Déferlement négrophobe : à l’Assemblée nationale, l’Arcom pointée du doigt
31 mars 2026 | Par Yunnes Abzouz et Pauline Graulle
Plusieurs députés de gauche appellent à une refonte de l’instance, restée silencieuse depuis les sorties racistes visant le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko. De son côté, l’Arcom se défend des accusations d’abandon de son rôle de régulation et laisse planer la possibilité d’un non-renouvellement de la fréquence de CNews… en 2035.
Trop molle, trop lente, trop silencieuse… Depuis quelques jours, la colère monte contre l’attitude de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), qui n’a toujours pas eu d’expression publique après le déluge de propos racistes et négrophobes visant le maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) Bally Bagayoko, sur CNews.
Lundi 30 mars, une tribune publiée dans Libération par le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, interpellait l’instance dans un texte signé par une petite centaine de personnalités : « Nous demandons à l’Arcom de prendre enfin des sanctions dignes de ce nom à l’endroit d’une chaîne qui, pour le malheur de nombreux citoyens et pour celui de la santé de notre démocratie, enfreint quotidiennement, massivement et volontairement [ses] engagements », écrit-il, déplorant que l’instance ait reconduit l’agrément de CNews, « malgré l’évidente volonté de cette chaîne de propager le racisme dans le pays ».
Le lendemain, les questionnements, voire les indignations à propos du silence de l’Arcom se sont invités à l’Assemblée nationale. « C’est hallucinant ! À quoi sert l’Arcom si elle n’est même pas capable de condamner très fortement les insinuations racistes qui ont eu lieu ce week-end ? », s’étranglait la socialiste Ayda Hadizadeh, comparant l’autorité à un « parent laxiste »portant une « culture de l’impunité sous couvert de liberté d’expression ». « À l’évidence, il y a un problème avec l’Arcom, une institution du vieux monde qui semble inadaptée au paysage médiatique actuel », abondait son collègue du groupe communiste, Emmanuel Maurel.

Les députés applaudissent le député Steevy Gustave à l’Assemblée nationale, le 31 mars 2026. © Photo by Anne-Christine Poujoulat / AFP
Mardi, trois questions ont été posées au gouvernement sur le sujet dans l’hémicycle. Interrogé par le communiste de Seine-Saint-Denis Stéphane Peu, le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé qu’il demanderait au préfet du département de se constituer partie civile après le dépôt de plainte de Bally Bagayoko. Mais si le geste a été remarqué, les questions sur le rôle de l’Arcom posées par les députés écologiste Steevy Gustave et insoumis Éric Coquerel sont toutefois restées lettre morte.
Plusieurs saisines de l’Arcom
« Oui, l’Arcom a été saisie par certains parlementaires, nous allons continuer à suivre cela de très près », s’est contenté de répondre le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, sans en dire davantage sur ce qu’il comptait faire vis-à-vis de CNews. La chaîne, malgré ses nombreuses récidives, semble toujours bénéficier d’une certaine clémence, voire d’une relative impunité, eu égard aux propos proférés chaque jour sur son antenne.
Et pourtant, l’Arcom constate régulièrement la façon dont CNews s’affranchit de ses obligations conventionnelles, en matière de pluralisme des points de vue exprimés et de diversité des thématiques abordées à l’antenne, sans jamais vraiment en tirer les conséquences. Depuis 2019, l’Arcom a réprimandé CNews à vingt-sept reprises et lui a infligé 630 000 euros d’amende, soit à peine plus de 1 % du chiffre d’affaires de la chaîne sur la seule année 2023.
Plus grave encore, l’autorité de régulation est intervenue à sept reprises sur ce laps de temps pour sanctionner les propos discriminatoires tenus par des intervenants de la chaîne, sans jamais être contredits par les présentateurs et présentatrices, censé·es modérer les débats.
À lire aussiDepuis 2019, l’Arcom a réprimandé CNews à 27 reprises et infligé 630 001 euros d’amendes
Surtout, alors qu’elle dispose de moyens particulièrement dissuasifs, de la privation d’écrans publicitaires jusqu’au retrait définitif de l’autorisation d’émettre, en passant par la suspension temporaire d’un programme, l’Arcom, qui revendique d’intervenir « de manière graduée », s’obstine à ne pas dépasser le stade des amendes. Pas plus tard qu’en février, l’autorité indépendante a infligé deux amendes totalisant 100 000 euros, pour des propos racistes envers les Palestinien·nes et appelant à la discrimination des Algérien·nes.
Récemment, sous la pression de l’extrême droite qui menace toujours de la supprimer en cas d’arrivée au pouvoir en 2027, l’autorité de régulation a même fermé les yeux sur des dérapages de CNews, en ignorant les recommandations de ses équipes, afin de ménager la chaîne d’extrême droite et de lui épargner de nouvelles amendes.
Une réforme en profondeur
À gauche, tout le monde semble, pour une fois, à peu près d’accord pour pointer la responsabilité de l’autorité dans le chaos médiatique qui s’est installé depuis la prise de pouvoir de l’empire Bolloré sur l’audiovisuel. Députée du groupe écologiste, Sophie Taillé-Polian dresse un « constat d’échec » : « Il faut un régulateur plus puissant et plus volontaire : les propos racistes sont réguliers et il ne se passe rien, juste une sanction par-ci par-là et Bolloré paie, mais ça ne lui coûte pas grand-chose », désespère celle qui a réclamé à la commission des affaires culturelles de l’Assemblée, qui auditionne à intervalles réguliers le président de l’Arcom Martin Ajdari, une mission d’évaluation de l’instance. Elle n’a, pour l’heure, pas obtenu de réponse.
Lui aussi spécialiste des questions portant sur les médias et l’audiovisuel, le député insoumis Aurélien Saintoul accuse l’instance de faire preuve d’un manque coupable de volonté politique. « Force est de constater que depuis l’arrivée de Martin Ajdari, l’Arcom ne fait plus son travail, sinon elle aurait déjà fait fermer CNews comme elle l’a fait avec C8 », souligne le parlementaire, qui indique qu’à sa connaissance, le traitement des saisines est passé de trois mois à un an.
Le fait d’un embouteillage de sollicitations depuis que la xénophobie se déverse en continu sur CNews, constituant d’ailleurs son premier carburant en termes d’audience. Mais aussi du fait du régulateur lui-même qui, par un effet d’accoutumance ou parce qu’il préférerait « laisser filer », aurait « renoncé à réguler ». « Or nous, parlementaires, ne pouvons pas y faire grand-chose car c’est une autorité administrative indépendante, y compris visiblement indépendante de la démocratie elle-même », déplore-t-il.À lire aussiComment l’Arcom a fermé les yeux sur des dérapages de CNews
Un diagnostic qui n’est qu’à moitié partagé par Céline Calvez, vice-présidente macroniste de la commission des affaires culturelles, qui se veut plus « mesurée ». « Malheureusement, l’Arcom a des outils dont elle ne se saisit pas totalement, juge-t-elle. Mais l’impression qui se dégage d’un manque de réactivité de l’instance s’explique aussi par son fonctionnement, fondé sur la collégialité et la délibération ».
Au MoDem, Erwan Balanant tente lui aussi d’avancer sans verser dans la caricature. « Il se passe des choses, il y a des rappels à l’ordre, des procédures de riposte graduée et certaines sanctions sont prises : C8 a été interdite d’antenne, ce n’est pas rien, dit-il.Après, il faut sans doute frapper plus fort car on ne peut plus entendre des propos d’un tel racisme décomplexé. »
De là à imaginer une réforme en profondeur de cette Arcom paraissant aujourd’hui plus que jamais comptable du mauvais tour pris par le paysage médiatique ? Aurélien Saintoul a quelques idées pour étendre les prérogatives de l’agence, à commencer par ses prérogatives d’enquête, alors qu’elle ne travaille aujourd’hui que sur le déclaratif des acteurs en présence.
« De plus en plus de gens se disent qu’il faut faire quelque chose et lancer une réforme très profonde de l’Arcom. Pour l’instant, les macronistes n’ont pas encore totalement pris conscience du problème ou alors ont une certaine complaisance, et la plupart des députés se taisent, mais ça finira par arriver jusqu’à eux », veut croire Sophie Taillé-Polian.
Face aux critiques qui lui reprochent un « abandon de poste », Martin Ajdari est sorti de son habituelle réserve. « L’Arcom est régulièrement accusée de censure, ou au contraire de passivité, et souvent les deux à fois », a-t-il défendu, dans un billet publié le 19 mars sur le site de l’institution. Selon le haut fonctionnaire, que l’Arcom soit dépeinte « alternativement comme un complice passif des excès dans l’exercice de la liberté d’expression et comme son censeur biaisé » est « le signe d’un certain équilibre ».
En coulisses, l’autorité de régulation défend un mode d’action régi par le droit et affirme sa capacité à trancher dans le vif, comme lorsqu’elle a pris la décision de ne pas renouveler la fréquence de C8, chaîne la plus délinquante du paysage audiovisuel avant que sa cousine bolloréenne ne lui ravisse ce titre peu glorieux. Et l’Arcom de prévenir : au rythme auquel CNews enchaîne les sanctions et rappels à l’ordre, elle pourrait subir le même sort que sa petite sœur.
Pas avant 2035, donc, date à laquelle son autorisation d’émettre expirera. Reste à savoir si d’ici là CNews sera parvenue à porter au pouvoir l’extrême droite.