À Toulouse, le bloc bourgeois s’est mobilisé pour garder la ville à droite
Par Emmanuel Riondé
La défaite de la gauche à Toulouse est le résultat d’une forte mobilisation de toutes les composantes de la bourgeoisie locale et de l’abandon, par une partie de l’électorat socialiste, de la discipline d’union de la gauche. L’orchestration d’une panique anti-insoumise a joué, reflétant la dérive du climat politique national.
Toulouse (Haute-Garonne).– L’écho commence à faiblir mais il n’est pas totalement éteint : quatre jours après le second tour des municipales, la claque est toujours retentissante pour la gauche toulousaine. Alors que tout le monde prédisait un score serré dimanche 22 mars, le maire sortant, Jean-Luc Moudenc (candidat sans étiquette soutenu par toute la droite au premier tour, mais aussi par le Rassemblement national et Reconquête au second), a été réélu avec 8 points d’avance sur l’insoumis François Piquemal.
Ce dernier a obtenu 78 925 voix. Le meilleur score, en chiffre absolu, jamais réalisé par un candidat de gauche dans des élections municipales à Toulouse. Pourtant, ce chiffre – à relativiser car la ville a gagné près de 80 000 électeurs et électrices en vingt-cinq ans – est 6 000 voix en dessous du cumul des voix obtenues au premier tour par les listes insoumise, socialiste et d’extrême gauche.
Surtout, la dynamique est inverse en face : Jean-Luc Moudenc a gagné presque 34 000 voix entre les deux tours. Même en considérant que les plus de 10 000 votes recueillis par les deux formations d’extrême droite au premier tour lui étaient acquis, le gain reste très important. Au bout de ces courbes croisées, plus de 13 000 voix séparent les deux hommes, et il faut remonter à 2001 pour retrouver un tel écart.
À Toulouse, la liste de Jean-Luc Moudenc a gagné 33 690 voix entre les deux tours, quand le total des voix des deux listes de gauche fusionnées a régressé de 3 594
À Toulouse, la liste de Jean-Luc Moudenc a gagné 33 690 voix entre les deux tours, quand le total des voix des deux listes de gauche fusionnées a régressé de 3 594
Premier constat : le maire sortant a massivement mobilisé ses troupes, et le bon taux de participation (62,5 %) lui a largement bénéficié. « En 2020, le vote Jean-Luc Moudenc était bien implanté dans les quartiers de l’hypercentre, le sud-est périphérique, les zones pavillonnaires. On voit qu’en 2026, ce sont toujours des bastions de droite, qui lui sont favorables et où il a une forte capacité à mobiliser », observe Nolwenn Armogathe, doctorante achevant une thèse de sociologie sur les élu·es municipaux issu·es de listes citoyennes à Toulouse et Marseille.
Et d’ajouter : « François Piquemal est aussi parvenu à mobiliser un peu plus qu’en 2020 dans les quartiers populaires, mais le niveau de participation y reste faible. Au final, la forte mobilisation dans les bureaux de vote favorables à la droite et le haut niveau d’abstention dans les bureaux de vote plutôt favorables à la gauche ont tous les deux joué en faveur de Jean-Luc Moudenc. »
Rengaine anti-insoumise
Les exemples ne manquent pas. Au second tour, dans les bureaux 229 et 232, au cœur de la Côte-Pavée, fief de la droite toulousaine, Jean-Luc Moudenc obtient 82 % et 79 % des suffrages exprimés. Avec des taux de participation entre 75 % et 80 %, cela lui offre autour de 500 voix de plus que son adversaire dans chaque bureau. Dans les bureaux 101 et 102 de la Reynerie, au cœur du Mirail, François Piquemal arrive lui aussi très largement en tête avec 75 % et 84 %. Mais le taux de participation y reste très bas (en dessous de 30 %) et en définitive, la victoire de l’insoumis se traduit par un écart d’une petite centaine de voix.

François Piquemal (LFI) et François Briançon (PS) à Toulouse le 22 mars 2026. © Photo Vincent Nguyen / Riva Press pour Mediapart
Deuxième constat : un mauvais report du vote François Briançon. Arrivé en troisième position au premier tour, le socialiste a fusionné sa liste avec celle de François Piquemal pour le second. Mais tout son électorat n’a pas suivi. Dans deux bureaux de vote du sud de la ville (54 et 68), où François Briançon était arrivé en tête, François Piquemal remporte le second tour, mais en cumul de voix le compte n’y est pas : il en manque à chaque fois une quarantaine, soit environ 20 à 25 % du score de Briançon.
Au second tour des municipales, Jean-Luc Moudenc est arrivé en tête dans 160 des 284 bureaux de votes toulousains
© Infographie Mediapart
Indépendamment des incertitudes électorales, le candidat insoumis devait absolument sécuriser 80 % du vote Briançon pour avoir une chance de laisser Jean-Luc Moudenc derrière. Cet objectif n’a pas été atteint : sur les 284 bureaux de votes de la ville, 74 qui avaient mis Piquemal en tête au premier tour ont basculé en faveur de Jean-Luc Moudenc au second.
C’est sans hésiter qu’une partie de l’électorat socialiste s’est tournée vers le candidat de la droite. Ce renforcement doit beaucoup aux efforts conjugués de Jean-Luc Moudenc (qui n’a cessé de se présenter en rempart contre« l’extrême gauche » et le « mélenchonisme ») et de dirigeant·es socialistes, notamment Carole Delga, opposé·es à la fusion. Une rengaine anti-insoumise reprise et amplifiée par le monde économique et patronal.
Moudenc a mené une campagne sur la peur. […] Il a surmobilisé ses réseaux, ça a été une machine de guerre.
Salah Amokrane, élu sur la liste de François Piquemal
Cinq jours avant le second tour, La Dépêche du Midi publiait un article à la tonalité très alarmiste, dans lequel on pouvait lire que « la capitale mondiale de l’aéronautique et métropole industrielle et technologique, Toulouse, pourrait perdre sa poule aux œufs d’or », Airbus. « Face à un conseil métropolitain bordélisé et sous influence des insoumis, défavorables à l’aéronautique, les usines Airbus et les emplois fileront à Hambourg ou ailleurs », précisait le patron du Medef de la Haute-Garonne, Pierre-Olivier Nau. La fable des insoumis « ennemis de l’aéronautique » était présente sur des tracts du candidat Moudenc.
La crainte de voir les chars soviétiques débarquer sur la place du Capitole a fonctionné. À l’avenant du patronat et de l’aéronautique, d’autres institutions de la ville ont fait bloc derrière le maire sortant. Du Stade toulousain rugby (sponsorisé par Airbus), club emblématique dont plusieurs anciens joueurs et dirigeants ont signé une tribune de soutien, au monde des « petits commerçants » en passant par celui des promoteurs immobiliers, peu ont manqué à l’appel de la droite.
« Moudenc a mené une campagne sur la peur. Il a décliné à l’échelle locale un climat national mais il l’a fait de façon très dure. Il a surmobilisé ses réseaux, ça a été une machine de guerre », note Salah Amokrane, élu sur la liste de François Piquemal, qui s’apprête à retrouver les bancs de l’opposition municipale un quart de siècle après le début de son premier mandat dans les rang des Motivé-e-s en 2001.

Jean-Luc Moudenc entouré de ses colistiers devant le Capitole après sa victoire au second tour des élections municipales à Toulouse le 22 mars 2026. © Photo Patricia Huchot-Boissier / Abaca
Une « machine » qui s’est aussi emballée sur les accusations en antisémitisme qui visent LFI. Dans un débat d’entre-deux-tours, un journaliste de La Dépêche a ainsi demandé à François Piquemal s’il comptait hisser le drapeau palestinien sur la façade du Capitole. Trois jours avant le second tour, des insultes et des menaces ont aussi été proférées contre les député·es de gauche, parmi lesquel·les le candidat insoumis, lors de la cérémonie en hommage aux victimes des attentats de Mohamed Merah en 2012. Et l’Union des étudiants juifs de France locale a diffusé un tract sur lequel on pouvait lire : « Pas de racistes ni d’antisémites dans nos mairies. »
Retour de la lecture partisane
Dans un scrutin municipal qui a traditionnellement « tendance à être dépolitisé »,cette stratégie de la diabolisation de l’adversaire a fonctionné, résume Nolwenn Armogathe. Aux municipales, « les étiquettes partisanes sont peu mises en avant, bien qu’elles restent présentes, et les candidats vont plutôt se présenter en mobilisant le registre de l’unité, rappelle la chercheuse. En 2020, les élections municipales ont été marquées par une citoyennisation des listes, mais l’étiquette écologiste restait monétisable pour une partie de l’électorat plutôt à gauche. En 2026, l’étiquette LFI apparaît moins monétisable ».
Selon elle, « ce retour en force de la lecture partisane s’explique par un contexte particulier qui est celui de la proximité avec l’élection présidentielle de 2027 ». Il a été moins opérant dans les quartiers populaires où François Piquemal réalise de bons scores tout en restant, on l’a vu, bien loin de la « surmobilisation » de l’électorat de droite.
Les militant·es de l’Assemblée des quartiers, alliée de la première heure de LFI à Toulouse, ont été présent·es sur les marchés, à la sortie des métros, faisant du porte-à-porte pendant des mois à la Reynerie, aux Izards, à Empalot ou à Bagatelle. Mais ça n’a pas suffi. « En réalité, il y a tant de personnes dans ces quartiers qui sont éloignées du jeu politique que l’effet d’entraînement d’une campagne comme la nôtre n’est pas suffisant », regrette Salah Amokrane. Et l’affaiblissement du milieu associatif qui s’est dessiné tout au long du second mandat de Jean-Luc Moudenc n’a pas aidé à la mobilisation.
Jean-Luc Moudenc a su mobiliser un vote de classe avec un récit opposant la « radicalité » de son adversaire à son prétendu « sens des responsabilités ».
« On a constaté qu’il y avait beaucoup d’autocensure dans le tissu associatif toulousain. Tout se passe comme si un grand nombre d’associations, inféodées à la municipalité, n’osaient pas parler », résume le sociologue Lionel Arnaud, impliqué dans le rapport sur les entraves aux libertés associatives à Toulouse que la Ligue des droits de l’homme a rendu public en février. « Les associations qui nous ont répondu sont celles qui usent de leur liberté de parole pour contester des projets, jouer un rôle de contre-pouvoir, ajoute-t-il. Celles qui au contraire jouent un rôle de courroie de transmission n’ont pas répondu ou très peu. »
Pour Nolwenn Armogathe, cette « silenciation »de la société civile est l’un de ces « faits de campagne » pas nécessairement déterminants. La chercheuse rappelle que « ce qui détermine le vote, ce sont les variables lourdes – être propriétaire ou pas, le niveau de diplôme, le niveau de revenu, etc. –, plus que la campagne électorale elle-même ».À lire aussiÀ Toulouse, l’espoir douché de la gauche
Un vote de classe que Jean-Luc Moudenc a su mobiliser avec un récit opposant la « radicalité »de son adversaire à son prétendu « sens des responsabilités ». À l’heure des vérités alternatives, on peut, comme il l’a fait, stigmatiser au détour d’un tract les « populations d’origine étrangère » ou promettre « une caméra par rue », tout en assurant sans ciller que la radicalité est chez l’adversaire qui propose un audit sur les résultats de la vidéosurveillance et le retrait des armes létales à la police municipale…
Le maire de Toulouse a bouclé la boucle au lendemain de sa victoire, dans un entretien vidéo avec La Dépêche du Midi, dirigée par la famille Baylet, dont la formation politique, le Parti radical de gauche (PRG), a quitté François Briançon quand ce dernier a rejoint la liste d’union avec LFI. Fort de son succès, Jean-Luc Moudenc s’y présente en maire soucieux de « transmettre » à une nouvelle génération à l’issue de son nouveau mandat. La bourgeoisie toulousaine peut dormir tranquille.
À Toulouse, l’espoir douché de la gauche
Par Emmanuel Riondé
Toulouse, où s’était réalisée une union de la gauche aboutie au soir du premier tour, reste à droite. La victoire du sortant Jean-Luc Moudenc, nette, s’est faite dans un contexte de violences et de coups bas. Sonnée mais debout, la gauche se prépare à un rude mandat d’opposition.
Toulouse (Haute-Garonne).– « C’est pas comme si on n’était pas habitués à prendre des branlées. » Il est 22 h 10 environ, François Piquemal a fini de parler et une militante, le nez sur son portable, résume le sentiment qui depuis un peu plus d’une heure s’est peu à peu installé dans les têtes et les conversations. Une défaite de plus pour la gauche toulousaine. Et elle est nette.
Dimanche 22 mars, le maire sortant (sans étiquette mais soutenu par l’ensemble des forces de droite et par l’extrême droite pour le second tour) Jean-Luc Moudenc a été reconduit par les Toulousaines et les Toulousains à l’hôtel de ville du Capitole, où il va rester six ans de plus, un troisième mandat consécutif. Le taux de participation s’est élevé à 62,28 %, six points de plus qu’au premier tour, un regain de mobilisation qui a surtout profité à la droite. Jean-Luc Moudenc obtient 53,87 % des voix contre 46,13 % à François Piquemal.
Ce dernier a acté la défaite, lors d’une prise de parole à 21 h 40 devant Le Winger, un bar du quartier Matabiau transformé en QG de la gauche pour les deux soirées électorales des 15 et 22 mars. Les yeux rougis, mais la tête haute, il laisse son colistier socialiste parler le premier. François Briançon, lui aussi ému, remercie les soutiens de leur liste pour avoir « mené une belle bataille ». « Face à nous, il y a eu la peur et la haine, mais nous, on a été dignes dans cette campagne », poursuit celui à qui la métropole était promise en cas de victoire.

François Piquemal quitte le café Le Winger où étaient réunis ses partisans après sa déclaration après sa défaite au second tour des élections municipales à Toulouse le 22 mars 2026. © Photo Vincent Nguyen / Riva Press pour Mediapart
Remerciant lui aussi les militantes, militants et soutiens, François Piquemal salue « toutes les composantes qui ont permis l’union de la gauche » et qui ont été « portées par un mouvement collectif et profond rassemblant au-delà des organisations politiques ». Aux côtés des deux hommes se trouvent Salah Amokrane, la mine sombre, Basile Mouton et Inès Djelida qui se sont chargé·es de la communication durant toute la campagne. « Il s’est passé quelque chose à Toulouse, un espoir est né, poursuit François Piquemal. Il y a eu une espérance et maintenant cette anomalie : la droite reste au pouvoir. Elle aura une opposition qui va lui tenir tête », assure-t-il.
Fustigeant lui aussi la « violence » et les « fake news » émanant du camp adverse dans l’entre-deux-tour, le candidat insoumis promet des jours difficiles : « Jean-Luc Moudenc est le maire de la droite radicalisée. Dans les années qui viennent, on va avoir de la violence sociale et symbolique… Ne baissez pas la tête, soyez fiers […]. À bientôt dans les luttes et au conseil municipal. »
Acclamations. Salah Amokrane brandit les bras des deux François qui se joignent à la foule pour entonner un vibrant Siamo tutti antifascisti, le quatrième de la soirée. Un peu plus tôt, on avait entendu fredonner La semaine sanglante, chanson révolutionnaire de la Commune de Jean-Baptiste Clément. Non loin de là, pendant qu’un journaliste de BFMTV enregistrait son papier face caméra, une militante agitait un keffieh dans tous les sens, suscitant des rires approbatifs. À Toulouse ce soir, sous quelques gouttes timides, la résistance flotte dans l’air au moins autant que la défaite. Et les deux pèsent lourd. Car tout le monde a bien compris à quelles violences les deux orateurs ont fait référence.
Fake islamophobe
Jeudi 19 mars, à l’occasion d’un hommage aux victimes des attentats commis à Toulouse par Mohammed Merah en 2012 (sept personnes tuées dont quatre dans l’école juive Ozar Hatorah), François Piquemal, François Briançon, les députés Hadrien Clouet et Anne Stambach-Terrenoir se sont fait huer, insulter, menacer en présence du préfet, du maire et de ses adjoints qui n’ont pas dit un mot (lire cet article de notre partenaire Mediacités).
Et samedi, veille du scrutin, une affiche électorale représentant une femme voilée affirmant « Le 22 mars je choisis Piquemal (et je garde le haut) » avec les logos de la liste « Demain Toulouse », du NPA, de la Jeune Garde et d’Action directe, a tourné sur les réseaux et est même apparue en publicité sur plusieurs supports. Deux jours après ce qui s’était passé lors de l’hommage, ce fake islamophobe, ainsi que d’autres dont un mettant en scène un homme tatoué LFI frappant un homme à terre, ont plongé les derniers jours de la campagne toulousaine dans un climat violent et délétère.

Au café Le Winger à Toulouse où sont rassemblés les partisans de François Piquemal, le soir du second tour des élections municipales, le 22 mars 2026. © Photo Vincent Nguyen / Riva Press pour Mediapart
Quelle influence cela a-t-il eu sur le vote des Toulousaines et des Toulousains ? Difficile à dire. Mais une chose est certaine : de bout en bout, le maire et son entourage ont usé jusqu’à la corde du discours anti-LFI, mêlant des accusations systématiques d’antisémitisme et de « brutalisation du débat politique » (l’une des expressions favorites de Jean-Luc Moudenc depuis trois mois).
Un terrain sur lequel une partie des socialistes les a suivis. « J’en veux à Carole Delga, elle a une responsabilité dans cette défaite, souligne ainsi le député Christophe Bex. Elle incarne un discours qui fait du mal à la gauche. Tout comme La Depêche du Midi qui s’est empressée de publier des sondages montrant que les gens étaient opposés à la fusion PS-LFI », peste-t-il. La présidente de région Occitanie s’est opposée à la fusion des deux listes et n’a pas appelé à voter François Piquemal.
À 22 heures, la foule amassée devant Le Winger commence à se défaire tranquillement. On a beau être « habitué à prendre des branlées », les mines sont tristes. Comme en 2020, avec la défaite d’Archipel Citoyen, les Toulousaines et Toulousains ont vu que les socialistes ont conservé Paris et Marseille, que l’écologiste Doucet devrait gagner à Lyon.
Encore une fois, Toulouse, cette ville qui adore se raconter qu’elle est de gauche, bascule à droite. Les équipes de sécurité s’en vont, les caméras se plient, des journalistes recueillent d’ultimes témoignages. La ville est calme. Sur quelques boucles de journalistes, tournent les photos de Moudenc et de son équipe, sourire aux lèvres.