Cadmium, PFAS, pesticides : existe-t-il des moyens de dépolluer son corps ?
Les scientifiques expérimentent des méthodes pour retirer certains polluants de l’organisme. Mais outre qu’elles sont parfois lourdes et coûteuses, elles n’empêchent pas l’exposition renouvelée aux toxiques les plus répandus dans l’environnement.

Le cadmium et les pesticides, substances reconnues dangereuses pour la santé humaine, font actuellement l’objet d’alertes sanitaires ignorées par le gouvernement. Dans ce contexte d’inquiétudes montantes, une question émerge : y a-t-il des moyens de détoxifier son corps de ces polluants ?
Pour la plupart des médecins et toxicologues interrogés pour cet article, une réponse s’impose : en l’état actuel des choses, il est impossible de leur échapper totalement. La raison principale est l’exposition répétée et permanente à ces polluants omniprésents dans l’environnement. C’est particulièrement vrai pour les PFAS, substances per- et polyfluoroalkylées issues de la chimie de synthèse connues sous le nom de « polluants éternels ».
« Les trois voies d’exposition aux PFAS sont alimentaire, aérienne et cutanée, donc même une personne qui mange des produits bio, pas ultratransformés et pas emballés dans du plastique sera exposée, relève Xavier Coumoul, professeur de biochimie et toxicologie à l’université Paris Cité et directeur de l’équipe MetaTox à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). C’est pour cela que la seule chose à faire est de limiter l’exposition au mieux et donc d’informer la population sur les lieux d’exposition. »
Si tous les PFAS ne sont en réalité pas « éternels », les PFOA (acide perfluoro-octanoïque) et les PFOS (acide perfluoro-octane sulfonique), deux PFAS parmi les plus répandus, qui ont été respectivement classés « cancérogène pour les humains » et « cancérogène possible » par le Centre international de recherche sur le cancer, ont une demi-vie de deux à cinq ans dans le corps humain. Cela signifie qu’il faut deux à cinq ans à l’organisme pour éliminer naturellement la moitié de ces substances. Des durées considérées comme longues à l’échelle du corps.
Piste du don de sang
Limiter son exposition reste un conseil valable même pour les pesticides à demi-vie plus courte, comme les insecticides organophosphorés ou les pyréthrinoïdes, rapidement métabolisés par le corps et excrétés par voie urinaire, qui peuvent causer des dommages irréversibles lors d’intoxications aiguës ou de « fenêtres reconnues d’une plus grande vulnérabilité » comme la vie intra-utérine ou la petite enfance, selon l’expertise collective de l’Inserm publiée en 2021.
Mais certains groupes de chercheurs ont commencé à étudier des manières d’accélérer la dépollution du corps. A la différence d’autres polluants organiques persistants comme les PCB (polychlorobiphényles), les dioxines ou les pesticides organochlorés qui s’accumulent dans les tissus adipeux, les PFAS se fixent plutôt sur les protéines, notamment dans le sang et dans le foie. C’est pourquoi des chercheurs australiens ont exploré la piste du don de sang dans une population particulièrement exposée : les pompiers, régulièrement au contact de mousses anti-incendie aux fortes concentrations de PFAS.
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Quelque 285 pompiers ont ainsi été soumis à des dons de sang ou de plasma toutes les six semaines pendant un an, ce qui dans les deux cas a permis de faire baisser leur taux de PFAS. C’est le don de plasma qui s’est avéré le plus efficace, entraînant une diminution d’environ 30 % des concentrations sériques moyennes de PFAS en un an. « Le don de plasma est plus complexe et l’adhésion au protocole était plus faible pour ce groupe », reconnaissent les auteurs dans une étude parue dans le Journal of the American Medical Association en 2022.
« Le mal est peut-être déjà fait »
Des chercheurs danois ont exploré une autre voie dans une étude parue en 2024 dans la revue Environment International. Ils ont tenté d’intervenir sur le cycle entérohépatique, mécanisme physiologique par lequel le corps recycle les sels biliaires essentiels à la digestion mais grâce auquel certains PFAS sont également réabsorbés. Ils se sont penchés sur les propriétés de la cholestyramine, un médicament utilisé pour réduire le cholestérol, et qui a la particularité de se fixer sur les acides biliaires, inhibant ainsi leur cycle entérohépatique et augmentant leur élimination fécale. Il a été administré à des habitants de la ville de Korsor, au Danemark, identifiée comme l’un des principaux « hot spots » de contamination en Europe. En douze semaines, leur taux de PFOS a diminué de 60 % et leurs taux de PFHxS, PFNA et PFDA de 15 % à 44 %.
« Nous ne connaissons pas l’ampleur des bienfaits du traitement sur la santé », nuance Morten Lindhardt, auteur de l’étude, citant l’exemple du cancer du poumon, dont le risque reste accru même après l’arrêt du tabac. « En ce qui concerne les PFAS, le mal est peut-être déjà fait ; une modification de leur concentration dans le sang pourrait donc ne plus être utile à un stade avancé », relève le médecin. « Mais le traitement est recommandé si vous présentez un taux très élevé de PFAS, par exemple chez une femme qui souhaite tomber enceinte et briser la chaîne de transmission intergénérationnelle », avance le chercheur.
D’autres pistes sont à l’étude, comme l’identification de bactéries intestinales humaines capables de séquestrer les PFAS, augmentant leur excrétion fécale. Dans une étude parue en juillet 2025 dans Nature Microbiology, des chercheurs en ont isolé 38, principalement du genre Bacteroides. Kiran Patil, auteur de l’étude, prévoit de mener un essai clinique cette année aux Etats-Unis avec la start-up qu’il a cofondée. « J’estime qu’il faut environ six à neuf mois pour réduire de manière substantielle les niveaux de PFAS dans l’organisme », suggère-t-il. La question en creux reste de savoir quel niveau de contamination est nocif pour la santé. Une indication qui varie selon les agences de santé et les substances. « Certaines recommandations suggèrent que des taux inférieurs à 2 nanogrammes par millilitre dans le sang ne sont pas préoccupants », précise Kiran Patil.
Se concentrer sur le préventif
Concernant le cadmium, classé dans la catégorie des métaux lourds comme le plomb, des procédés existent en cas de contamination massive, rares mais possibles dans le cadre d’incident industriel. Il s’agit de la chélation intraveineuse, lors de laquelle des molécules appelées agents chélateurs s’agrippent aux ions métalliques et les sortent du corps, en général par l’urine. Pour le cadmium comme pour le plomb, le principal produit utilisé est l’EDTA. « Mais le risque est d’enlever au passage d’autres métaux nécessaires à l’organisme, comme le fer ou le magnésium », explique François Lux, enseignant-chercheur à l’Institut Lumière Matière.
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Ce dernier travaille avec Olivier Tillement au développement d’un médicament oral qui capterait les métaux dans le tractus intestinal avant qu’ils ne passent dans le sang. Une autre approche, en cours d’essais cliniques, consisterait à pratiquer une hémodialyse, c’est-à-dire faire passer le sang du patient hors de son corps à travers un filtre pour capter les particules polluantes. Un traitement extrêmement lourd et coûteux à envisager seulement en cas d’intoxication sévère ou pour des personnes déjà soumises à des dialyses. Mais le cadmium ne circule pas uniquement dans le sang, il se fixe également aux os et dans tous les organes, où il s’accumule au fil des années.
C’est pourquoi, pour Pascal Meyvaert, coordinateur du groupe de travail santé et environnement du syndicat URPS-ML, il ne faut pas se concentrer sur le curatif mais sur le préventif. « Il faut arrêter de culpabiliser les consommateurs et avant tout réduire les voies de contamination, ce qui est avant tout une décision politique », insiste le médecin.

Pour approfondir (1 article)
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Cardiologue de formation et lanceur d’alerte sur les questions de santé environnementale, Pierre Souvet dénonce, dans un entretien au « Monde », le manque de réactivité des autorités face à l’exposition des Français aux polluants dans l’alimentation. Et donne des conseils pour préserver sa santé.

Pierre Souvet est l’un des premiers à avoir alerté sur les dangers du cadmium. Fondateur de l’Association santé environnement France, le cardiologue a dirigé Anti-toxique, le guide des polluants cachés qui vient de paraître aux éditions Albin Michel (352 p., 24,90 euros).
Pesticides, PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées, polluants éternels) et désormais cadmium… les Français ne savent plus quoi manger pour ne pas être exposés à des produits toxiques. Si vous aviez un conseil à leur donner pour protéger leur santé, quel serait-il ?
Je recommande le bio, sans hésitation. Une alimentation biologique, c’est moins d’exposition aux résidus de pesticides [dont les pesticides PFAS] et c’est aussi plus d’éléments nutritifs.
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Privilégier le bio est une recommandation sanitaire officielle de l’Etat depuis l’étude Bionutrinet, publiée fin 2021. Elle montre une réduction significative du risque de diabète de type 2 (– 35 %), d’obésité (– 31 %) et du risque global de cancer (– 25 %) en faveur des consommateurs réguliers de produits bio. C’est particulièrement vrai pour le cancer du sein après la ménopause (– 36 %), ce cancer étant plus fréquent en France, qui en détient la première incidence au niveau mondial.
Dans son rapport, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) préconise de réduire la consommation de produits à base de blé et de privilégier les légumineuses mais ne recommande pas de privilégier le bio. Est-ce que cela vous étonne ?
Le directeur de l’Anses m’a confié que la dernière étude sur l’alimentation des Français n’était pas conçue pour voir si le bio était moins contaminé en cadmium que le conventionnel et donc ne pouvait pas répondre à la question.
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Le bio n’est évidemment pas « épargné » par le cadmium mais plusieurs publications scientifiques montrent qu’il est nettement moins contaminé que le conventionnel. Une méta-analyse de 2014 réalisée à partir de 343 articles scientifiques estimait déjà qu’il y a en moyenne 48 % moins de cadmium dans les aliments bio.
Les Français mangent-ils trop de céréales ? Y a-t-il des céréales à privilégier pour être moins exposés ?
Il faut arrêter de donner des céréales à gogo au petit déjeuner. Plus généralement, nous préconisons de modérer la consommation de céréales, en particulier de blé et de leurs dérivés (pains, viennoiseries, pâtes) ainsi que des biscuits sucrés, qu’ils soient bio ou non. On peut remplacer le blé par le sarrazin, le seigle et particulièrement l’avoine au petit déjeuner car ils sont moins contaminés, mais toujours avec modération. C’est valable au petit déjeuner et au goûter. Il faut savoir proposer autre chose à nos enfants : fruit, yaourt, compote car les fruits sont moins touchés.
Faut-il également réduire notre consommation de pommes de terre, qui contribuent à la surimprégnation des Français au cadmium ?
Proposer pommes de terre bouillies un jour, purée le lendemain et frites le jour d’après n’est pas souhaitable. Les légumineuses (pois chiches, haricots blancs, lentilles) sont riches en fibres et protéines. Elles constituent des alternatives à privilégier sur les plans sanitaire et nutritionnel.
Le projet de loi d’urgence agricole ne prévoit pas de soutien pour développer l’agriculture biologique. Est-ce regrettable ?
Quand on sait que l’Organisation mondiale de la santé estime à 483 000 le nombre de cancers par an en France [chiffre de 2022], on ne peut être que stupéfait de l’absence de soutien au bio, voire des attaques dont il fait l’objet. La santé des Français, pourtant intimement liée à leur alimentation, n’est pas une priorité de ce projet de loi.
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Concernant le chocolat, des études montrent que le bio serait en revanche davantage contaminé ?
C’est la caractéristique naturelle des sols qui explique un bio parfois plus contaminé, pas le mode de production. Les caractéristiques géologiques de certaines zones de production en Amérique latine font que le cacao, qui accumule particulièrement le cadmium, en contient plus en comparaison avec l’Afrique ou l’Asie.
Au sujet du cadmium, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a déclaré devant les sénateurs que le danger principal était le tabac. Qu’en pensez-vous ?
Le tabac augmente en effet la contamination au cadmium et la lutte contre le tabagisme reste d’actualité. Mais déclarer que le danger principal c’est le tabac, c’est nier les alertes répétées des agences sanitaires et des médecins libéraux, c’est nier les faits scientifiques.
Les conclusions de la ministre ne résistent pas à l’analyse des chiffres de Santé publique France et de l’Anses. Les enfants de 6 à 10 ans de la grande étude épidémiologique Esteban publiée en 2021 sont plus contaminés en moyenne que les adultes de la précédente étude (ENNS) dix ans avant ; fument-ils ? 18 % des 6-18 ans dépassent déjà la concentration critique définie par l’Anses de cadmium dans les urines à ne pas dépasser à l’âge de 60 ans ; fument-ils ? Les conclusions de l’Anses sont très claires : la principale source d’exposition au cadmium, c’est l’alimentation, jusqu’à 98 % pour les enfants.
L’Anses a exhorté le gouvernement à abaisser « au plus vite » les teneurs maximales en cadmium dans les engrais phosphatés à 20 milligrammes par kilo (mg/kg) contre 90 mg/kg actuellement. Le texte proposé par le gouvernement prévoit d’atteindre ce seuil en… 2038. Ce calendrier vous paraît-il approprié ?
J’ai oscillé entre colère et désespoir quand j’ai appris ça. C’est inacceptable ! Combien faudra-t-il de nouveaux cas de cancers, de maladies cardiovasculaires, osseuses ou rénales pour que nos dirigeants réagissent ?
Santé publique France alerte depuis 2021 sur le lien entre le cadmium et l’accroissement majeur et extrêmement préoccupant de l’incidence du cancer du pancréas. Comment accepter de continuer à contaminer les Français et en particulier nos enfants, qui sont jusqu’à six fois plus imprégnés que les jeunes Allemands ? Cette inaction aura un coût sanitaire pour les Français, a prévenu l’Anses si les préconisations qu’elle formule ne sont pas appliquées très vite. Si d’autres pays européens sont déjà passés à cette limite maximale de 20mg/kg, c’est bien que c’est possible.
Les Français se demandent également s’ils peuvent encore boire l’eau du robinet. Fin 2025, l’Anses a révélé une contamination généralisée de l’eau potable par le TFA (acide trifluoroacétique), le plus répandu des PFAS. Faut-il privilégier l’eau en bouteille ?
L’eau en bouteille n’est pas la solution car elle n’est pas épargnée par cette contamination générale même si parfois des sources profondes peuvent l’être moins. Il est prioritaire d’agir à l’origine en limitant les émissions de l’ensemble des PFAS. En revanche, si vous êtes dans une zone où l’eau est très polluée, cela peut être une solution transitoire. Il existe des systèmes de filtration performants comme l’osmose inverse à insérer au robinet.
Parmi les autres polluants cachés, il y a aussi les microplastiques. On les retrouve dans l’eau et dans l’alimentation par le biais des emballages. Comment s’en prémunir ?
Là aussi il faut traiter le problème à la source en diminuant la production de plastiques. Chacun peut y contribuer en éliminant les plastiques à usage unique. Apporter son sac réutilisable pour faire ses courses, acheter en vrac au maximum. Privilégier les contenants en verre pour limiter le transfert d’éléments chimiques des plastiques vers les aliments. Et surtout ne jamais faire chauffer ses aliments dans du plastique au micro-ondes.
Pour les ustensiles de cuisine, préférer aussi le verre, la fonte, l’inox, le bois non traité. Proscrire la vaisselle plastique comme cela devrait être systématiquement le cas dans les cantines scolaires.

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