures, proches de nous, pouvant servir d’instruments de projection de puissance… Cela changerait la donne », explique M. Dibb.
Le « battement des tambours de guerre »
L’autre sujet de préoccupation est le sort de Taïwan, que la Chine considère comme l’une de ses provinces. Le 25 avril, le ministre de la défense, Peter Dutton, a affirmé qu’un conflit « ne pouvait être exclu ». Le secrétaire d’Etat aux affaires intérieures, Michael Pezzullo, a même évoqué le « battement des tambours de guerre ». Prononcés par deux hommes partisans d’une ligne dure envers Pékin et dans un contexte où l’affirmation du géant asiatique inquiète l’opinion publique, ces propos ont été dénoncés par l’opposition travailliste comme une « escalade de la rhétorique à des fins de politique intérieure », à l’approche des élections législatives devant se tenir avant mai 2022.
C’est là sans doute l’un des plus grands échecs de la politique de la Chine en Australie, où son agressivité a considérablement abîmé son image. Les voix plus conciliantes se font discrètes, tandis que les faucons ont le vent en poupe. « Travailliste ou libéral, nul gouvernement n’aurait pu céder sur aucun des “quatorze griefs” », note le sénateur James Paterson, un « dur » lui aussi. « Ces sujets sont au cœur de notre identité en tant que démocratie libérale. Cela signifie qu’il faut se montrer réaliste sur la direction que prendra notre relation. »
Sur le plan économique, les mesures de rétorsion chinoises n’ont pas non plus porté leurs fruits. L’ensemble des exportations vers la Chine n’ont baissé, en valeur, que de 2 % en 2020, par rapport à 2019. La flambée du cours du minerai de fer, dont Pékin, faute d’alternative, peut difficilement se passer, a compensé les pertes.
Ce bilan poussera-t-il Xi Jinping à revoir sa stratégie ? Les Australiens n’y croient pas. Convaincus que la République populaire veut faire de leur pays un exemple pour ceux qui envisageraient de lui résister, ils se demandent quelle sera la prochaine étape de cet interminable bras de fer.Isabelle DellerbaSydney, correspondance