Covid-19 : le très politique succès vaccinal d’Israël
La campagne de vaccination doit faire oublier une gestion contestée de l’épidémie sur la durée, fruit de la désorganisation de l’Etat et de calculs électoraux de court terme de la part du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou.
Par Louis Imbert(Jérusalem, correspondant)Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 20h15
Temps de Lecture 4 min.
Analyse. Benyamin Nétanyahou aime à fréquenter le Forum économique de Davos. Depuis 2009 qu’il dirige le gouvernement israélien, il ne manquerait pour rien au monde l’occasion d’exposer les succès de son pays à ces grands patrons, qu’il considère comme ses pairs. Quel dommage, seulement, que le forum se soit tenu par vidéoconférence cette année, Covid oblige !
Le 27 janvier, M. Nétanyahou y expliquait les ressorts de la campagne de vaccination qu’Israël a su mener plus vite qu’aucun autre pays, et de loin. « La raison pour laquelle nous avons réussi, c’est que nous avons acheté beaucoup, vite, sans mégoter sur le prix », affirmait-il. Le premier ministre a mené lui-même « 21 conversations » avec le directeur général du laboratoire américain Pfizer, Albert Bourla, afin d’assurer l’approvisionnement de son pays en doses. Il en fait une « course à l’armement » d’un nouveau genre.
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Avec 9,3 millions d’habitants, Israël est un petit marché. Pour attirer l’attention de M. Bourla, le premier ministre l’a convaincu qu’il pouvait mettre en place une campagne de vaccination d’une extrême rapidité. Il s’est engagé à en évaluer l’efficacité avec Pfizer, afin de déterminer à quel stade une immunité de masse serait obtenue, lorsqu’un pourcentage critique de la population aurait reçu une première dose, puis une seconde.
Engagement secret avec Pfizer
Israël a déjà testé des vaccins, en collaboration notamment avec les Centers for Disease Control (CDC) américains. Son système public d’assurance-maladie, performant, met en concurrence quatre fournisseurs de soins. Depuis une décennie, ceux-ci se sont dotés d’un bon système centralisé de traitement des données médicales personnelles. A la guerre comme à la guerre, M. Nétanyahou s’est affranchi de tout débat public sur la protection de ces données en s’engageant en secret à les partager massivement, quoique de façon anonymisée, avec Pfizer.
La révélation de cet accord a suscité des remous. Mais les défenseurs des libertés les plus critiques reconnaissent que l’intérêt du pays peut légitimer in fine le principe d’un tel partage. Depuis lors, les centres de vaccination, répartis selon un quadrillage serré, ont avancé au pas de charge. Un tiers des Israéliens ont reçu une première dose, dont 86 % des plus de 60 ans. Atteindre les 14 % restants relève désormais de la gageure. La limite d’âge s’est abaissée aux plus de 40 ans, puis aux lycéens, dont la vaccination a été jugée plus urgente que celle des trentenaires.
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Le pays doit encore recevoir en mars des vaccins du laboratoire Moderna, et des millions de doses d’AstraZeneca sont précommandées. D’ici là, la majorité de la population devrait déjà avoir reçu celui de Pfizer. Ces stocks, les autorités ne comptent pas les revendre. Mais elles commencent à envisager publiquement de les rendre utilisables dans les territoires occupés de Palestine.
Négociations discrètes avec Ramallah
Ceux-ci attendent encore des doses de vaccin russe, ainsi que de l’initiative de distribution de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le contraste avec Israël est criant. Des défenseurs des droits humains ont rappelé le pays à ses obligations en tant que puissance occupante, ainsi qu’en faveur des prisonniers palestiniens en Israël. Le gouvernement israélien les renvoie aux accords d’Oslo, qui ont donné responsabilité en matière de santé à l’Autorité palestinienne, dans les zones sous son contrôle.
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Si Ramallah n’a pas exprimé de demande officielle, des négociations discrètes ont pourtant lieu. Le 31 janvier, Israël a ainsi approuvé la livraison de 5 000 premières doses aux personnels médicaux de Palestine. Car le pays a tout intérêt à étendre sa campagne aux territoires. Le mur de séparation n’a rien d’étanche : des dizaines de milliers de Palestiniens travaillent en Israël, d’autres font leurs courses dans les supermarchés des colonies.
En Israël, les premiers résultats de la campagne sont encourageants. Des analyses préliminaires montrent une baisse des taux d’infection parmi les personnes ayant reçu une première dose, et une immunisation supérieure aux essais cliniques de Pfizer après la deuxième. Alors comment expliquer que le pays affiche toujours un taux d’infection massif ?
Mesure radicale et tempo électoral
Les autorités y décèlent une course entre l’efficacité du vaccin et la propagation rapide de ses variants. Craignant l’apparition de nouveaux variants, elles ont fermé les frontières fin janvier. Cette mesure radicale s’explique aussi par le tempo électoral : Israël doit retourner aux urnes le 22 mars, pour la quatrième fois en deux ans. Entre-temps, les audiences du procès pour corruption de M. Nétanyahou doivent s’ouvrir. La campagne de vaccination doit faire oublier une gestion contestée de l’épidémie sur la durée, fruit de la désorganisation de l’Etat et de calculs électoraux de court terme.
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La journée du 31 janvier fut une illustration parfaite de ces limites. Quelques heures avant que le gouvernement prolonge le troisième confinement, en cours depuis décembre, les rues de Jérusalem se sont emplies de milliers de juifs ultraorthodoxes, qui accompagnaient le cercueil d’un rabbin mort durant l’épidémie. La police a à peine cherché à les en empêcher. Depuis l’été, nombre de ces religieux refusent d’obéir aux règles communes, douloureuses dans leurs quartiers pauvres et surpeuplés.
Le soutien indéfectible de leurs partis à M. Nétanyahou les protège. Le premier ministre s’humilie en plaidant avec le petit-fils d’un grand rabbin cacochyme, Chaim Kanievsky, pour les faire rentrer dans le rang. Sans succès. Les rabbins eux-mêmes perdent de leur autorité. Fin janvier, leur jeunesse s’est précipitée dans des émeutes contre la police. Le public séculier d’Israël en a été atterré : ces divisions pèseront sur le prochain scrutin. Entre-temps, l’Etat n’a d’autre choix que d’accélérer sa campagne de vaccination dans les quartiers ultraorthodoxes.
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Louis Imbert(Jérusalem, correspondant)
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