Poissons-chats d’Amazonie, truite des neiges et saumon atlantique : les espèces migratrices d’eau douce sont parmi les plus menacées de la planète
Un rapport, publié à l’occasion de la Convention sur la conservation des espèces migratrices qui se tient au Brésil, appelle à des efforts de protection coordonnés entre Etats pour préserver des espèces en recul de 81 % depuis 1970.
C’est la plus longue migration en eau douce connue : le silure doré, qui peut atteindre jusqu’à 2 mètres de long, parcourt plus de 11 000 kilomètres au cours d’un voyage aller-retour qui le mène des Andes à l’Atlantique, à travers plusieurs pays d’Amérique latine.
Alors que s’est ouverte, lundi 23 mars au Brésil, la 15e Conférence des parties (COP15) à la Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage (ou CMS, pour Conservation of Migratory Species), un rapport onusien alerte sur le déclin des poissons d’eau douce : 325 espèces ont besoin d’efforts coordonnés au niveau international pour éviter leur disparition.
Cette évaluation mondiale, publiée mardi 24 mars, est la première à livrer une photographie aussi précise de l’état de conservation de ces animaux. Depuis le dernier rapport datant de 2011, le nombre d’espèces évaluées par l’Union internationale pour la conservation de la nature afin d’établir sa « liste rouge » est passé d’environ 3 000 à près de 15 000, dont quasiment 900 espèces migratrices. L’analyse « met en évidence une crise de la biodiversité largement ignorée qui se déroule dans les bassins fluviaux partagés du monde entier », insistent les auteurs.
Les ravages de la surpêche
Les poissons migrateurs d’eau douce apparaissent comme l’un des groupes d’espèces sauvages les plus menacés au monde : leurs populations ont diminué d’environ 81 % depuis 1970, et les spécimens de grande taille sont les plus affectés. De manière générale, les populations d’animaux vivant dans les écosystèmes d’eau douce baissent plus vite que celles d’animaux terrestres et marins.
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« En matière de biomasse, certaines de ces migrations sous-marines rivalisent avec la migration des ongulés à travers le Serengeti [un parc national situé en Tanzanie], mais elles sont invisibles, souligne Zeb Hogan, principal auteur de l’évaluation, biologiste et professeur à l’université du Nevada (Etats-Unis). Elles sont aussi difficiles à appréhender parce que l’on considère d’abord les poissons comme une source de nourriture, avant de les percevoir comme un élément de la biodiversité. »
La surpêche est l’une des principales causes de l’effondrement des populations de poissons migrateurs avec la fragmentation des habitats, provoquée notamment par la construction de barrages. Dans le bassin du Mékong, l’activité de pêche de ces animaux pèse près de 10 milliards de dollars (8,6 milliards d’euros) par an. Selon une étude de 2021, elle est aussi estimée à plus de 430 millions de dollars par an dans le bassin de l’Amazone.
A cela s’ajoutent d’autres pressions, telles que la dégradation des habitats liée aux pollutions ou à l’extraction de sable, ou le dérèglement climatique, qui peut par exemple modifier le calendrier des migrations. Ces effets se cumulent tout au long des déplacements. En 2020, l’espadon chinois, un poisson géant de 7 mètres endémique du fleuve Yangzi, a été déclaré éteint en raison des activités humaines.
Loutre géante et puffin à pieds pâles
Parmi les 325 espèces identifiées comme nécessitant des efforts urgents de protection coordonnés entre Etats figurent plusieurs espèces d’anguilles, de lamproies ou de poissons-chats, le saumon atlantique, la truite des neiges, l’alose hilsa, le pangasius géant ou encore le piraiba. La grande majorité d’entre elles vit en Asie (205 espèces) et en Amérique du Sud (55), et les cinq bassins fluviaux prioritaires sont ceux du Mékong, du Gange-Brahmapoutre, de l’Amazone et de la Plata-Parana, du Danube et du Nil.
« Il existe étonnamment peu d’exemples de gestion de ces types de poissons par le biais de coopérations internationales,note Zeb Hogan. Presque toutes les pêcheries et la quasi-totalité des mesures de protection de la biodiversité liées aux poissons d’eau douce relèvent de l’échelon national. En mer, c’est un peu différent, les pays sont davantage habitués à collaborer. Mais pour la pêche en eau douce, c’est nouveau. »
Hôte de la COP15, le Brésil, avec d’autres pays, propose notamment un plan d’action multi-espèces pour les poissons-chats migrateurs d’Amazonie et l’inscription du surubi tacheté à l’annexe II de la Convention sur la conservation des espèces migratrices, qui n’interdit pas le commerce mais facilite les coopérations. Aucun pays du bassin du Mékong n’est en revanche signataire de ce traité, signé par 132 pays et l’Union européenne.
Outre les poissons d’eau douce, une centaine de sujets liés aux espèces migratrices, de l’exploitation minière jusqu’au déclin des insectes, doivent être discutés lors de la COP organisée jusqu’au 29 mars à Campo Grande. Parmi toutes les espèces inscrites sur l’une des annexes de la convention, une sur quatre est menacée d’extinction et la moitié voient leur population décroître, selon un rapport récent.
La France propose l’inscription de la loutre géante, classée « en voie de disparition », à l’annexe I de cette convention (qui prévoit que les parties protègent strictement cette espèce en interdisant sa capture), ainsi que celle du puffin à pieds pâles (un oiseau marin) à l’annexe II.