Pourquoi la France s’est-elle engagée dans cette guerre contre l’Iran

La France est entrée en guerre contre l’Iran pour le compte des dictatures du Golfe 

La mort de l’adjudant-chef Arnaud Frion en Irak n’est pas un accident tragique tombé du ciel. Elle est l’aboutissement logique d’une chaîne de décisions politiques, juridiques et militaires prises depuis près de vingt ans. Derrière l’émotion légitime, une question demeure : pourquoi la France s’est-elle engagée dans cette guerre contre l’Iran, au point d’y exposer ses soldats ? En remontant aux accords de défense signés il y a vingt ans avec des dictatures familiales du Golfe, négociés sous la pression de l’industrie de l’armement, dans une atmosphère de relations financières troubles entre nos dirigeants et ces régimes, cette enquête met au jour une réalité largement passée sous silence.

publié le 03/04/2026 https://elucid.media/democratie/la-france-est-entree-en-guerre-contre-l-iran-pour-le-compte-des-dictatures-du-golfe

Par Olivier Berruyer

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Le 12 mars 2026, l’adjudant-chef Arnaud Frion a été tué par un drone Shahed dans la région d’Erbil, en Irak. Six autres soldats français ont été blessés. La presse et l’Assemblée nationale lui ont, comme il se doit, rendu hommage (il est le premier soldat français tué depuis le début du conflit). Elles ont en revanche peu rendu compte de la séquence d’événements qui a conduit à ce drame.

Cette attaque n’avait pourtant rien d’imprévisible : dès le 19 février (soit dix jours avant le déclenchement du conflit), l’Iran avait écrit au Conseil de sécurité de l’ONU pour prévenir très clairement que toutes les bases et installations américaines dans la région constitueraient des cibles légitimes en cas d’agression militaire.Lettre de l’Iran au Conseil de sécurité de l’ONU du 19 février 2026


Lettre de l’Iran au Conseil de sécurité de l’ONU du 19 février 2026

Lorsque la France a ensuite fait le choix de s’engager militairement aux côtés des monarchies du Golfe, elle est devenue une cible légitime pour l’Iran. Le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf l’a signifié sans la moindre ambiguïté dès le 12 mars, au soir de l’arrivée du porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale : « Après l’arrivée du porte-avions français et son engagement dans les opérations, nous annonçons que tous les intérêts français en Irak et dans la région seront pris pour cible. » L’adjudant-chef Arnaud Frion est mort quelques heures plus tard.

Tous les pays membres de l’OTAN n’ont pas fait le même choix que la France. L’Espagne a refusé aux États-Unis l’utilisation de ses bases pour frapper l’Iran, et ne déplore aucun mort dans ce conflit (et pour cause). Une question mérite donc d’être posée sans détour : comment la France en est-elle arrivée à engager militairement ses forces pour défendre des monarchies du Golfe, au point d’y perdre l’un de ses soldats ? La réponse commence par un discours d’Emmanuel Macron.

La France est cobelligérante : le Président l’a lui-même expliqué

Le 3 mars, Emmanuel Macron a pris la parole pour expliquer la position française. Sa déclaration mérite d’être lue très attentivement :

« Nous avons des accords de défense qui nous lient au Qatar, au Koweït, et aux Émiratsarabes unis. […] Nous avons réagi immédiatement et avons abattu en légitime défense des drones dès les premières heures du conflit pour défendre l’espace aérien de nos alliés qui savent pouvoir compter sur nous. […] Des Rafale, des systèmes de défense anti-aérienne et des radars aéroportés ont été déployés ces dernières heures. Et nous continuerons autant que de besoin cet effort. »

Ces « accords de défense », peu connus du grand public hélas, sont pourtant d’une portée considérable. L’accord signé avec les Émirats en 2009 (qui renforçait un précédent accord de 1995), indique en effet que :

« Le Gouvernement de la République françaises’engage à participer par ses forces armées, en application de décisions prises en commun, à la défense de la sécurité, de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance de l’État des Émirats arabes unis, pour dissuader et repousser toute agression qui serait menée par un ou plusieurs États. »

De fait, cet accord est bien plus contraignant que le fameux article 5 de l’OTAN (dont on nous rebat les oreilles comme d’un pacte de défense automatique), qui ne prévoit en réalité qu’une vague « assistance » laissée à l’appréciation de chaque État membre (nous vous renvoyons vers notre article de débunkage de cette légende de l’article 5 de l’OTAN). Et il faut savoir que des accords contraignants similaires nous lient également au Koweït (accord de 2009 renforçant celui de 1992) et au Qatar (accord secret de 1994).

En 2011, la rapporteure de la loi de ratification au Sénat soulignait elle-même « le caractère assez exceptionnel d’un tel dispositif [la clause de sécurité contraignante], au moment où la France asupprimé des clauses similaires des accords avec ses partenaires africains afin de se réserver la liberté de leur apporter son concours. […] La France pourrait être amenée à un engagement militaire. S’attaquer aux Émirats signifierait s’attaquer à la France. Le Gouvernement fait ainsi le pari que la présence dans le Golfe persique sera dissuasive. »

C’est cet accord de 2009 qui explique l’engagement de la France dans le conflit depuis un mois : « selon les autorités émiriennes, 1 700 missiles balistiques et drones Shahed ont été interceptés, dont plusieurs dizaines sont à mettre au crédit des pilotes de chasse français ». Une douzaine de Rafalestationnés à la base Al Dhafra aux Émirats interceptent quotidiennement des drones iraniens avec des missiles Mica à 600 000 euros l’unité (soit le prix d’un appartement à Paris), contre des Shahed à environ 40 000 euros, soit un ratio de 15 contre 1. Cette campagne a tellement entamé nos faibles stocks qu’une réunion de crise a dû être convoquée à Matignon pour organiser le réapprovisionnement. Si les médias en ont parlé, ils se sont en revanche rarement interrogés sur la raison pour laquelle on brûlait aussi frénétiquement nos précieuses munitions dans cette guerre.

Par ailleurs, la problématique dépasse les seuls accords bilatéraux avec ces pays du Golfe : les accords de la sphère OTAN nous engagent aussi. Le Wall Street Journal titrait ainsi le 23 mars dernier : « L’Europe joue discrètement un rôle crucial dans la guerre contre l’Iran. » Des bombardiers et drones américains ont été ravitaillés depuis des bases en France, notamment depuis la base d’Istres.

La ministre de la Défense s’est employée à minimiser la portée de cette contribution : « Un avion ravitailleur est une station-service, pas un avion de chasse. » Ces distinctions techniques ont peut-être leur logique opérationnelle, mais n’en font probablement pas moins de la France uncobelligérant de fait aux yeux de l’Iran. Reste encore à bien comprendre pour le compte de qui nous sommes entrés dans ce conflit.

Des alliances toxiques avec des pays complices d’agression

La guerre d’Iran déclenchée par Israël et les États-Unis a suscité, comme on pouvait s’y attendre, la stupeur et l’inquiétude. Mais, chose curieuse, le rôle des monarchies du Golfe dans cette affaire est resté étrangement discret dans les analyses. Malgré les éléments de langage du type « Israël a le droit de se défendre », rappelons qu’il y a peu de doutes en droit international : les dirigeants des États-Unis et d’Israël se sont rendus coupables le 28 février du crime d’agression contre la République d’Iran, au sens du tribunal de Nuremberg, et ont violé un des principes fondamentaux de la Charte de l’ONU ainsi que les conventions de Genève (comme nous l’avons expliqué dans notre article traitant du cadre juridique de cette guerre). Or, cette opération n’aurait pas eu la même ampleur sans la vingtaine de bases militaires américaines hébergées sur le sol des pays du Golfe.

Le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, ne s’en est du reste pas caché. Le 4 mars, il remerciait publiquement ses partenaires régionaux :

« Que ce soit les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, le Koweït ou l’Arabie saoudite, à différents niveaux, ils se rapprochent de nous. Certains passent à l’offensive (ce qu’ils font), d’autres nous accordent un accès militaire élargi, des droits de survolNous travaillons très étroitement avec eux, en coopération. »

Mais le contrat lui-même se fait attendre : les négociations s’enlisent pendant treize ans sur les exigences techniques et financières émiraties. Il ne sera finalement signé qu’en 2021 : 80 appareils, 16 milliards d’euros, salués comme le « contrat du siècle » et « le plus gros contrat militaire de notre histoire » par Macron lui-même. Au total, environ 300 Rafale ont été exportés, représentant près de 50 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour Dassault. L’État français s’est ainsi mué en VRP de Dassault, assumant une diplomatie du chéquier totalement décomplexée, contractant pour ce faire des engagements militaires dont nous mesurons aujourd’hui toute la portée.

L’Arabie saoudite a ainsi confirmé le 23 mars avoir autorisé l’utilisation de la base King Fahd pour des attaques contre l’Iran.

Le droit international est, sur ce point, peu ambigu. La résolution 3314 de l’Assemblée générale de l’ONU définit comme acte d’agression « le fait pour un État d’admettre que son territoire, qu’il a mis à la disposition d’un autre État, soit utilisé par ce dernier pour perpétrer un acte d’agression ». Pour ces États hôtes, la question de la complicité, voire de la participation à l’agression, est donc juridiquement posée.

C’est dans ce contexte qu’il faut lire la stupéfiante déclaration commune publiée le 1er mars par les États-Unis et les États du Golfe, qui indiquait :

« Les États-Unis, Bahreïn, la Jordanie, le Koweït, le Qatar, le Royaume d’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis condamnent fermement les attaques indiscriminées et irresponsables menées par la République islamique d’Iran […] Ces frappes injustifiées ont visé des territoires souverains, mis en danger des populations civiles et endommagé des infrastructures civiles. Les actions de la République islamique constituent une escalade dangereuse, violent la souveraineté de plusieurs États, et menacent la stabilité régionale. […] Nous sommes unis pour défendre nos citoyens, notre souveraineté et notre territoire, et réaffirmons notre droit à l’autodéfense face à ces attaques. »

On peut se demander, en passant, quelle serait la réaction des États-Unis si des missiles partaient de bases chinoises installées au Canada… Car, contrairement à la guerre des 12 jours en juin 2025, cette fois, l’armée américaine utilise ses bases pour héberger des bombardiers offensifs et même réaliser des tirs de missiles balistiques(HIMARS) sur des cibles iraniennes (par exemple au Koweït).

En retour, l’Iran a immédiatement envoyé ses missiles en représailles sur les bases américaines du Golfe, dès le 28 février, invoquant la légitime défense. Notons que l’Iran n’est pas sans responsabilité : ses attaques de missiles sur des infrastructures civiles dans les pays du Golfe constituent des crimes de guerre, reconnus comme tels par Human Rights Watch (tout comme le sont beaucoup de bombardements américains). Mais le Tribunal de Nuremberg l’avait formulé avec une clarté qui n’a pas pris une ride : la guerre d’agression est un « crime international suprême » précisément parce qu’il contient tous les autres. C’est le crime initial (commis par les dirigeants d’Israël et des États-Unis avec l’appui logistique des monarchies du Golfe) qui a mis en branle la mécanique dont nous subissons aujourd’hui les conséquences.

C’est ce qui rend la position française d’autant plus inconfortable, puisqu’elle est devenue, hélas, le garde du corps d’Émirs qui sont complices d’agression voire agresseurs. La France aurait parfaitement pu faire valoir que ces traités de défense ne pouvaient s’appliquer à des pays dont le territoire sert de base arrière à une offensive illégale, mais elle a soigneusement ignoré cet argument juridique solide. Interrogé par Élucid, le professeur de Droit international Denis Alland estime pour sa part que la rédaction de l’accord de 2009 – qui prévoit, on le redit, que la participation des forces armées françaises ne peut se faire qu’en application de décisions prises en commun – « donnait toute latitude à la France pour ne pas s’impliquer dans le conflit ».

Des régimes avec lesquels nous n’avons guère de valeurs communes

Voyons un instant qui sont les régimes que nous nous sommes engagés à défendre. Le journaliste Alain Gresh écrivait encore en 2023 que « les Émirats Arabes Unis sont une des pires dictatures », régulièrement dénoncée par Amnesty International et Human Rights Watch. Les partis politiques et les syndicats y sont interdits, toute critique du gouvernement proscrite. 90 % des 10 millions d’habitants n’ont pas le statut de citoyen. La charia est appliquée : le Code pénal prévoit la peine de mort (la plupart du temps commuée, mais hélas pas toujours) pour l’homosexualitél’apostasieou l’adultère. Jusqu’en 2020, ce dernier délit était encore passible de lapidation pour les femmes (en 2020, rappelons-le, pas en 1520). Au moment de la signature de l’accord de défense, en 2009, la crucifixion précédait encore certaines exécutions. Human Rights Watch signale par ailleurs que les Émirats soutiennent activement les Forces de Soutien Rapide au Soudan, un groupe armé accusé de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Les Émirats ne sont pas un cas isolé parmi nos alliés locaux. Le laboratoire V-Dem Institute de l’Université de Göteborg, référence universitaire sur les questions de démocratie, classe les Émirats, l’Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït dans le même groupe dictatorial, légèrement en dessous de l’Iran dans son classement, c’est-à-dire un peu plus autoritaires encore que le pays que nous contribuons à bombarder. Certains de ces États sont par ailleurs régulièrement cités par des magistrats antiterroristes français pour leur rôle dans la diffusion du wahhabisme et le financement de mouvements terroristes.

Des accords conclus dans un contexte peu reluisant

La principale raison de telles promesses – et in finede notre engagement dans ce conflit – est simple et évidemment peu avouable : le business ! Et plus précisément le Rafale (et derrière lui, l’ensemble de la filière d’armement française). Depuis 1976, les Émirats ont acheté plus de 70 % de leurs équipements militaires en France, faisant de ce pays l’un des clients les plus fidèles (et les plus lucratifs) de notre industrie de défense. Mais c’est Nicolas Sarkozy qui a transformé cette relation commerciale en alliance stratégique totale.

Dès 2007, avant même l’élection, son délégué à la Défense Pierre Lellouche se rendait à Abou Dabi pour signifier à l’émir que « si Nicolas Sarkozy devient président, cette relation va s’amplifier », saluant au passage la « vraie volonté » des dirigeants émiratis « de s’inscrire dans la modernité, dans la tolérance et dans la compréhension des autres ». On ne sait pas trop ce que Lellouche entendait exactement par « tolérance » et « compréhension des autres » (la lapidation et la crucifixion comptant, apparemment, comme des formes de dialogue interculturel), mais la formule donne le ton de la relation…

Pour comprendre l’empressement de Sarkozy, il faut rappeler la problématique du Rafale à cette époque : entré en service en 2002 après avoir englouti près de 50 milliards d’euros de fonds publics, l’avion n’avait encore décroché aucun contrat à l’export. En 2011, le ministre de la Défense a même envisagé publiquement d’en arrêter la production. Vendre aux Émirats (qui avaient pourtant refusé le Rafale en 1998) n’est donc pas une option parmi d’autres : c’est une nécessité vitale pour toute la filière. Sarkozy l’a d’ailleurs formalisé dès son élection en fixant comme objectif une hausse de 25 % des ventes d’armes françaises, ce qui explique l’empressement à signer un accord de défense qualifié d’« exceptionnel » même par ses propres partisans.

Le Président Sarkozy et le prince héritier des ÉAU devant un Rafale à Abou Dabi, le 26 mai 2009 – Michel Spingler – @AFP

Les Émirats, de leur côté, souhaitaient depuis longtemps une base militaire française permanente sur leur sol : ils voulaient se doter de « nouveaux protecteurs » face à l’Iran. Sarkozy accepte. En janvier 2008, il se rend à Abou Dabi pour sceller l’accord et gratifie ses hôtes d’une formule restée célèbre : « Vous représentez pour la France un modèle. » Le modèle en question est celui qu’on vient de décrire (lapidation, crucifixion, 90 % de non-citoyens), mais peu importe : six mois plus tard, les Émirats font part de leur intention d’acquérir 60 Rafale.

En 2009, la feuille de route se concrétise à toute allure : inauguration de la base Al Dhafra, signature de l’accord de défense renforcé, lancement de la Sorbonne Abou Dabi et du Louvre Abou Dabi. Chacun a obtenu ce qu’il voulait : la France un espoir de contrat Rafale, les Émirats une garantie de protection militaire. Le calendrier n’est pas une coïncidence, c’est un échange.

Signature par Bernard Kouchner de l’accord de défense France-ÉAU à Abou Dabi, le 26 mai 2009 – Eric Feferberg – @AFP

Les promoteurs de cette alliance n’ont hélas pas tous été des modèles de probité, c’est le moins qu’on puisse dire. François Léotard, signataire des premiers accords secrets en 1994, a été condamné à deux ans de prison avec sursis dans l’affaire Karachi pour son rôle dans des commissions sur des contrats d’armement, dont une partie est soupçonnée d’avoir financé la campagne présidentielle d’Édouard Balladur. Patrick Balkany, dont le rôle d’intermédiaireet les liens avec les pays du Golfe sont documentés, était rapporteur de la loi de ratification de l’accord de 2009, ce qui n’a suscité aucune indignation particulière.En-tête du rapport de l’Assemblée nationale pour la ratification de l’accord de défense de 2009

Le groupe d’amitié France-Émirats à l’Assemblée était alors présidé par Olivier Dassault, qui détenait le quart de la holding familiale, tandis que son père Serge, patron de l’avionneur et sénateur, veillait au grain au Sénat. Tout un symbole – ou plutôt, tout un système.Présentation par leur assemblée des parlementaires Olivier Dassault et Serge Dassault

Nicolas Sarkozy lui-même fait l’objet de soupçons, même si les procédures judiciaires ne sont pas toutes abouties. Des conférences aux Émirats facturées au moins 100 000 euros pièce (Qui ne voudrait pas les conseils d’un tel professionnel ?). Environ 3 millions d’euros reçus en 2018, officiellement d’un fonds luxembourgeois (on aime toujours beaucoup les fonds luxembourgeois dans ce milieu européiste), qui sont soupçonnés de provenir en réalité du family office du président des Émirats, selon Mediapart.Article de Médiapart sur l’argent reçu par Sarkozy en 2018

Du côté du Qatar, les enquêtes portent sur un financement occulte présumé de la campagne de 2007 et sur des transferts liés à l’obtention du Mondial 2022. Le média Blast a par ailleurs affirmé qu’en 2011, le Qatar aurait versé 15 millions d’euros à Nicolas Sarkozy pour son aide lors de l’achat du PSG et de l’attribution du Mondial, 6 millions à Carla Bruni-Sarkozy, et 9 millions à Bernard-Henri Lévy. Le couple Sarkozy a démenti ces informations, sans pour autant déposer plainte contre le média qui les a publiées. BHL a lui perdu son procès contre Blast(mais les affirmations du média restent à ce stade de simples soupçons).

Le journaliste Christian Chesnot a d’ailleurs décrit l’ambassade du Qatar à Paris comme « tout à la fois un distributeur de billets de 500 euros, une agence de voyages et la boutique du père Noël ». Et l’ambassadeur qatari s’est même plaint de ces attitudes : « J’ai fréquenté des politiques partout, mais aucun ne s’est comporté comme certains Français. » Plusieurs élus de tous bords ont été cités dans ce contexte (aucun, précisons-le, n’a été condamné pour ces faits spécifiques).

Ce sont ces accords-là, signés dans ce contexte-là, par ces gens-là, qui ont conduit la France là où elle se trouve aujourd’hui. Reste à comprendre si elle pouvait encore faire un autre choix en 2026 – et la réponse est oui.

Les somnambules de 2026

La mécanique à l’œuvre rappelle ce qui a précipité l’Europe dans les deux Guerres mondiales : des clauses d’alliance contractées sans véritable débat démocratique, entraînant les puissances dans un conflit que personne n’avait formellement décidé. En 1914, les somnambulesavaient eux aussi, pour la plupart, de bonnes raisons de respecter leurs engagements, mais on a vu la suite…

La situation de 2026 n’était pourtant pas inévitable. L’accord avec les Émirats comporte une clause de « décisions prises en commun », qui aurait permis à la France de faire valoir que le traité ne s’appliquait pas à des Émirats dont le territoire sert de base à des opérations offensives américaines illégales contre un pays tiers. Elle a choisi de ne pas s’en saisir : la ministre de la Défense a au contraire tenu à rappeler le 5 mars à la télévision « la fiabilité de la parole donnée » (mais étrangement, uniquement celle donnée à des étrangers ultrariches, jamais aux Français).

Et si Macron s’est conformé, en apparence, à ses obligations contractuelles, il a aussi fait le choix d’aller bien au-delà. Téléphoner au prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salmane pour lui réaffirmer « la solidarité de la France et notre engagement à contribuer à la défense aérienne du territoire saoudien », alors qu’aucun accord de défense ne nous lie à ce pays, et que l’Arabie saoudite venait juste d’autoriser les États-Unis à utiliser la base King Fahd pour frapper l’Iran, n’était pas une obligation. C’était un choix politique. Comme l’avait été, en sens inverse, le choix de l’Espagne de refuser toute utilisation de ses bases à l’armée américaine.

Pour qui Arnaud Frion est-il mort ?

L’adjudant-chef Arnaud Frion est ainsi mort en Irak en application d’engagements contractés, il y a près de vingt ans, avec des dictatures du Golfe dont les régimes contredisent chacune de nos valeurs, et dont les bases servent aujourd’hui de plateforme à une guerre d’agression. Ces engagements ont été négociés sous la pression de l’industrie de l’armement, dans une atmosphère de relations financières pour le moins troubles entre nos dirigeants et ces pays, au bénéfice de la seule industrie que nos gouvernements successifs ont décidé de protéger coûte que coûte. La France n’a pas subi cette situation : elle l’a construite, décision après décision, contrat après contrat.

Et malgré ces engagements (dans lesquels certains pourraient voir une certaine soumission), cela ne l’empêche pas de subir de scandaleuses humiliations. En effet, alors que la France engage désormais ses pilotes pour neutraliser des drones iraniens à 60 km des côtes émiriennes, Abu Dabi se permet de conditionner ses 3,5 milliards de cofinancement du Rafale F5 à la livraison de nos secrets technologiques les plus sensibles. Pire, devant le refus de Paris, les Émiriens viennent d’annoncer sans détour le retrait de leur financement. La France devra ainsi financer seule le projet d’« avion de combat du futur ».

Au final, les grands médias, après avoir rendu hommage à Arnaud Frion (et c’est bien normal) n’ont que trop peu expliqué pour qui il est mort. La réponse, au terme de cette enquête, est tristement lisible dans les discours de Sarkozy à Abou Dabi, dans les lois de ratification et dans les carnets de commandes de Dassault. Paris vaut bien une messe, Dassault vaut bien une guerre et le sang de nos braves. Comme le disait déjà Anatole France en 1922 dans une formule célèbre : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. ».

Photo d’ouverture : Le président français Emmanuel Macron serre la main du prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane à l’issue d’une conférence de presse conjointe à l’Élysée, à Paris, le 10 avril 2018. (Photo : YOAN VALAT / POOL / AFP)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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