La santé des riverains vivant à proximité de grands bassins industriels.

Asthme, prématurité, mortalité : l’impact sanitaire méconnu des bassins industriels 

Le secteur industriel contribue à la création d’emplois et à la richesse nationale, mais c’est aussi un gros pollueur. Responsables de 18 % des émissions de gaz à effet de serre sur le territoire français, les activités industrielles ont des conséquences désastreuses sur l’environnement, mais pas seulement. Pour la première fois en France, une étude a permis d’analyser plusieurs indicateurs de santé – comme les pathologies respiratoires, la santé périnatale ou encore la mortalité – des riverains vivant à proximité de grands bassins industriels.

publié le 30/03/2026 Par Lucie Touzi

Sans aucun doute, les zones industrielles génèrent de nombreux emplois et sont essentielles au développement économique du pays. D’après les derniers chiffres publiés par l’INSEE en 2023, le secteur industriel comptabilise plus de 320 000 entreprises, réalise un chiffre d’affaires de 1 544 Md€ et dégage une valeur ajoutée (VA) de 368 Md€. Et surtout, ce sont 3,3 millions de personnes qui occupent un emploi salarié dans l’industrie à la fin de l’année 2024.

Ce secteur occupe une place centrale dans l’économie française, mais il doit répondre rapidement aux enjeux environnementaux, car il représente encore une grande part des émissions de gaz à effet de serre au niveau national. Il serait grand temps pour le gouvernement d’accélérer la décarbonation du secteur industriel français s’il compte réellement tenir sa promesse d’une réduction de 81 % des émissions d’ici 2050 par rapport à 2015. D’après l’INSEE, en 2021, «

43 % des établissements industriels employant 20 salariés ou plus ont engagé des dépenses anti-pollution».

Ces chiffres sont encore bien insuffisants. Les activités industrielles continuent d’impacter lourdement l’environnement, mais également les riverains. « 500 000 sites industriels sur le territoire métropolitain sont classés comme susceptibles de créer des risques, des nuisances et des atteintes à l’environnement. Pour ces raisons, les activités industrielles sont strictement encadrées afin de limiter au maximum leurs nuisances. Pourtant, dans les faits, de nombreux industriels ne respectent pas cette réglementation, ce qui a des conséquences directes sur la biodiversité et la santé humaine », alerte Réseau Action Climat France dans son rapport intitulé « 50 sites industriels les plus émetteurs de CO ».

Un tissu industriel dispersé sur tout le territoire français

En 2024, Santé Publique France a dressé une liste des bassins industriels français à partir des bases de données existantes : « En plus des 42 bassins qui constituent des hotspots d’industries IED et/ou Seveso, 7 ont fait l’objet uniquement d’une étude de zone et 3 sont issus de la littérature grise nationale », indique le rapport, tout en précisant que l’Outre-mer possède un seul bassin industriel situé à Kourou en Guyane.

Chaque région de France métropolitaine compte au moins un bassin industriel et celles qui en possèdent le plus sont les suivantes : les Hauts-de-France avec 9 bassins, Provence-Alpes-Côte d’Azur avec 8 bassins, Auvergne-Rhône-Alpes et Grand Est avec chacune 7 bassins, et enfin la Nouvelle-Aquitaine avec 6 bassins.

Les bassins industriels sont très hétérogènes, aussi bien au niveau du nombre d’industries, du statut des installations et des activités industrielles. « Certains bassins sont marqués par une plus forte présence d’IED (au moins 50 %), d’autres par une forte présence de Seveso. Les bassins de Carling St-Avold, Ottmarsheim et Lacq cumulent les doubles statuts avec respectivement 44 %, 33 % et 32 % de leurs ICPE à la fois IED et Seveso », assure Santé Publique France.

Le traitement des déchets, l’industrie chimique et l’entreposage restent les activités les plus fréquentes, mais il existe tout de même une grande diversité des activités industrielles dans chaque bassin. « Pour quelques-uns néanmoins, une activité peut prédominer. C’est le cas de Carling St-Avold (chimie), Cognac (production de boissons alcooliques), Kourou (aéronautique), Boulogne-sur-Mer (industrie alimentaire), Vallée du Paillon (fabrication de produits métalliques), Grasse (fabrication de parfums) et Florange (sidérurgie) », précise le rapport.

Les industriels ont l’obligation de déclarer leurs émissions de polluants dans la base IREP, et si l’on se focalise uniquement sur les rejets dans l’air, les chiffres publiés montrent que, d’une façon générale, les émissions de CO2 et d’autres gaz à effet de serre dépassent les niveaux réglementaires dans chaque bassin. Il faut ajouter à cela au moins une ou plusieurs autres substances polluantes spécifiques à l’activité industrielle en question. « Le bassin industriel de Dunkerque est celui qui a enregistré le plus grand nombre de déclarations de polluants parmi les 27 polluants étudiés pour l’année 2016 », souligne le rapport. Il est suivi par les bassins industriels de Fos-sur-Mer, Le Havre-Gonfreville, Martigues et Port-Jérôme. Leur point commun : ce sont des zones industrialo-portuaires avec une activité de pétrochimie.

Une première étude multisites au niveau national

Les bassins industriels sont une source de préoccupations pour les populations qui vivent aux alentours. Ce sont des zones géographiques parfois très étendues où se concentrent de nombreuses installations industrielles susceptibles d’engendrer une exposition des populations riveraines à différentes pollutions environnementales. Aux émissions rejetées par l’activité industrielle elle-même s’ajoutent celles qui découlent des activités annexes, comme le trafic routier par exemple.

L’influence de ces activités sur la santé des riverains est encore largement méconnue aujourd’hui. « Ces zones sont souvent perçues comme sources d’inégalités socio-territoriales de santé et génératrices de nuisances sonores, olfactives, visuelles, induisant un état de santé dégradé de la population riveraine », indique l’étude multisites réalisée par Santé Publique France, en collaboration avec l’Ineris.

Pour mieux comprendre les éventuels impacts des sites industriels sur la santé, l’étude est réalisée à l’échelle des communes de la France métropolitaine (Corse incluse), avec un total de 34 878 communes prises en compte. « La zone exposée aux bassins industriels est constituée de 765 communes autour des 41 bassins industriels, pour une population de plus de 12 millions de personnes en 2016, dont près de 2,6 millions d’enfants. La zone non exposée aux bassins industriels est constituée des 34 113 communes, situées à plus de 4 km des bassins industriels », indique le rapport, tout en précisant que les travaux ont été menés à partir des données de 2016 et sans prendre en compte le bassin industriel localisé en Guyane. Le rapport souligne : « Plus de 70 % des communes françaises sont situées à 4 km ou moins d’un site industriel, ce qui correspond à plus de 93 % de la population française (adultes et enfants). »

Sans grande surprise, dans la zone dite « exposée », les valeurs de certains polluants atmosphériques, tels que le dioxyde d’azote (NO2) et les particules en suspension (PM10), sont plus élevées que dans le reste de la France hexagonale.

Mieux comprendre les impacts des activités industrielles sur la santé des riverains 

Pour savoir si vivre à proximité d’un site industriel peut avoir de lourdes conséquences sur la santé de la population, l’étude s’est intéressée à plusieurs indicateurs de santé : pathologies respiratoires (avec un focus sur l’asthme de l’enfant), santé périnatale et mortalité toutes causes (hors morts violentes).

L’étude a identifié un surrisque d’asthme chez l’enfant dans les communes situées à proximité des grands bassins industriels, comparées à celles qui en sont éloignées. Le risque d’asthme chez l’enfant est répandu à l’échelle du territoire national, avec des zones plus importantes que d’autres, comme c’est le cas notamment dans le Sud-Ouest, le pourtour méditerranéen et la Normandie. Les chiffres publiés dans le rapport indiquent :

« Plus de 93 % de la population des moins de 18 ans en France hexagonale et presque 94 % des cas d’asthme de l’enfant résident dans une commune située à 4 km ou moins d’un site industriel, quel qu’il soit (ICPE, IED, Seveso ou d’un bassin). 14 % des cas d’asthme (pour 13 % de la population des moins de 18 ans) sont observés dans les communes situées à moins de 2 km d’un bassin. »

Chez les adultes de moins de 40 ans, le risque relatif d’asthme selon les zones géographiques est beaucoup plus accentué dans le Sud-Ouest et le Nord-Est du pays. « 95 % de la population adulte de moins de 40 ans en France hexagonale réside dans une commune située à 4 km ou moins d’un site industriel, quel qu’il soit, et globalise 95 % des cas d’asthme de l’adulte de moins de 40 ans. »

Chez les adultes de 40 ans ou plus, ce sont les régions du Nord, Nord-Est, Sud-Ouest et du pourtour méditerranéen qui sont les plus impactées par des risques relatifs de morbidité respiratoire chronique. « 18 % des cas de pathologies respiratoires chroniques chez les adultes âgés de 40 ans ou plus sont observés dans les communes à proximité d’un bassin industriel, alors qu’elles représentent 16,7 % de la population », indique le rapport.

La répartition géographique n’est pas toujours la même en fonction du risque sanitaire étudié. Concernant les éventuels impacts sur la santé périnatale, les zones géographiques où le risque relatif est particulièrement fort se concentrent surtout dans le Nord et le Nord-Est du pays pour les naissances prématurées et dans le Centre, le Sud-Est et les Pyrénées pour les naissances avec un petit poids pour l’âge gestationnel (PAG).

Malgré certaines limites identifiées par les auteurs, selon les bases de données utilisées et les indicateurs considérés, l’étude établit qu’il existe un risque plus élevé pour tous les indicateurs de santé étudiés (sauf pour les PAG) dans les communes situées à proximité d’une industrie IED ou Seveso. Et plus spécifiquement :

« Un surrisque d’asthme de l’enfant, mais aussi de morbidité respiratoire chronique chez les adultes âgés de 40 ans ou plus, est observé dans les communes à proximité d’un bassin industriel, par rapport aux communes à plus de 4 km d’une ICPE. Des surrisques de morbidité respiratoire chronique chez les adultes de moins de 40 ans et de prématurité sont aussi suggérés. »

Dit autrement, le fait de résider à proximité (4 km ou moins) d’une ICPE montre un risque plus élevé d’asthme de l’enfant, de morbidité respiratoire et de mortalité toutes causes (hors morts violentes), par rapport aux communes situées à plus de 4 km de toute ICPE ou bassin. Sans parler des surrisques de prématurité… Et Santé Publique France conclut son rapport en soulignant un surrisque de tous les indicateurs de santé analysés lorsque les expositions aux rejets industriels sont plus importantes.

Ce rapport marque le début d’une prise de conscience des effets néfastes des activités industrielles sur la santé de la population. Les recherches vont continuer avec pour objectif la mise en place d’une surveillance sanitaire autour de l’ensemble des bassins industriels français.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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