Aides au développement en santé : « Revenir sur ces mécanismes affaiblira la riposte mondiale aux pandémies »
Tribune
A l’occasion du One Health Summit, organisé du 5 au 7 avril à Lyon, près de 200 scientifiques du Nord et du Sud appellent la France à un changement de cap. Dans une tribune au « Monde », ils mettent en garde contre les risques que font peser certains choix budgétaires sur la santé.
Lyon accueille du 5 au 7 avril le One Health Summit, placé sous le patronage du chef de l’Etat français. Cet événement inédit réunit des chefs d’Etat, des organisations internationales, des scientifiques, des acteurs privés et de la société civile pour promouvoir l’approche « Une seule santé », qui vise à optimiser la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes. Les objectifs du sommet comprennent la « promotion d’un multilatéralisme d’action et des partenariats internationaux ».
Pourtant, le projet de loi de finances de la France pour 2026 est en totale contradiction avec cet objectif. Celui-ci prévoit la cinquième coupe en moins de deux ans pour l’aide publique au développement (APD), avec une réduction de 800 millions d’euros en 2026. L’aide multilatérale, priorité affichée du sommet, est amputée de 42 % par rapport à 2025. S’ajoutent des baisses drastiques des contributions au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et à Gavi (l’Alliance du vaccin), les deux premiers investisseurs multilatéraux en santé, qui ont permis de sauver des millions de vies dans le monde. L’aide aux organisations humanitaires subit aussi une baisse sans précédent.
Cette rupture dans la stratégie française de santé s’inscrit dans un contexte déjà fragilisé par la fermeture de l’Usaid, l’agence d’aide au développement des Etats-Unis, jusqu’alors pilier de l’aide internationale. Les financements américains en santé se sont effondrés, et la nouvelle stratégie de santé mondiale des Etats-Unis marque une rupture avec les approches multilatérales traditionnelles.
Les accords bilatéraux avec les Etats sont privilégiés, excluent largement les organisations non gouvernementales et les agences des Nations unies, et ne ciblent plus que la lutte contre les maladies infectieuses, alors que le fardeau des maladies non transmissibles croît dans les pays du Sud. Ces accords imposent aux Etats signataires des mesures de partenariat inéquitable incluant le partage obligatoire des données nationales de santé et des collaborations économiques asymétriques.
« Face à l’évolution rapide et unilatérale de la stratégie états-unienne en santé mondiale, la France ne peut que se positionner de manière proactive pour défendre ses objectifs et ses priorités, a réagi le think tank Santé mondiale 2030. Il s’agit de renforcer la cohérence multilatérale et d’offrir aux pays partenaires qui le souhaitent des alternatives crédibles. »
Un cadre sain et symétrique
Nous, scientifiques du Nord et du Sud, engagés du terrain au laboratoire, dans l’enseignement et le renforcement de capacités notamment au Sud, partageons cette vision. Dans un monde incertain et fragilisé, nous déplorons que la France manque une occasion historique de proposer, avec ses partenaires européens, une stratégie de santé mondiale préservant le multilatéralisme et coconstruite avec les principaux intéressés. Il est nécessaire en particulier d’intégrer la réflexion collective actuelle sur la décolonisation de l’APD, afin de l’orienter plus résolument vers le renforcement de capacités et l’autonomisation des pays bénéficiaires. Nous appelons à une stratégie de santé mondiale reposant sur les connaissances scientifiques les plus à jour et sur un cadre de coopération sain et symétrique avec les pays du Sud.
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Les situations géopolitique et économique difficiles en France et en Europe imposent des choix budgétaires. Mais les économies immédiates se traduiront, à terme, par un lourd tribut en France et à l’international. Chaque euro investi dans la santé mondiale permet d’éviter des coûts bien plus élevés. Une pandémie, comme celle du Covid-19, coûte des milliards, au-delà du coût inestimable en matière de pertes de vies humaines. A l’inverse, les financements multilatéraux génèrent un retour sur investissement de 1 à 20 – un vaccin distribué aujourd’hui évite des épidémies demain. Revenir sur ces mécanismes affaiblira la riposte mondiale aux pandémies.
D’autres pays européens comme la Norvège ou l’Espagne ont maintenu leur APD en 2025, prouvant qu’un autre choix politique est possible. Ce choix impose un débat démocratique et un dialogue science-société, dans lesquels nous, scientifiques du Nord et du Sud, devons continuer à nous impliquer avec l’ensemble des citoyennes et citoyens.
Nombre de scientifiques seront présents au One Health Summit. Cela traduit notre légitimité à participer activement à la réflexion internationale sur la santé mondiale, mais ne saurait en aucun cas être interprété comme une adhésion au désengagement de la France de l’APD. Nous appelons avec solennité à un changement de cap cohérent et durable dans la politique de la France en matière d’aide au développement des pays du Sud.
Renaud Becquet, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale ; Gilles Cottrell,directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ; Jean-François Delfraissy, président du think tank Santé mondiale 2030 ; André Garcia, directeur de recherche émérite à l’IRD ; Achille Massougbodji,directeur général de l’Institut de recherche clinique du Bénin ; Thérèse N’Dri Yoman, coordonnatrice du programme de recherche PAC-CI/PRISME-Côte d’Ivoire ; Francine Ntoumi, directrice générale de la Fondation congolaise pour la recherche médicale. Retrouvez la liste complète ici.