OpenClaw, cet agent IA autonome qui agite la Silicon Valley
Conçu par un programmeur autrichien, cet agent mû par intelligence artificielle peut prendre le contrôle presque total de l’ordinateur sur lequel il est installé. Il séduit les développeurs et les entrepreneurs en leur donnant l’espoir de démultiplier leurs forces. Particulièrement souple, l’outil se révèle aussi complexe et dangereux.
Par Alexandre Piquard et Nicolas Six
Publié aujourd’hui à 06h00 https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/04/12/openclaw-cet-agent-ia-autonome-qui-agite-la-silicon-valley_6679530_4408996.html
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« Openclaw est probablement le lancement logiciel le plus important de l’histoire. » Le compliment vient de Jensen Huang, le cofondateur du concepteur de puces américain Nvidia, figure majeure du secteur de l’intelligence artificielle (IA). D’autres y voient un possible « nouveau ChatGPT ». Encore loin d’avoir remplacé l’assistant d’OpenAI, OpenClaw fascine car il donne de nouveaux pouvoirs : il ne s’agit plus pour l’utilisateur de « discuter » avec un robot conversationnel, mais de lui demander d’accomplir des actions : acheter des billets de train, classer les photos sur un ordinateur… Ce qui lui vaut le nom d’« agent », ou d’« IA agentique ».
Lancé en novembre 2025 sous le nom de ClawdBot puis rebaptisé OpenClaw, cet outil symbolisé par un homard est loin d’être le seul agent du marché. Mais il a rapidement acquis une notoriété virale, notamment chez les informaticiens et les jeunes entrepreneurs. Selon son concepteur, il aurait 3,2 millions d’utilisateurs.
Une IA aux pleins pouvoirs
OpenClaw est l’un des agents IA aux pouvoirs les plus larges. Installé sur un ordinateur, il peut en prendre le contrôle presque total : modifier et supprimer des fichiers, rajouter de nouveaux programmes conçus par ses soins, piloter le navigateur Internet, dialoguer avec des services numériques et même communiquer avec des humains par des logiciels de messagerie comme Telegram, Discord ou WhatsApp – c’est d’ailleurs par ce canal qu’on le pilote. Aux Etats-Unis, il est même possible de lui confier le pouvoir de payer de façon autonome, sans demander à chaque fois l’autorisation.
OpenClaw est destiné à des tâches plus ou moins élaborées : faire le ménage dans une boîte e-mail de manière autonome, dialoguer avec un commercial pour obtenir de meilleurs prix, repérer des candidats sur LinkedIn puis préparer des messages de recrutement…
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Voire aider à des projets complexes : « OpenClaw m’a permis de déplacer 50 sites Web dix fois plus vite que si j’avais tout fait à la main », témoigne Stéphane Grillot, un administrateur système. Certains entrepreneurs tentent même de lui confier une partie de l’activité de leur start-up – gestion des stocks, marketing, comptabilité par exemple – dans l’espoir d’économiser le recrutement d’une équipe.
« C’est l’objet d’un nouveau champ de recherches nommé la “zero human organization” », soit « l’organisation à zéro humain », explique Julien Perez, professeur associé à l’Ecole pour l’informatique et les techniques avancées, et spécialiste des agents. Ce type d’organisation nécessite toutefois une élaboration très fine des consignes pour guider l’IA, sans garantie de résultat.
Un fondateur pris dans un « tourbillon »
OpenClaw est l’œuvre de Peter Steinberger, un programmeur autrichien à l’abri du besoin depuis la revente, en 2023, de sa start-up PSPDFKit, un logiciel l’édition de PDF. L’idée d’un agent souple et transparent lui trotte dans la tête depuis des mois lorsqu’il en code une version en juin 2025, en un week-end, avec l’aide d’une IA. Cinq mois plus tard, il l’améliore en quelques heures. Peter Steinberger publie son agent sur GitHub, un site de partage destiné aux développeurs : son succès est viral.
Début 2026, de grandes entreprises technologiques le courtisent. Meta lui rachète Moltbook, un forum Internet sur lequel des IA peuvent discuter entre elles, lancé un mois et demi plus tôt. OpenAI l’embauche pour travailler sur ses propres agents, Peter Steinberger explique que sa prochaine mission sera de créer une IA agentique que même sa mère pourrait utiliser.
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Une architecture souple et open source
Son code étant public, OpenClaw est un outil open source. Cela attire les contributions gratuites de nombreux informaticiens, qui lui ont constitué un grand catalogue de connecteurs, permettant d’interagir avec de nombreux services en ligne, comme Apple Notes, Spotify, YouTube, Amazon, etc.
OpenClaw séduit aussi par son adaptabilité. Le choix du modèle d’IA – le moteur du service – n’est pas imposé : l’utilisateur peut choisir celui qu’il préfère parmi ceux de dizaines d’entreprises tierces, notamment Google, Anthropic et OpenAI. Une souplesse que les agents des plus grands éditeurs offrent rarement. Les utilisateurs experts choisissent souvent de panacher quelques IA économes, c’est-à-dire qui consomment moins d’énergie pour une tâche donnée et sont donc moins chères à utiliser, mais sont aussi moins efficaces, avec d’autres plus performantes sur des tâches précises. Puis ils confient leur coordination à une IA maîtresse.
Comportements erratiques et failles de sécurité
« Il n’y a presque pas de mécanismes de sécurité dans OpenClaw », met en garde Julien Perez. « C’est super risqué, je ne l’utilise pas dans l’entreprise pour laquelle je travaille », abonde Stéphane Grillot. Pour contrer ces risques, reconnus par son créateur, beaucoup d’informaticiens installent OpenClaw sur un ordinateur séparé.
Experte en sécurité des IA chez Meta, Summer Yue a confié à OpenClaw l’accès à sa boîte e-mail, lui demandant d’indiquer les courriels inutiles. L’agent s’est mis à en supprimer à tour de bras. « J’ai dû courir jusqu’à [mon ordinateur]comme si je devais désamorcer une bombe », témoigne-t-elle sur X.
Plus généralement, la faiblesse des défenses d’OpenClaw inquiète le laboratoire de sécurité BauLab : un acteur mal intentionné peut en profiter pour donner des instructions à l’agent depuis l’extérieur ou le pousser à publier des informations personnelles.
En outre, OpenClaw consomme beaucoup de crédits d’utilisation des IA (les requêtes de l’agent sont facturées au volume de caractères envoyés puis reçus en retour, le tarif variant selon l’IA). Lorsque l’on ne surveille pas cela attentivement, il peut accumuler des factures de centaines, voire de milliers d’euros en quelques jours.
Un logiciel complexe réservé aux experts
« Je ne conseillerais surtout pas OpenClaw au grand public », estime Julien Perez. Stéphane Grillot abonde : « Ce n’est pas un produit mûr. Il faut des compétences en informatique et une solide motivation. » Selon le site américain Wired, les béotiens qui s’y risquent sont d’ailleurs à l’origine de nombreuses plaintes déplorant sa complexité d’usage.
Même pour les informaticiens, la maîtrise d’OpenClaw exige des dizaines d’heures d’exploration. Si des professionnels confirmaient, mi-mars auprès du New York Times, le sentiment de « magie » qui peut accompagner son usage, l’agent peut aussi les plonger dans une grande perplexité quand une consigne fonctionne mal, qu’un bug survient, ou qu’il se retrouve piégé par des barrières antirobots sur certains services. Beaucoup se sentent forcés de surveiller OpenClaw en permanence, ce qui peut instaurer un rapport de dépendance que certains comparent à celui de TikTok.
Des entreprises comme Poke ou Kilo Code fournissent une version simplifiée d’OpenClaw, accessible en ligne, nécessitant moins de compétences informatiques. Mais pour le néophyte, il demeure difficile de leur attribuer des tâches utiles et concrètes.
Une tendance qui se généralise dans tout le secteur de l’IA
Tous les grands acteurs de l’IA travaillent sur les agents IA. Et cherchent à développer des offres d’usage plus simple et plus sécurisé qu’OpenClaw, à destination du grand public et des entreprises. Anthropic est en pointe avec Claude Cowork, une version de son assistant IA particulièrement pensée pour les tâches bureautiques : planifier un agenda, organiser des fichiers, créer des feuilles de calcul, préparer des rapports… Comme OpenClaw, CoWork peut être piloté par smartphone, se connecter au navigateur Web et à tous types d’outils et de logiciels.
OpenAI a mis sur le marché plusieurs agents depuis fin 2024. Consciente des risques, l’entreprise tente de donner des gages de sécurité : elle propose de choisir les fichiers et outils auxquels l’agent a accès et assure qu’il demande l’approbation de l’utilisateur avant d’accomplir des tâches « critiques », tel un achat. L’entreprise, qui a débauché le fondateur d’OpenClaw, envisage une « super app » où seront rassemblés ChatGPT, son assistant de code informatique et son navigateur.
Google y travaille, à travers son assistant Gemini. Microsoft et les start-up Mistral AI, Dust, H ou Cohere sont aussi sur ce créneau. La réussite de ces agents dépendra de leur sécurisation et, aussi, de l’émergence d’un modèle économique stable car leur usage se révèle gourmand en requêtes et en calculs.