« Ne pas trop affoler les Français tout en guettant le moindre foyer d’incendie social pour tenter de l’étouffer. »

« Ce n’est pas tant un mouvement de type “gilets jaunes” que le gouvernement Lecornu redoute avec la hausse du prix du pétrole que le sentiment délétère de l’impuissance du politique »

Chronique

Quelle histoire raconter quand tout semble vous échapper, la conduite de la politique internationale comme celle des affaires intérieures ?, s’interroge, dans sa chronique, Françoise Fressoz, éditorialiste au « Monde ».

Publié le 07 avril 2026 à 05h00, modifié le 07 avril 2026 à 08h12  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/07/le-gouvernement-de-sebastien-lecornu-ne-redoute-pas-tant-l-envolee-des-prix-du-petrole-que-le-sentiment-deletere-de-l-impuissance-du-politique_6677756_3232.html

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L’ancien premier ministre Raymond Barre qui avait eu à gérer les conséquences de deux chocs pétroliers (en 1973 et en 1979) racontait que le second avait eu raison du septennat de Valéry Giscard d’Estaing. Envolés les efforts pour redresser la balance commerciale, stabiliser le franc, contenir l’inflation et adapter l’économie française à la compétition internationale ! A la veille de l’élection présidentielle de 1981, tout le débat économique tournait autour du chômage qui touchait 1,5 million de personnes. Si l’on ajoute à cela l’impopularité du président de la République sortant et l’envie d’alternance qui régnait dans le pays, on comprend pourquoi François Mitterrand fut élu avec 51,76 % des suffrages exprimés, malgré la forte crainte qu’inspirait, à l’époque, l’alliance avec les communistes.

Le gouvernement, qui n’ignore rien de cette histoire, vit comme une calamité la nouvelle guerre au Proche-Orient, déclenchée par Benyamin Nétanyahou et Donald Trump. Nul ne sait quand elle s’arrêtera ni quelles conséquences durables elle aura. L’été apparaît comme la période où tout pourrait basculer vers le pire des scénarios.

Face à cette incertitude, la politique gouvernementale consiste à ne pas trop affoler les Français tout en guettant le moindre foyer d’incendie social pour tenter de l’étouffer. Ce n’est pas tant un mouvement de type « gilets jaunes » que les pouvoirs publics redoutent depuis l’envolée des prix du pétrole que le sentiment délétère de l’impuissance du politique : quelle histoire raconter aux Français quand tout semble vous échapper, la conduite de la politique internationale comme celle des affaires intérieures ?

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Entre 2021 et 2024, lorsque les prix de l’énergie avaient flambé après la crise due au Covid-19 et le déclenchement de la guerre en Ukraine, l’Etat avait consenti 36 milliards d’euros d’aides pour tenter de juguler les risques d’inflation. Sur le moment, cela parut une bonne politique. Aujourd’hui, beaucoup réalisent que cet argent aurait été bien mieux utilisé à accélérer la décarbonation de l’économie pour réduire notre dépendance aux énergies fossiles qui, à chaque crise internationale, nous renvoie à nos coûteuses dépendances.

Discours facile

La crise des finances publiques qui frappe la France avec un taux d’endettement supérieur à 115 % du PIB ne s’est pas traduite, à ce jour, par un coup de semonce sur les marchés financiers. Mais à chaque fois que la situation internationale se tend et que les taux d’intérêt augmentent, le remboursement de la dette obère les capacités d’action de l’Etat. Or, l’accélération de l’électrification du pays nécessiterait des dizaines de milliards d’euros d’investissements pour franchir un cap décisif.

Condamné à naviguer à vue, le gouvernement de Sébastien Lecornu surveille attentivement les professions susceptibles de s’embraser : agriculteurs, routiers, ou professionnels de santé qui ne peuvent se passer de leur voiture pour dispenser leurs soins. Il lâche l’argent au compte-gouttes, quelques centaines de millions d’euros un jour, immédiatement suivies par la promesse que d’autres aides suivront au cas où. Il dispose de très peu de moyens pour agir, mais ne veut surtout pas laisser prospérer le discours selon lequel l’Etat, avec la TVA prélevée sur le carburant, remplirait les caisses au détriment du pauvre automobiliste. Un discours facile, relayé par beaucoup d’organisations patronales, sous la pression de leur base.

Dans une station-service, à Paris, le 2 avril 2026.
Dans une station-service, à Paris, le 2 avril 2026.  JULIEN DE ROSA/AFP

La démagogie ne s’est jamais aussi bien portée dans un pays qui navigue de crise en crise sans que ses gouvernants soient en mesure de déployer concrètement une vision de long terme. Pas plus qu’Emmanuel Macron, Sébastien Lecornu n’est responsable des coups de poker de Donald Trump, qui ne cessent d’embraser la planète. Mais le reconnaître revient à acter que le politique ne peut pas grand-chose.

C’est aussi donner du carburant au Rassemblement national dont le seul atout est de n’avoir jamais gouverné. Désormais, son principal argument est de dire que s’il accédait au pouvoir, il ne ferait pas plus mal que la droite, la gauche ou le centre. Faible programme quand on aligne toutes les contradictions de ce parti d’extrême droite qui ne cesse de réclamer une baisse de la TVA sur l’énergie pour un coût, au bas mot, de 10 milliards d’euros, tout en dénonçant la « gabegie » qui frappe les finances publiques et en refusant de sortir résolument des énergies fossiles !

Nouvelle donne

S’il faut reconnaître au gouvernement Lecornu de résister autant qu’il peut aux assauts de démagogie qui émanent non seulement d’une partie de l’opposition, mais de beaucoup de professions, il faut aussi constater que, depuis sa nomination en septembre 2025, le premier ministre est ramené à une posture d’évitement : éviter une motion de censure, éviter une crise sociale. Il n’en est pas personnellement responsable, mais sa situation infiniment inconfortable en dit long sur l’état d’un pays qui a du mal à voir la réalité en face.

Le débat public serait d’une tout autre qualité si la France était moins endettée et capable d’assumer les choix structurels en lien avec les impératifs imposés par la nouvelle donne internationale : réduire nos dépendances et renforcer notre souveraineté

Toute la question est de savoir si l’élection présidentielle de 2027 sera ou non l’occasion de poser sur la table les grands sujets qui détermineront notre avenir. Le fait que tous les partis qui se situent entre les extrêmes aient autant de mal à faire émerger un candidat et à alimenter le débat d’idées est, à cet égard, inquiétant. Pour y croire de nouveau, les Français n’ont pas envie d’être une énième fois bousculés. Ils ont besoin d’être convaincus qu’un chemin est possible. Le brouillard qui les entoure est le reflet de la difficulté qu’éprouvent les prétendants à l’Elysée à se distancier de tout ce qui nourrit le climat de l’époque : une forte victimisation alimentée par un réel sentiment d’injustice et la difficulté de l’Etat à répondre de façon efficace au besoin de protection dont a besoin une partie de nos concitoyens, mais pas forcément l’ensemble de la population.

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Commentaire F. Pierru (politologue)

La France est sortie de l’Histoire depuis 2003. On fait ce qu’on sait mieux faire : regarder. Heureusement, il reste l’Espagne. 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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