La liberté sans démocratie : l’utopie des « villes libres » des techno-milliardaires
Depuis cinquante ans, des libertariens tentent de créer des sociétés sans État, sans impôts, sans démocratie. L’histoire de ces « cités libres » est celle d’échecs répétés – et d’un projet qui, pourtant, n’a jamais été aussi lié au pouvoir.
publié le 01/04/2026 https://elucid.media/democratie/la-liberte-sans-democratie-l-utopie-des-villes-libres-des-techno-milliardaires
Par Mikaël Faujour
« Je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles », affirmait dès 2009 Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, sur le site du libertarien Cato Institute. Cet extrait est connu, mais la suite l’est moins. Il analyse en effet qu’il existe « trois nouvelles frontières technologiques » pour échapper à la « soi-disant démocratie sociale » : le cyber-space (l’Internet), le outerspace (l’espace) et le seasteading (les océans).
Le techno-milliardaire ne faisait pas que théoriser : il investissait, à la fois dans le Seasteading Institute, fondé en 2008 pour créer des cités flottantes en eaux internationales ; dans Próspera, une enclave privée sur l’île caribéenne de Roatán, au Honduras ; dans Pronomos Capital, un fonds de capital-risque dédié exclusivement aux « villes de demain », ou encore dans les campagnes de J. D. Vance et de Donald Trump. L’homme n’avance pas masqué. Il affirmait d’ailleurs :
« À notre époque, la grande tâche des libertariens est de trouver une échappatoire à la politique sous toutes ses formes – des régimes totalitaires et fondamentalistes à ce qu’on appelle la “social-démocratie” dominée par la plèbe irréfléchie [the unthinking demos]. »
Et le projet de soustraire le capitalisme à tout contrôle démocratique en créant des espaces échappant aux États est plus vieux que Peter Thiel. Il traverse plusieurs décennies de tentatives, d’échecs et de métamorphoses.
Fuir l’État : utopies en eaux libres
La première stratégie consiste à créer de nouvelles sociétés hors du territoire des États existants.
En 1968, Werner Stiefel, PDG d’un laboratoire pharmaceutique, lance l’Opération Atlantis pour créer un État libertarien dans les Caraïbes. Inspiré par Ayn Rand et convaincu que les États-Unis sont sur la route du socialisme, l’homme investit des millions de dollars. Il fait construire un bateau qui rejoint les Bahamas. Mais un ouragan le coule peu après. Stiefel achète alors un nouveau bateau et tente de s’installer sur l’île de la Tortue pour y construire une île artificielle, entre Haïti et les Bahamas. Mais sous la menace d’une canonnière haïtienne du dictateur « Papa Doc » Duvalier, les libertariens se dispersent. Stiefel tente une dernière fois d’installer une plateforme pétrolière entre Honduras et Cuba, dans l’atoll de Misteriosa (entre Cuba et le Honduras) – sans succès. Et le projet s’éteint au début des années 1970.
En 1972, Michael Oliver, millionnaire de l’immobilier à Las Vegas, fonde la République de Minerva sur un récif du Pacifique Sud, entre Tonga et Fidji. Par l’intermédiaire de son organisation, Ocean Life Research Foundation, il fait draguer du sable pour créer une terre émergée, puis proclame l’indépendance du territoire, émet une monnaie et hisse un drapeau. La déclaration promet une société « sans taxation, sans État-providence, sans subvention, ni aucune forme d’interventionnisme économique ». Mais le roi des Tonga, inquiet de ce précédent, envoie ses troupes et annexe le territoire. Oliver ne s’est pourtant pas arrêté là : via sa Phoenix Foundation, il finance en 1980 une rébellion sur l’île d’Espíritu Santo au Vanuatu, visant à créer un paradis fiscal libertarien au moment de l’indépendance du pays. L’insurrection, dite « Guerre de la Noix de coco », est écrasée par des soldats papouasiens et Oliver est expulsé et banni à vie du Vanuatu.
Le Seasteading Institute, fondé en 2008 par Patri Friedman, petit-fils de l’économiste néolibéral Milton Friedman, avec le soutien de Peter Thiel (1,25 million de dollars), promeut la création de cités flottantes autonomes en haute mer.
Plus récemment, le 13 avril 2015, l’activiste tchèque Vít Jedlička proclame la République libre du Liberland sur 7 km² d’une terre contestée entre Croatie et Serbie, le long du Danube. Sa devise : « Vivre et laisser vivre ». À ce jour, cette « micro-nation » uniquement virtuelle ne jouit d’aucune reconnaissance diplomatique et son territoire est inaccessible, la police croate en bloquant l’accès. Pourtant, l’activisme de ses richissimes soutiens ne cesse de pousser pour parvenir à faire de ce petit bout de terre « le Singapour de l’Europe ».
Infiltrer les institutions : la prise de contrôle démocratique
En 2004 naît le Free Town Project. Celui-ci cible spécifiquement Grafton, petite ville de 1 340 habitants, dans le New Hampshire, un État dont la devise (« Live Free or Die » : « Vivre libre ou mourir ») et sa tradition de faible fiscalité font le terrain idéal. De 2004 à 2009, de nombreux libertariens, principalement des hommes, y affluent. Ils parviennent à diminuer le budget municipal de 30 % grâce à la suppression de l’éclairage public et à l’abandon de l’entretien de certaines routes. Les services publics s’effondrent : la bibliothèque réduit ses heures, l’effectif de la police est ramené à un seul officier, les bureaux municipaux ne sont plus chauffés l’hiver et une église héritée de l’époque coloniale disparaît dans les flammes faute de pompiers pour l’éteindre…
Les partisans du projet refusent par principe d’acheter des poubelles résistantes aux ours – parce que toute réglementation serait liberticide… Attirés par des déchets non sécurisés et des habitants qui les nourrissent volontiers (une résidente leur apporte des donuts quotidiennement), les ours, nombreux dans la région, deviennent de plus en plus agressifs. Après 150 ans sans attaque, Grafton en enregistre trois en quelques années. Les plaintes de voisinage se multiplient et l’expérience libertarienne tourne à la débâcle.
La leçon de Grafton est différente de celle de Minerva : ici, l’expérience a bel et bien eu lieu. Elle montre que la suppression des services collectifs ne produit pas l’auto-organisation spontanée promise par la théorie libertarienne, mais un défaut de gouvernance qui engendre le désordre et altère les liens sociaux.
Contourner l’État : les charter cities et l’enclave néocoloniale
La troisième modalité consiste non pas à fuir les États ou à les « hacker » de l’intérieur, mais à négocier avec eux une enclave d’exception où le droit du pays hôte ne s’applique pas, car gérée selon une charte privée.
Le terme « charter city » vient de Paul Romer, lauréat du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques (abusivement qualifié de « Nobel d’économie ») et ancien économiste en chef de la Banque mondiale. Dans son concept initial (2009), un pays pauvre cède un territoire vierge à un pays riche démocratique qui y applique ses institutions étatiques. En 2011, le Honduras post-coup d’État l’invite à présider une commission de transparence pour superviser le premier projet, mais Romer démissionne quelques mois plus tard après que le gouvernement a signé des accords avec des développeurs privés sans l’en informer.
En décembre 2012, le Congrès hondurien – alors présidé par Juan Orlando Hernández – vote une nouvelle loi créant les ZEDE (Zones d’emploi et de développement économique) : des enclaves autonomes dotées de leurs propres lois civiles et commerciales, tribunaux et police privée, non soumises à la Cour suprême hondurienne. Cette fois, plus de garant étatique : la gestion reviendrait à des entreprises privées. Une fois devenu président de la République en 2014, Hernández fait des ZEDE une marque distinctive de son mandat, courtisant activement les investisseurs de la Silicon Valley pour développer ces zones autonomes.
L’infrastructure institutionnelle de ce mouvement s’appelle le Charter Cities Institute (CCI), fondé par Mark Lutter, économiste formé à la George Mason University – connue pour sa proximité avec le libertarianisme – et porté par le fonds Pronomos Capital. Parmi les financeurs de ce dernier : Peter Thiel et Marc Andreessen, avec pour mission officielle de « construire l’écosystème des charter cities ».
Trois ZEDE sont ainsi créées ; la plus célèbre est Próspera, fondée en 2017 sur l’île de Roatán par le financier vénézuélien Érick Brimen, avec seulement 1 % de taxe sur les revenus d’entreprise, 5 % sur les salaires, un Bitcoin déclaré légal, des thérapies géniques expérimentales (non approuvées aux États-Unis), et une « citoyenneté » à 1 300 $ par an.
Les habitants du village voisin de Crawfish Rock – de la communauté garífuna, des pêcheurs Afro-descendants anglophones – découvrent progressivement ce que la ZEDE signifie pour eux : une enclave privée qui peut s’étendre à volonté, des emplois temporaires promis puis supprimés, des terres ancestrales menacées. Aucun mécanisme de contrôle démocratique ne permet aux résidents honduriens extérieurs à la ZEDE de peser sur ses décisions.
En avril 2022, la présidente Xiomara Castro, fait voter la suppression des ZEDE par le Congrès. La réaction de Próspera illustre avec une netteté saisissante ce que l’historien canadien Quinn Slobodian appelle « le paradoxe libertarien » : la fuite de l’État, des lois et des bureaucraties… jusqu’au moment où cela coince… et où les idéologues recourent au droit international. Ainsi, Próspera intente une procédure d’arbitrage contre le Honduras pour 10,7 milliards de dollars – plus de la moitié du PIB du pays. En septembre 2024, la Cour suprême hondurienne déclare les ZEDE inconstitutionnelles avec effet rétroactif.
La formule de Slobodian résume l’ensemble : Próspera n’est pas une anomalie ; c’est « la même fantaisie qui avait attiré les libertariens et néolibéraux à Hong Kong dans les années 1970, à Singapour dans les années 1990, à Dubaï dans les années 2000 : le capitalisme sans la démocratie ». Un pêcheur hondurien énonce la même vérité avec d’autres mots : le projet permettait à des investisseurs de « kidnapper l’État ».
D’autre part, l’ancien président Juan Orlando Hernández, acteur décisif de la réalisation de Próspera, a été condamné en 2024 par la justice étasunienne à 45 ans de prison pour avoir coordonné, de 2004 à 2022, le convoyage de plus de 400 tonnes de cocaïne vers les États-Unis. C’est cet homme que le président Trump a gracié le 1er décembre 2025, au même moment où il qualifiait Nicolás Maduro d’être à la tête d’un vaste réseau de narcotrafic. Selon le Wall Street Journal, Roger Stone, proche conseiller de Trump, a plaidé pour cette grâce afin de « sauver une cité de la liberté au Honduras », qualifiant Próspera de projet ayant « des implications majeures pour la politique américaine et l’avenir de la liberté dans le monde ».
Quand l’utopie rejoint le pouvoir
L’utopie libertarienne n’est plus marginale : elle dispose de relais au sommet de l’État américain. Thiel, Andreessen et Srinivasan ont activement soutenu Trump. Ce dernier a lui-même promis en 2023 la création de dix « Freedom Cities » sur des terres fédérales, sans préciser les contours.
Plusieurs projets prennent forme. Praxis, soutenue par Pronomos Capital (Thiel/Andreessen) et dotée de 525 millions de dollars, cherche un territoire pour « restaurer la civilisation occidentale ». Il a un temps visé le Groenland.
Ce que cinquante ans d’histoire montrent, pourtant, c’est que l’utopie libertarienne est non seulement anti-étatique, mais que son anti-étatisme est le symptôme d’une vision du monde antipolitique, antisociale et, par conséquent, antidémocratique, selon laquelle la fin justifie tous les moyens.
À Grafton, les services publics supprimés n’ont pas été remplacés par des alternatives privées ; ils ont simplement disparu au détriment des résidents les plus vulnérables. Dans le Pacifique, les États voisins n’ont eu besoin que de quelques soldats pour rappeler qu’il n’existe pas de territoire sans souveraineté. Au Honduras, l’enclave la plus avancée de l’histoire du mouvement se retrouve à menacer l’un des pays les plus pauvres d’Amérique latine d’une condamnation équivalant à la moitié de son PIB pour avoir osé exercer sa souveraineté démocratique.
Ce n’est pas un « excès » ou une « dérive » : c’est le projet même des techno-milliardaires.