Un congrès de médecine alternative sans une faculté de médecine


Médecine « intégrative » : garde-fou ou cheval de Troie ?

20 mars 2026

Quelques semaines après un colloque remarqué au Sénat questionnant « Pourquoi et comment sécuriser l’introduction des pratiques de santé », c’est la faculté de médecine de Clermont-Ferrand qui se distingue en accueillant en son sein ces vendredi et samedi 20 et 21 mars le Congrès de santé intégrative, parrainé par Yannick Noah. 

Danse cosmique et fasciathérapie y voleront sans doute la vedette aux plus « conventionnelles » naturopathie et sophrologie. Bien sûr, l’intégration de cette manifestation au sein d’une faculté de médecine (la « fake médecine » a ironisé le docteur Mathias Wargon sur X) en a fait sourciller plus d’un (mais toujours les mêmes ce qui confirme que si le combat est porté par d’infatigables défenseurs, il peine à trouver de nouvelles voix pour l’incarner). Du Dr Jérôme Barrière au Pr Mathieu Molimard en passant par le Dr Jérôme Marty, ils ont été plusieurs, par exemple sur X ou Linkedin, à s’indigner de voir l’université apparemment ainsi cautionner de tels discours nullement fondés sur la science. Comme le décrit le journaliste Victor Garcia dans l’Express, l’embarras était palpable dans l’institution auvergnate, entre rétropédalage et absence de rupture franche. Si l’intervention un temps annoncée du doyen n’aura finalement pas lieu, c’est bien dans les amphithéâtres de l’établissement que l’on verra vanter l’homéopathie et d’autres traitements aussi inutiles qu’inefficaces. 

Un concept presque officiel

Il s’agit évidemment d’un énième épisode révélant l’impuissance des institutions publiques à s’ériger comme de véritables remparts contre la désinformation scientifique. Et le programme de ce « congrès » ne laisse aucun doute sur l’éloignement complet avec les standards de la science. Cependant, au-delà de cette pseudo-conférence , le nom de ce congrès invite à s’interroger sur le concept de médecine « intégrative » qui sans être nouveau tend à s’implanter de façon de plus en plus officielle en France. En oncologie notamment, la dimension intégrative est de plus en plus souvent convoquée. Dans la lignée de la création d’une Société française d’oncologie intégrative en 2023, de plus en plus de centres, dont le sérieux clinique et thérapeutique n’est souvent pas à démontrer, ont inclus cette notion dans leur présentation et leur approche. 

Une médecine centrée sur les patients 

Il faut dire que le concept est plus que séduisant. D’abord, il s’agit de prendre en considération le patient dans toute son « intégralité » (comme le terme l’indique) et non pas uniquement de se concentrer sur sa pathologie. Ici, donc, les conditions de vie, les attentes des patients, leur confort sont pris en considération, toujours dans l’optique d’optimiser l’efficacité du traitement qui repose sur des thérapies toujours éprouvées. « Notre idéologie, c’est de passer d’une médecine centrée sur la maladie à une médecine centrée sur l’individu », expliquait ainsi il y a quelques mois à l’AFP l’oncologue et radiothérapeute Alain Toledano, fondateur de l’Institut Rafaël (Levallois-Perret). « L’oncologie intégrative trouve sa place notamment chez les patients dont la maladie évolue vers un mode chronique mais également dans une société où le fait d’être acteur de sa maladie apparaît comme une nécessité », observent de son côté dans une publication de 2022 (Bulletin du cancer) le Dr Bénédicte Mastroianni et ses collègues du plus que réputé Centre Léon-Bérard

Contrôler les dérives 

Et comment se récrier face à ceux qui parallèlement à une immunothérapie offrent d’accompagner vers une meilleure nutrition (intégrative bien sûr !) ou de soulager des douleurs ? Par ailleurs, cette approche intégrative est la promesse d’une forme de « contrôle » des médecines alternatives, afin d’éviter les nombreuses dérives régulièrement rappelées dans ses colonnes : retard de prise en charge, perte de chance, interaction délétère… « Une meilleure communication de l’oncologue autour des thérapies complémentaires pourrait améliorer positivement la relation entre le médecin et le patient, et permettrait de réduire le choix de pratiques pouvant être à risque, tout en améliorant l’observance du traitement conventionnel » énoncent Bénédicte Mastroianni et ses confrères. 

Une réduction des risques attractive

Maîtriser ce qui suscite la circonspection en « l’intégrant » plutôt qu’en le conspuant : la technique n’est pas nouvelle et peut être défendue. On pourrait l’envisager comme une méthode de réduction des risques. D’ailleurs, les acteurs de la lutte contre les dérives liées aux pseudo médecines peuvent parfois eux-mêmes se féliciter de cette stratégie. Ainsi, dans son dernier rapport la Mission interministérielle de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes),évoquant l’inquiétude du Dr Stéphanie Träger (chef du service de soins palliatifs de l’Institut Curie) à propos de l’essor des pratiques de soins non conventionnels en soins palliatifs, observe : « Afin d’éviter la juxtaposition d’intervenants, la cancérologie « intégrative » associe désormais aux soins oncologiques les soins dits de « support » et inclut à l’équipe le praticien non conventionnel, limitant le risque qu’il ne devienne le soignant exclusif ». Et que dire de l’Agence régionale de santé de Nouvelle Aquitaine qui l’année dernière pour lancer une campagne de sensibilisation pour alerter sur les méfaits des médecines complémentaires ou alternatives s’est appuyé sur son partenariat avec l’Institut de médecine intégrative et complémentaire (IMIC), rattaché au pôle des neurosciences du CHU de Bordeaux. L’ARS plaide ainsi : « la médecine intégrative permet de proposer un parcours de soins adapté à chaque patient, selon ses besoins et souhaits en fonction des thérapies disponibles. Elle propose une approche personnalisée, préventive et thérapeutique, tenant compte du mode de vie du patient. Elle permet à la fois d’optimiser l’utilisation des traitements biomédicaux (médicaments, chirurgies, dispositifs médicaux) et de sécuriser le recours aux thérapies complémentaires ». 

Piège désintégrant 

La médecine « intégrative » ne fait cependant pas que des adeptes. La terminologie, entre apparence scientifique et absence de contour, incite à la réserve. Par ailleurs, le flou entretenu régulièrement dans les présentations entre les soins de support (qui ont été l’objet d’évaluations rigoureuses) et pseudo médecines ne peut que troubler. Ainsi, le fameux Institut Rafaël (mais n’est pas le seul) mélange des soins support validés par les pairs (comme l’accompagnement psychologique ou la gestion de la douleur) à des pratiques plus ésotériques comme la naturopathie. Dès lors pour certains observateurs, ce concept de médecine intégrative doit être considéré comme un faux nez dangereux pour faciliter la reconnaissance de thérapies fantaisistes et potentiellement délétères (sans même parler des aspects économiques en cette période de déficits abyssaux). Il pourrait même être perçu comme un piège s’il conduit certains à voir cette intégration comme une preuve de la non-supériorité des traitements fondés sur les preuves. 

Façade abritant le charlatanisme le plus pur 

Il y a déjà plusieurs années, dans les colonnes de l’Express et dans un memorandum publié avec le cercle de Münster (Allemagne), le Pr Edzard Ernst, (université d’Exeter, Royaume-Uni) considérait la médecine intégrative comme : «  une façade derrière laquelle se cache un charlatanisme sans limite et des traitements bidons, qui peuvent mettre en danger la santé et le bien-être de consommateurs peu méfiants». Cette défiance est partagée par de nombreux spécialistes. Ainsi, à l’AFP Jérôme Barrière déclarae se « méfier énormément du concept de médecine intégrative, qui veut ajouter des pratiques ésotériques ou relevant de la croyance ». De son côté, le professeur Alain Fisher regrettait il y a quelques jours que la médecine intégrative conduise à un « amalgame » entre médecine fondée sur les sciences et médecines complémentaires, masquant « nombre d’usages déviants » 

Faut-il voir la « médecine intégrative » comme une approche pragmatique, destinée à encadrer les pratiques non conventionnelles, en acceptant de reconnaître ce qu’elles révèlent des limites qui existeraient dans la prise en charge conventionnelle des patients (et qui sont en réalité principalement liées au manque de temps) ? Ou faut-il au contraire, compte tenu des thérapies qui sont défendues à travers elle (fasciathérapie et autre danse cosmique) et comme le flou habile de son nom l’indique, voir la médecine intégrative comme un charlatanisme qui avance masqué ? 

En tout état de cause, ce n’est pas, aussi sympathique soit-il Yannick Noah qui nous permettra de répondre à cette question. 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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