Moins de morts, plus de libertés et d’activité économique : l’équation gagnante des pays qui ont opté pour le zéro Covid
Dans une étude publiée par « The Lancet », des chercheurs comparent les situations socio-économique et sanitaire des pays ayant adopté la stratégie d’atténuation, qui consiste à « vivre avec » le virus, et ceux ayant opté pour son élimination.
Par Stéphane FoucartPublié aujourd’hui à 10h58
Temps de Lecture 5 min.

Elimination ou atténuation ? Tout faire pour se débarrasser au plus tôt du virus ou s’accommoder de sa présence et tenter de « vivre avec » − comme l’ont décidé la France et la plus grande part des pays européens ? Partout dans le monde, les deux grandes options stratégiques de gestion de la pandémie de Covid-19 sont au centre d’un intense débat politique. Une dizaine d’économistes internationaux vient d’y apporter de nouveaux éléments, qui plaident fortement pour l’élimination.
Dans une brève étude publiée le 28 avril dans la revue The Lancet, Miquel Oliu-Barton (université Paris-Dauphine, Esade Centre for Economic Policy de Barcelone), Bary Pradelski (CNRS, Oxford-Man Institute of Quantitative Finance) et leurs collègues ont comparé les situations socio-économique et sanitaire des pays ayant adopté l’une ou l’autre de ces approches. Par rapport aux pays ayant opté pour le « vivre avec », ceux qui ont misé sur des mesures précoces en faveur de l’élimination ont connu une mortalité très réduite, un retour plus rapide de l’activité économique et ont déployé des mesures globalement moins liberticides.
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« Nous avons beaucoup entendu un discours opposant les mesures de préservation de la santé à l’activité économique, explique Miquel Oliu-Barton, coauteur de ces travaux. Nous avons simplement cherché à objectiver ce discours, à travers l’analyse des données disponibles sur la première année de pandémie. » Les chercheurs ont utilisé les données des 37 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont cinq ont opté pour une stratégie d’élimination (Australie, Islande, Nouvelle-Zélande, Japon, Corée du Sud) − les trente-deux autres ayant cherché à « vivre avec » le virus, tout en adaptant les mesures prises pour éviter la saturation de leur système de santé.

En agrégeant les données de mortalité dans ces deux groupes de pays, les chercheurs indiquent que les premiers ont connu une mortalité due au nouveau coronavirus environ 25 fois inférieure à celle éprouvée par les autres. Le différentiel est massif. La mortalité, écrivent les chercheurs, est un bon indicateur de l’impact de la maladie sur un pays (l’incidence, dépendant fortement du niveau de surveillance sanitaire), même si « les décideurs devraient aussi tenir compte des preuves, qui s’accumulent, de morbidité à long terme après l’infection par le SARS-CoV-2 ».
Résultat inattendu
La plus grande surprise de ces travaux est l’effet contre-intuitif des stratégies d’élimination sur l’activité économique. En comparant, semaine après semaine, la croissance du produit intérieur brut (PIB) à son niveau de l’année précédente, les chercheurs montrent que les cinq pays ayant opté pour des mesures précoces et énergiques d’endiguement n’ont pas connu de baisse d’activité économique plus forte que les autres. Au contraire, notent les auteurs, « début 2021, la croissance du PIB a retrouvé son niveau d’avant la pandémie dans les cinq pays qui ont opté pour l’élimination, alors que son évolution est encore négative pour les 32 autres pays de l’OCDE ».
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Le dernier aspect examiné par les chercheurs est le lien entre l’élimination du virus et les limitations des libertés imposées aux populations. Là encore, le résultat est inattendu. Les chercheurs ont utilisé un indice construit par des chercheurs de l’université d’Oxford (Royaume-Uni), combinant un grand nombre de paramètres − fermetures des commerces, des lieux culturels, restriction de la liberté de circulation, interdiction des rassemblements, instauration de couvre-feu, etc. − quantifiant sur une échelle de 0 à 100 la rigueur des mesures mises en œuvre par les gouvernements.
Résultat : ce n’est que pendant les dix premières semaines de la pandémie que les restrictions de liberté ont été légèrement plus fortes dans les pays ayant opté pour l’élimination du virus. Passé ce cap, les pays ayant agi moins vite et moins vigoureusement dans la perspective du « vivre avec » ont globalement dû imposer, sur la longueur, des mesures bien plus attentatoires aux libertés. En fin d’année 2020, les chercheurs notent une différence considérable, l’indice de privation des libertés étant plus de deux fois plus élevé dans les pays ayant choisi le « vivre avec ».
De là à suggérer que la France, en optant dès le début de la pandémie pour des mesures plus précoces et plus vigoureuses d’éradication du virus, pourrait aujourd’hui avoir à déplorer 25 fois moins de morts du Covid-19, tout en garantissant le retour plus rapide des libertés individuelles, et en recouvrant une pleine activité économique dans le pays, il semble n’y avoir qu’un pas, mais les chercheurs ne le franchissent pas. En effet, précisent-ils, leur analyse demeure corrélative : en se fondant sur une analyse rétrospective, il n’est pas possible de démontrer formellement que la stratégie d’élimination adoptée par les cinq pays les plus précautionneux de l’OCDE explique, à elle seule, la totalité des différences observées.
« Une menace pour les autres »
En particulier, quatre des cinq pays en question sont insulaires : une stratégie d’élimination aurait-elle porté autant de fruits dans des pays comme l’Allemagne ou la France ? « Il est incontestable qu’il est plus facile de contrôler ses frontières lorsqu’on est entouré par la mer, répond M. Oliu-Barton. Mais ce n’est pas, selon moi, le critère déterminant qui est plutôt la volonté politique de contrôler ses frontières. Si l’on regarde hors OCDE, des pays comme la Chine ou le Vietnam semblent y être parvenus. Et nous observons avec intérêt ce qui se passe au Portugal, qui malgré sa longue frontière avec l’Espagne, est en train de réussir à faire baisser considérablement la circulation du virus. » Pour les auteurs, un fait est cependant clair : « Les pays qui choisissent de vivre avec le virus constitueront probablement [à l’avenir] une menace pour les autres. »
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« Nous ne disons pas ce qu’il faut faire à partir de maintenant, nous nous contentons de dresser un état des lieux de ce qui s’est produit jusqu’à présent, poursuit M. Oliu-Barton. Mais le débat doit continuer car la plupart des épidémiologistes nous disent qu’il est risqué de compter uniquement sur les vaccins pour contrôler la pandémie, en raison de leur déploiement très lent dans certaines régions du monde, de la durée limitée de l’immunité qu’ils confèrent et de l’apparition de nouveaux variants qui échappent à la protection vaccinale. »
En France, Emmanuel Macron assume son choix du « vivre avec » et mise sur la campagne vaccinale pour le retour à la vie normale à court terme. Mais à plus longue échéance, le débat pourrait se poursuivre dans son entourage. Parmi les auteurs de l’étude du Lancet figurent par exemple les économistes, réputés proches de l’Elysée, Patrick Artus (Natixis) et Philippe Aghion (Collège de France), qui a notamment contribué à l’édification du programme économique de M. Macron. Les deux avaient déjà, dans une tribune au Monde publiée en novembre, appelé à ce que la France sorte du stop-and-go » sanitaire*. Les voici donc avec de nouveaux arguments. « On voit que le consensus très fort du monde médical en faveur de la stratégie d’élimination est en train d’être rejoint par le monde économique », estime M. Oliu-Barton.
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Covid-19 : « La France doit sortir du “stop and go” sanitaire pour préserver sa croissance potentielle »
TRIBUNE
Philippe Aghion
Patrick Artus
Les économistes Patrick Artus et Philippe Aghion estiment, dans une tribune au « Monde », que l’alternance de périodes de fortes restrictions, pour tenter de juguler l’épidémie, et de périodes sans restrictions conduit à moins d’investissements.
Publié le 05 novembre 2020 à 01h57 – Mis à jour le 05 novembre 2020 à 10h53 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Face à la pandémie de Covid apparaissent deux types de stratégie sanitaire. La première est celle d’une véritable stratégie de santé publique, utilisée en particulier en Asie de l’Est et dans le Pacifique (Chine, Japon, Corée, Vietnam, Taïwan, Singapour, Thaïlande, Australie, Nouvelle-Zélande). Des mesures de confinement strict ont été mises en œuvre pour ramener le nombre de nouveaux cas à un chiffre très faible, puis le traçage des cas, les tests et l’isolation des malades et des cas contacts ont permis la stabilisation de la maladie à un niveau très bas. C’est la stratégie qui a permis à ces pays de surmonter d’autres pandémies dans le passé, notamment celles du SRAS et de la grippe A (H1N1), et qui a leur a permis cette fois-ci également de retrouver le chemin d’une croissance soutenue et durable.
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La seconde stratégie, adoptée en particulier en France, est de nature plus réactive qu’anticipatrice : lorsque le nombre de cas devient élevé, des mesures restrictives (couvre-feu, puis confinement) sont imposées ; lorsque le nombre de cas est redevenu faible, ces mesures sont levées, en conséquence de quoi, après un certain temps, le nombre de cas remonte et les mesures restrictives sont à nouveau imposées. C’est une stratégie de « stop and go », qui alterne des périodes avec des restrictions fortes et des périodes sans restrictions ; des périodes avec beaucoup de cas et des périodes avec peu de cas de Covid.
Les « coûts d’opportunité »
Les partisans de la stratégie de « stop and go » ne manquent pas d’arguments : ils invoquent, d’une part, le fait que nos normes sociales seraient par trop éloignées des normes qui prévalent en Asie – les Français ne sont pas assez disciplinés ni prêts à accepter des mesures d’isolement trop drastiques ; d’autre part, la perspective d’un vaccin dans les six ou neuf mois, ce qui impliquerait un « stop and go » limité à trois vagues tout au plus. Cependant, outre le fait que rien ne garantit qu’un vaccin pleinement efficace sera effectivement disponible à moyen terme, il nous semble que le choix de la bonne stratégie face à la pandémie doit être dicté par les « coûts d’opportunité », c’est-à-dire par ce que l’on perd en ne choisissant pas l’autre stratégie.
« Plutôt que de créer des emplois durables et qualifiants, les entreprises vont recourir plus systématiquement aux emplois temporaires »
Or la stratégie du « stop and go » est très coûteuse en termes de perte de croissance potentielle. En effet, elle crée de l’incertitude du côté des entreprises, qui ne savent jamais exactement quand la période courante de « go » va prendre fin, ni quelle sera l’ampleur des phases d’expansion et des phases de recul de l’activité. Prenons l’exemple de la France : la croissance (sur le trimestre) a été de – 13,7 % au deuxième trimestre 2020, de + 18,2 % au troisième trimestre, elle sera probablement comprise entre – 8 % et – 10 % au quatrième trimestre.
Face à cette double incertitude, et surtout si celle-ci est appelée à se prolonger dans le futur, les entreprises vont faire le choix de la résilience, d’être capables de résister aux chutes périodiques de l’activité, en un mot de survivre, plutôt que celui du long terme. Elles vont privilégier leur capacité à réagir rapidement aux pertes de production. Plutôt que de créer des « bons emplois », c’est-à-dire des emplois durables et qualifiants, qui favorisent à la fois la croissance et la mobilité sociale, elles vont recourir plus systématiquement aux emplois temporaires (contrats de travail courts, intérim plutôt que des emplois permanents).A
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Plutôt que de contribuer à la reconquête de nos chaînes de valeur et de nos compétences industrielles, elles vont externaliser un maximum de fonctions (informatique, transports, comptabilité, nettoyage, gestion des données, sécurité, etc.) et s’appuyer plus que jamais sur la délocalisation et la diversification internationale de leur production, afin que tous les sites de production ne soient pas simultanément touchés par le confinement.
Un plus grand rôle à la société civile
Enfin, plutôt que d’investir dans la recherche et développement et les équipements innovants, les entreprises vont chercher à constituer des réserves en prévision des périodes de rechute de la production ; d’où une détention très importante de cash, de réserves monétaires, de façon à éviter la faillite. Autant de choix qui vont plomber la croissance potentielle des pays qui pratiquent le « stop and go » sanitaire : moins d’efforts de formation, moins d’investissements innovants, moins de prises de risque et moins de relocalisations.
Pour ne pas réduire encore davantage la croissance potentielle de la France (déjà à peine plus de 1 % par an avant la crise due au Covid), il faut donc vraiment réfléchir à une stratégie de santé publique qui ressemble davantage à celle des pays d’Asie de l’Est et qui évite autant que possible de générer des cycles courts de la situation épidémique et de la croissance, tant qu’un vaccin ou un traitement efficace ne sont pas disponibles.
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Sans aller jusqu’à une stratégie aussi stricte que celle de la Corée du Sud (enfermement dans les hôtels des cas positifs), on peut réfléchir à une stratégie de réaction rapide (restrictions à la mobilité et aux rencontres) dès que des signes avant-coureurs d’une hausse du nombre de cas apparaissent. Cette stratégie nécessite à son tour de donner un plus grand rôle à la société civile, plutôt que de nous reposer uniquement sur le pouvoir de l’Etat central et la coercition.
Philippe Aghion est professeur au Collège de France, titulaire de la chaire Economie des institutions, de l’innovation et de la croissance ; Patrick Artus est chef économiste de la banque Natixis, membre du Cercle des économistes.Notre sélection d’articles sur le Covid-19
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