Le Conseil économique, social et environnemental s’alarme de l’offensive « anti-genre » en Europe
La délégation aux droits des femmes du CESE met en garde contre « un projet politique antidémocratique global qui poursuit l’objectif plus large de détricotage des droits humains, de manière plus ou moins insidieuse ».

Etablir un état des lieux de la menace et appeler à une réponse collective pour défendre « les valeurs démocratiques qui nous rassemblent » face à une « vague anti-progressiste » qui gagne en puissance. Telle est l’ambition portée par le projet de résolution sur le déploiement des mouvements « anti-genre » en Europe, défendu mercredi 25 mars en assemblée plénière par la délégation aux droits des femmes du Conseil économique, social et environnemental (CESE). L’institution, porte-voix de plus de 80 organisations (syndicats, entreprises, associations…) est la troisième assemblée consultative de la République, derrière l’Assemblée nationale et le Sénat.
Dans ce texte, elle rappelle que, si les droits des femmes et des minorités LGBT constituent les cibles privilégiées de la mouvance anti-genre, elle ne s’arrête pas là. Le but est bien, à terme, la remise en cause de principes au cœur des valeurs européennes.
« On est face à un projet politique antidémocratique global qui poursuit l’objectif plus large de détricotage des droits humains, de manière plus ou moins insidieuse », résume Agathe Hamel, présidente de la délégation aux droits des femmes et rapporteuse du texte. Avant que son mandat s’achève, conformément aux statuts qui prévoient un renouvellement des membres du CESE tous les cinq ans, la délégation a donc « souhaité présenter son analyse contextuelle pour participer à la prise de conscience, avec la volonté d’appeler à un réveil démocratique », expose Agathe Hamel. Signe de la sensibilité du sujet, « plusieurs centaines d’amendements ont été déposés » pour aboutir au document final examiné mercredi.
Combat culturel
Intitulée « Consolider et organiser la défense de nos principes démocratiques face aux stratégies anti-genre », la résolution a été élaborée à partir d’une série d’auditions et de déplacements, et en se fondant sur des travaux préexistants sur ce sujet, notamment ceux du Forum parlementaire européen des droits sexuels et reproductifs. A cette organisation, qui regroupe des députés européens de différents bords engagés en faveur des droits sexuels et reproductifs et de l’égalité entre les genres, elle emprunte un chiffrage qui fait froid dans le dos.
Entre 2019 et 2023, 1,18 milliard de dollars (environ 1,02 milliard d’euros) auraient été consacrés à la lutte anti-genre, selon ses calculs, par le biais de fondations philanthropiques et de sociétés de gestion. En arrière-plan, on trouve des acteurs du « secteur privé, représenté par des chrétiens conservateurs, des milliardaires russes et américains, des hommes d’affaires européens, ainsi que des élites technologiques », comme le milliardaire Pierre-Edouard Stérin et son Fonds du bien commun.
La France, bien qu’engagée sur les sujets d’égalité, « est le deuxième pays d’Europe à enregistrer le chiffre le plus élevé de sources de financement anti-genre (165,7 millions de dollars), juste derrière la Hongrie (172,2 millions de dollars) », rapporte le CESE. Par exemple, la Fondation Jérôme Lejeune, reconnue d’utilité publique pour son action en faveur des personnes porteuses de trisomie 21, joue en parallèle un rôle central dans le plaidoyer contre l’avortement en Europe, consacrant 14 % de son budget à l’activisme anti-genre sous le couvert de la « défense de la vie », indique la résolution.
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Campagne anti-avortement, manifestations anti-LGBT, formation d’élites politiques, contestation des travaux menés en sciences sociales… Les actions recouvrent un ensemble d’initiatives ayant en commun la contestation des évolutions récentes liées à l’égalité entre les femmes et les hommes, aux droits reproductifs et sexuels comme à l’avortement, et à la reconnaissance des droits des personnes LGBT.
Avec un objectif : « empêcher la progression du cadre normatif ». La lutte contre la prétendue « théorie du genre » est un exemple du combat culturel mené par ces groupes. Mobilisé notamment par les opposants au mariage pour tous et aux programmes d’éducation à la sexualité, ce concept, « terme épouvantail », « tente d’imposer l’idée selon laquelle les questions de genre ne sont pas des réalités scientifiques démontrées par les sciences sociales, mais serait une simple “théorie” sans autre valeur qu’idéologique », explique le CESE.
Organiser la riposte
Cette bataille idéologique est portée par des responsables politiques, majoritairement à la droite et à l’extrême droite de l’échiquier, « étroitement liés aux projets politiques illibéraux », résume le CESE. Les exemples de la Hongrie, de l’Italie ou de la Pologne, théâtres de régression concernant le droit à l’avortement, la lutte contre les violences faites aux femmes, et les droits des personnes LGBT, sont cités.
Face à ce péril, accentué par le phénomène de concentration médiatique peu propice aux débats contradictoires, le CESE en appelle à la prise de conscience, afin d’organiser la riposte. Le soutien aux « espaces propices pour se rassembler et créer du commun » est l’une des pistes. Avec cette conviction, énoncée par Agathe Hamel : « Nous avons encore la capacité d’agir face à cette offensive. Ce combat ne doit pas être relégué aux organisations partisanes, il en va de notre socle commun. »