Qu’en est t’il d’un antisémitisme chez Mélenchon, LFI et dans la gauche ?

La lutte contre l’antisémitisme a cessé d’être un principe structurant pour la gauche

Analyse

A gauche, le consensus hérité de l’affaire Dreyfus sur le rejet de l’antisémitisme semble s’effriter, comme en témoignent les déclarations complotistes qui circulent autour de l’affaire Jeffrey Epstein.

Publié hier à 11h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/24/la-lutte-contre-l-antisemitisme-a-cesse-d-etre-un-principe-structurant-pour-la-gauche_6674044_3232.html

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C’est en pleine affaire Dreyfus, au moment du procès d’Emile Zola, en 1898, que fut fondée la Ligue des droits de l’homme (LDH). Dans les années 1930, c’est son président qui a œuvré à l’union des partis de gauche, syndicats et associations antifascistes, accompagnant l’élan qui aboutira au Front populaire. Aujourd’hui, cette même LDH dénonce les propos tenus, à Lyon, le 26 février, sur Jeffrey Epstein par Jean-Luc Mélenchon « pour leurs contenus conspirationniste et antisémite ». « Jouer sur les ressorts de l’antisémitisme, puis se placer dans le déni et la victimisation en accusant ceux qui dénoncent les propos d’être eux-mêmes antisémites, énonce-t-elle, c’est s’affranchir de toutes les valeurs de l’antiracisme et trahir celles du camp progressiste. »

Entre l’affaire Dreyfus et l’affaire Epstein, il y a évidemment bien peu à voir. L’une avait en son cœur un innocent, officier accusé de trahison par l’armée de son propre pays, condamné à tort. L’autre a pour centre un coupable, pédocriminel, milliardaire, homme de réseau, qui a largement échappé à la justice, et que personne ne songerait à défendre. Ces deux injustices, quoique diamétralement opposées, mettent au défi le camp progressiste de se positionner.

La gauche n’était pas alignée sur l’affaire Dreyfus avant l’intervention de Zola. Au XIXe siècle, l’antisémitisme est devenu une « sous-section de l’anticapitalisme », selon la formule de l’historien Michel Winock. Une partie des socialistes, notamment les guesdistes [partisans de Jules Guesde, 1845-1922], voyaient dans l’affaire Dreyfus un simple conflit entre fractions de la bourgeoisie. Jean Jaurès lui-même mit du temps à clarifier sa position. Il est utile de s’en souvenir : l’unité n’était pas acquise. Il a falludkt’8?6&((: le travail d’intellectuels, de journalistes, de magistrats pour que la raison l’emporte sur les passions antisémites, puis la volonté politique de Jaurès pour rassembler la gauche autour de la défense d’Alfred Dreyfus.

Jean-Luc Melenchon à Lille le 19 mars 2026.
Jean-Luc Melenchon à Lille le 19 mars 2026.  SAMEER AL-DOUMY / AFP

Si l’antisémitisme a pu parfois refaire surface sous des formes renouvelées, comme avec « l’antisionisme » stalinien après la seconde guerre mondiale, l’affaire fit de la lutte contre l’antisémitisme un élément structurant de la gauche française. Elle contribua à l’associer durablement à des valeurs comme la protection des minorités au nom de l’égalité et la primauté de la justice sur la raison d’Etat. Elle permit aussi de dissocier la critique du capitalisme des imaginaires antisémites, renvoyant ces derniers vers l’extrême droite.

Plus d’un siècle plus tard, comment la gauche actuelle pense-t-elle l’affaire Epstein ? Les dernières déclarations de Jean-Luc Mélenchon apparaissent comme le symptôme d’une lente désagrégation du consensus à gauche sur les questions d’antisémitisme, de plus en plus renvoyé dos à dos avec l’islamophobie. Plusieurs épisodes ont jalonné cette fracture entre gauches : l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, l’attentat contre l’école juive de Toulouse en 2012, les marches contre l’islamophobie en 2019, ou contre l’antisémitisme après les attaques du 7 octobre 2023.

Ligne ténue

L’affaire Epstein vient ajouter au désordre. Elle nourrit pourtant une interrogation sur laquelle la gauche devrait avoir beaucoup à dire : des élites au moins complaisantes, au pire criminelles, se sont protégées entre elles. Entachée de larges zones d’ombre, elle contraint à marcher sur une ligne ténue entre critique légitime des élites et inflammation des imaginaires complotistes, l’antisémitisme n’étant alors jamais loin.

Loin d’être un dérapage, les plaisanteries de Jean-Luc Mélenchon sur le nom d’Epstein venaient coiffer une longue charge contre les « grands médias », de Marianne au Figaro, « la même chose », dans laquelle il moquait les journalistes courant les « repas de presse en ville », faisait huer Franceinfo, et suggérait que le secret de l’instruction n’était jamais respecté par la presse, sauf pour l’affaire Epstein.

La députée européenne « insoumise » Rima Hassan s’embarrasse moins de sous-entendus lorsqu’elle tweete un article duParisien sur la « piste russe » dans l’affaire Epstein, écrit, selon elle, « pour mieux nous faire oublier la piste du Mossad », suggérant donc une opération de dissimulation de la part d’un « grand média ». Un autre tweet de Mme Hassan mettant en cause le diplomate « franco-israélien » Fabrice Aidan (il est en fait uniquement français) était commenté par Alain Soral, figure de la sphère complotiste d’extrême droite, qui concluait : « Ça commence vraiment à craquer de partout. »

Lire aussi (2024) |  Antisémitisme : comment Jean-Luc Mélenchon cultive l’ambiguïté*

C’était déjà pour s’opposer à ce qu’il appelle la « propagande de l’officialité » que Jean-Luc Mélenchon avait déclaré l’antisémitisme « résiduel » en France en juin 2024 (alors qu’il explosait). La question de savoir s’il est un peu, beaucoup, passionnément antisémite dans son cœur importe peu. Les effets de ces discours sont les mêmes : ils attisent la défiance et propagent la violence, dans son camp et au-delà. Lorsqu’elle perd la capacité de distinguer clairement la critique des pouvoirs de la suspicion généralisée, la gauche risque de piétiner des principes qui ont longtemps fondé sa légitimité politique.

Pour la gauche, le défi est donc stratégique autant que moral : comment articuler une critique radicale des puissances économiques et politiques sans laisser prospérer les imaginaires conspirationnistes qui recyclent des vieux stéréotypes antisémites ? Comment, devant la menace du Rassemblement national, ne pas faire des électeurs des orphelins, « marionnettes des immédiatetés successives », selon la formule du sociologue Philippe Corcuff, obligés de choisir entre la victoire de leur camp divisé et des principes auxquels ils sont profondément attachés ?

C’est peut-être là que se situe aujourd’hui l’héritage le plus exigeant du dreyfusisme : la critique du pouvoir n’a de force que lorsqu’elle s’appuie sur des faits, et que la raison doit toujours finir par l’emporter sur les imaginaires de la suspicion.

*Antisémitisme : comment Jean-Luc Mélenchon cultive l’ambiguïté

Le fondateur de La France insoumise a multiplié, en dix ans, des propos empruntant aux stéréotypes antisémites. Au point de susciter l’incompréhension jusque dans son camp et, depuis trois mois, de crisper une large partie de l’opinion. 

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le 05 janvier 2024 à 15h30, modifié le 06 janvier 2024 à 06h04 https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/01/05/antisemitisme-comment-jean-luc-melenchon-cultive-l-ambiguite_6209231_823448.html

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Jean-Luc Mélenchon, dans le cadre de ses « meetings pour la paix et la justice », à Rennes, le 14 décembre 2023.
Jean-Luc Mélenchon, dans le cadre de ses « meetings pour la paix et la justice », à Rennes, le 14 décembre 2023.  GUILLAUME SOUVANT / AFP

Ce soir d’août 2023, l’heure est aux retrouvailles. Le député socialiste de l’Essonne Jérôme Guedj et Jean-Luc Mélenchon, brouillés depuis quinze ans, dînent ensemble. Quelques semaines plus tôt, les obsèques de leur ami commun Bernard Pignerol ont pavé le chemin de la réconciliation. Le fondateur de La France insoumise (LFI) et son ancien conseiller parlementaire, qui fut longtemps un fils spirituel, passent quatre heures ensemble.

Au cours du repas, Jérome Guedj met sur la table la dernière polémique en date. Le 16 juillet, Jean-Luc Mélenchon a encore dérapé, accusant le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Yonathan Arfi, d’être « d’extrême droite », provoquant l’indignation et réactivant le procès en antisémitisme qui lui est fait. Quand un « homme de gauche » est « traité d’antisémite, c’est qu’il n’est pas loin du pouvoir », théorisait-il en 2018.

Voilà dix ans que les doutes accompagnent les saillies provocatrices de Jean-Luc Mélenchon, depuis qu’il avait accusé Pierre Moscovici, en 2013, de ne « pas penser français », mais « finance internationale ». Une critique qui évoquait un poncif antisémite à travers l’image du banquier juif. Il justifia cette sortie en assurant ignorer la confession de celui qui était alors ministre de l’économie de François Hollande. Mais, peu à peu, le chef de file de la première formation à gauche s’attire l’animosité d’une grande partie des représentants de la communauté juive.

En cette soirée d’été, il persiste et signe : ces accusations seraient faites pour le « discréditer », argue-t-il face à Jérôme Guedj. Ce dernier ne comprend plus son ancien mentor et confie son « énorme colère » vis-à-vis de « quelqu’un d’aussi intelligent qui pose des cailloux de plus en plus gros »« Il me pousse à questionner ce qui ne devrait jamais l’être »,confie au Monde l’élu socialiste, biberonné à la laïcité et qui a toujours refusé de « jouer les juifs de service ».

« Le pire, c’est l’idée de l’anti-France »

Le socialiste et l’« insoumis », réunis au sein de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale, ne le savent pas, mais les massacres du 7 octobre vont bientôt marquer un point de rupture. Et, pour l’alliance de gauche, le début d’une crise qui aboutira à l’implosion.

D’abord parce que Jean-Luc Mélenchon refuse de qualifier le Hamas, coupable d’exactions envers les civils israéliens, de « groupe terroriste ». Ensuite parce qu’il multiplie les déclarations ambiguës. Il accuse Elisabeth Borne, fille d’un rescapé de la Shoah, de rallier un « point de vue étranger ». Et Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, de « camper à Tel-Aviv » et de ne pas parler « au nom du peuple français ».  « Le pire, c’est l’idée de l’anti-France : ça pue les années 1930 », réagit Samuel Lejoyeux, président de l’Union des étudiants juifs de France, en référence au vieux trope antisémite de la double allégeance. Le 3 décembre, il provoque de nouveau l’indignation en qualifiant l’éditorialiste de LCI Ruth Elkrief de « manipulatrice » et de « fanatique ».

Lire aussi le décryptage :  Les ambiguïtés de Mélenchon et de LFI sur le Hamas fissurent la Nupes

kl Qu’arrive-t-il à Jean-Luc Mélenchon ? Ce dernier n’a pas répondu aux sollicitations du Monde. Au sein de LFI, sa garde rapprochée le défend et perçoit dans les critiques des attaques émanant de l’extrême droite. Certains sont également à l’origine de dérapages, jamais condamnés par Mélenchon. Le 1er janvier, le député, âgé de 31 ans, David Guiraud, publie, en réaction à la plainte déposée contre lui par l’Observatoire juif de France pour « apologie du terrorisme », une image des Dragons célestes, ces figures de manga japonais riches, puissantes et manipulatrices, utilisées par les sphères antisémites 2.0 pour cibler les juifs. Aussitôt, l’élu du Nord, qui avait déjà tenu, le 10 novembre, des propos aux relents révisionnistes, estimant que « le bébé dans le four » et « la maman éventrée », « ç’a été fait, en effet, par Israël », s’attire une pluie de critiques. Il les juge « brutales et malhonnêtes », mais efface son tweet.

Discours en mémoire de la rafle du Vél’ d’Hiv

A voix basse, d’autres « insoumis » ne comprennent plus leur ancien mentor et s’interrogent : à quoi joue-t-il ? Celui qui est capable de s’émouvoir pour d’autres minorités (comprendre, les musulmans) ne perçoit-il pas, tout à sa stratégie de tout conflictualiser, qu’il blesse de nombreux concitoyens juifs ? « Ce qui me semble dévastateur, c’est que la gauche, parce que Mélenchon est vu comme sa figure de proue, perde son magistère moral sur la question de la lutte contre l’antisémitisme », déplore Dominique Sopo, président de SOS Racisme.

Lire aussi la chronique :  « Après s’être fait dérober la défense de la laïcité, la gauche se fait voler la dénonciation de l’antisémitisme »**

Rien ne prédestinait Jean-Luc Mélenchon, républicain convaincu, ancien franc-maçonnerie, à jouer un jour avec les limites de la lutte contre l’antisémitisme, devenue une valeur cardinale à gauche. En 2015, après les attentats islamistes contre Charlie Hebdo, qui font douze morts, et l’Hyper Cacher, où périssent quatre personnes de confession juive, il livre au Théâtre Déjazet, à Paris, une ode à la « laïcité » et à la « République ». Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, vient de s’adresser aux Français juifs pour leur dire que « l’Etat d’Israël est [leur] foyer ». Mélenchon monte alors au créneau contre ceux qui « veulent faire le tri entre les Français » et rappelle que la « Révolution de 1789 » a institué la « citoyenneté de tous les Français ». Et donc celle des juifs.

Mais, en soi, la question juive ne l’a « jamais intéressé », se remémore le psychanalyste Gérard Miller, un ami tombé en disgrâce. « Je l’ai toujours vu s’en contrefoutre du conflit [israélo-palestinien] », corrobore Jérôme Guedj. « Dans les débats sur le Proche-Orient, je n’ai jamais entendu la moindre hostilité de sa part à l’égard des juifs, mais on n’en parlait pas, car ce n’était pas un sujet entre nous », se remémore Julien Dray, cofondateur, dans les années 1990, avec Mélenchon de l’un des courants du PS. « Quand il était au ministère [de l’enseignement professionnel, entre 2000 et 2002], il y avait des juifs, des Arabes, des Noirs, une espèce de diversité, qui était l’essence de ce qu’on était », confirme la sénatrice socialiste de l’Oise Laurence Rossignol. Jean-Luc Mélenchon se montrait même, selon Dray, « plutôt philosémite ».

En bon psychanalyste, Gérard Miller, l’ancien mao, fait un lien entre cet événement et le basculement de Mélenchon. « Après Knoll, les choses se sont empirées », retrace-t-il. L’année suivante, Jean-Luc Mélenchon attribue au « grand rabbin d’Angleterre » et aux « réseaux d’influence du Likoud [parti de Nétanyahou]» la défaite électorale du député travailliste britannique Jeremy Corbyn, lui-même accusé d’avoir nourri l’antisémitisme au Labour. Lui ne fera pas de « génuflexion » devant le CRIF, ajoute-t-il, provoquant le scandale. « Il y a tout : l’idée du complot juif, des forces extérieures qui contrôlent et manipulent. Si ç’avait été Le Pen, tout le monde aurait hurlé », analyse Simone Rodan-Benzaquen, directrice Europe de l’American Jewish Committee.

Si pareilles nuances, qui rallient probablement une grande partie de l’opinion, ont tant de mal à être exprimées par les responsables politiques, c’est que, contrairement à leur volonté proclamée de « ne pas importer » le conflit israélo-palestinien, leurs stratégies cherchent à exploiter les émotions exacerbées en France par la guerre. Funeste signe des temps, cette instrumentalisation se focalise pour la première fois sur la question de l’antisémitisme et elle s’opère à front renversé.

En 2021, rebelote. Sur BFM-TV, Mélenchon accuse Eric Zemmour de reproduire « beaucoup de scénarios culturels ». Comme si « le judaïsme » était « profondément réactionnaire », analyse l’historien Robert Hirsch, auteur de La Gauche et les juifs (Le Bord de l’eau, 2022). Longtemps, Gérard Miller, petit-fils de déporté, l’a défendu bec et ongles, jurant ne jamais l’avoir entendu tenir de propos déplacés en privé. Quant aux sorties publiques de Mélenchon, il préfère parler d’« incontestables fautes politiques », plutôt liées à son « manque d’empathie » sur la question juive. Mais, aujourd’hui, lui aussi commence à douter : « Chaque fois que je regarde un tweet de Mélenchon, j’ai les jetons. »

C’est peu connu, mais l’ancien sénateur était très apprécié par la communauté juive de son ancien fief de Massy (Essonne), à la tête de laquelle trônait Jean-Pierre Guedj, le père de Jérôme. Le jour où la synagogue locale est attaquée à coups de cocktails Molotov, l’ancien adjoint au maire devenu ministre n’hésite pas une seconde et file à Massy. Le 16 juillet 2000, il convainc Lionel Jospin, alors premier ministre, de le laisser prononcer un puissant discours en mémoire de la rafle du Vél’ d’Hiv. Sent-il la nécessité de rappeler cette époque ? Alors qu’il est déjà sous le feu des critiques, en juillet 2020, Jean-Luc Mélenchon republie ce discours en intégralité sur Facebook.

Rancune à l’égard du CRIF

Le début des années 2000 marque aussi les premières fêlures entre la gauche radicale et la communauté juive. Lors de la seconde Intifada (2000-2005), les actes antisémites explosent dans le plus grand « déni de la société », se souvient Yonathan Arfi. Une partie des Français juifs, qui jusque-là votait comme un seul homme pour la gauche, se tourne vers la droite. En 2009, Mélenchon, désormais au Parti de gauche, défile aux côtés de la secrétaire nationale du Parti communiste de l’époque, Marie-George Buffet, contre l’offensive israélienne dans la bande de Gaza. Les premiers slogans anti-Israël retentissent.

Le fossé ne cessera ensuite de se creuser. En 2018, le CRIF tente de décourager Mélenchon de se rendre à l’hommage rendu à Mireille Knoll, cette octogénaire rescapée de la Shoah, victime d’un odieux crime antisémite.

Le président du CRIF de l’époque, Francis Kalifat, accuse, au téléphone, le député LFI de la Seine-Saint-Denis Alexis Corbière de « flatter une clientèle électorale ». Dans la manifestation, le leader de LFI se fait attaquer par la Ligue de défense juive, un groupe d’extrême droite : « Mélenchon, tu aimes sucer les Arabes ! » L’épisode marque au fer rouge l’ancien sénateur socialiste, qui nourrira une rancune toujours vivace à l’égard du CRIF.

Lire aussi l’entretien :  Nonna Mayer : « Les stéréotypes antisémites gardent un certain impact dans une petite partie de la gauche »

« Fautes politiques »

Nouvelle sortie de route en juillet 2020 : Mélenchon assène que Jésus a été mis sur la croix « par ses propres compatriotes », reprenant l’idée du peuple déicide, vieille rhétorique de l’antisémitisme catholique. Gérard Miller y voit « l’une des conneries » que l’ancien enfant de chœur « a pu entendre au catéchisme ».

A l’été 2023, Alexis Corbière a tenté de reconstruire des ponts entre LFI et la communauté juive, en demandant à Dominique Sopo d’intervenir auprès de Yonathan Arfi. « Jean-Luc, ce n’est pas LFI, et LFI ce n’est pas toute la gauche », argumente le président de SOS Racisme auprès de son homologue du CRIF. Il trouve porte close. Ce dernier craint aussi, s’il renoue le dialogue avec LFI, de devoir répondre au Rassemblement national (RN) qui, dans sa volonté de dédiabolisation, « tape à la porte, matin, midi et soir ». « Au CRIF, on a choisi de n’avoir ni LFI ni le RN », résume Yonathan Arfi.

Où s’arrête la défense du peuple palestinien et la critique légitime du gouvernement de Nétanyahou, et où commence l’antisémitisme ? Les frontières entre l’antisionisme, notion au cœur de la gauche radicale, et l’antisémitisme, sont brouillées. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon invoque le droit de blâmer la politique israélienne. Lors d’une conférence à Rochefort (Charente-Maritime), le 30 novembre 2023, il fustige « le rayon paralysant de l’accusation d’antisémitisme pour faire taire toute critique envers M. Nétanyahou ».

Lire l’éditorial du « Monde » :  Jean-Luc Mélenchon : le calcul de l’outrance

Bien qu’il prône une solution à deux Etats, Mélenchon maintient l’ambiguïté, donnant le sentiment d’un manque d’empathie pour les Israéliens. Au sein de LFI, il doit aussi composer avec différentes sensibilités. Une partie de ses membres tend clairement vers l’« extrême gauche », dont les positions propalestiniennes prennent leurs racines dans les années 1970, quand « l’Etat d’Israël est perçu comme un porte-avions de la pensée occidentale créée par une alliance russo-américaine », détaille l’historien du gauchisme Philippe Buton. Ces thèses peuvent d’ailleurs résonner chez le vieux chef. « Pour Jean-Luc Mélenchon, le mal absolu, c’est l’impérialisme américain », rappelle Julien Dray.

« Capter les voix des musulmans »

Avec le temps, la ligne de cette gauche s’est radicalisée, tandis que celle du gouvernement de Nétanyahou s’est durcie. Elle confine désormais à une remise en question de la légitimité de l’Etat d’Israël. Le 17 octobre, la députée LFI de Paris Danièle Obono a laissé entendre sur Sud Radio que le Hamas était un « mouvement de résistance ».

Si Mélenchon s’empare de la cause palestinienne, ce serait pour « capter les voix des musulmans dans les banlieues », qui sont « dix fois plus nombreux que les juifs en France », détaille l’historien Michel Dreyfus, auteur de L’Antisémitisme à gauche (La Découverte, 2011). Certains font un lien entre les ambiguïtés de l’« insoumis » à l’égard des juifs et son virage vers les quartiers populaires, officialisé en 2019, lors de la marche controversée contre l’islamophobie, bien que les « insoumis » se défendent de viser une religion en particulier. Une stratégie qui a permis à Mélenchon de se hisser aux portes du second tour de la présidentielle, en 2022.

Cette politique électoraliste revêt également un caractère idéologique : elle viserait à opérer une « bascule entre la classe ouvrière française, qui ne correspond plus au fantasme des damnés de la terre, et la classe ouvrière racisée », suppose Philippe Buton. Autrement dit, le nouveau prolétaire serait issu de l’immigration maghrébine et africaine. A contrario, les juifs seraient devenus « les hyperblancs »« le système »« la minorité qui a trahi la minorité », détaille Yonathan Arfi. Pour se faire entendre dans les banlieues où l’abstentionnisme est fort, il faut, dans la stratégie de Mélenchon, « parler cru et dru ». Il faut aussi – et c’est moins assumé – ne pas brusquer un électorat musulman supposé. D’où l’absence de l’« insoumis » à la marche contre l’antisémitisme, organisée par Yaël Braun-Pivet et le président du Sénat, Gérard Larcher, le 12 novembre.

Lire aussi :   Marche contre l’antisémitisme : La France insoumise isolée au sein de la gauche

Après trois mois de guerre à Gaza, Jean-Luc Mélenchon n’a pas dévié d’un pouce, refusant de s’amender sur le moindre de ses propos. Cette obstination s’est traduite par une dégringolade dans plusieurs baromètres d’opinion, faisant de l’ancien sénateur socialiste une personnalité plus diabolisée que Marine Le Pen. Indifférent, le vieux leader sillonne la France, son ouvrage à la main, Faites mieux ! Vers la révolution citoyenne (Robert Laffont, 2023), accusant ses détracteurs de vouloir le faire taire.

**« Après s’être fait dérober la défense de la laïcité, la gauche se fait voler la dénonciation de l’antisémitisme »

Chronique

La guerre à Gaza est efficacement utilisée par Marine Le Pen pour réaliser ce qui relevait de l’impensable : se poser en rempart contre l’antisémitisme, explique, dans sa chronique, Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».

Publié le 19 novembre 2023 à 05h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/19/apres-s-etre-fait-derober-la-defense-de-la-laicite-la-gauche-se-fait-voler-la-denonciation-de-l-antisemitisme_6201043_3232.html

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Comment échapper aux indignations détournées ou manipulées ? Comment protester contre l’insupportable sans alimenter les haines ? Comment refuser de choisir un « camp » sans pour autant baisser les bras ?

Vu de France, il devrait être possible de ne pas chercher à dresser une hiérarchie entre les attaques du Hamas du 7 octobre, le plus grand massacre de juifs depuis la seconde guerre mondiale, et les bombardements de Gaza, « catastrophe humanitaire inédite » et « carnage », selon l’ONU. Il devrait être possible de reconnaître le droit d’Israël à se défendre tout en s’indignant du sort infligé aux civils de Gaza et de Cisjordanie. De plaider en faveur du droit des Palestiniens à un Etat tout en dénonçant l’antisémitisme. De critiquer la politique d’Israël sans être accusé de haine des juifs. De manifester contre l’antisémitisme sans montrer du doigt les musulmans.

Certes, des voix s’élèvent contre la binarité, réclamant de substituer le « oui et » au « oui mais ». Karim Kattan, écrivain palestinien, revendique ainsi « les contradictions, la nuance » comme « acte révolutionnaire » dans « un paysage politique et médiatique marqué par les superlatifs, la certitude »Le député européen Raphaël Glucksmann, lui, se réclame d’une « raison politique » qui « condamne inconditionnellement le Hamas » mais est « incapable de soutenir inconditionnellement un gouvernement israélien qui (…) a tant fait pour renforcer l’ennemi mortel qu’il entend (…)éradiquer ». Les cinq cents artistes signataires d’un « appel à marcher silencieusement », dimanche 19 novembre à Paris, « pour faire entendre “la voix de l’union” en France », publié dans Télérama, portent un message voisin, eux qui s’insurgent contre « cette injonction de choisir un camp à détester ».

Provocations verbales

Lire aussi :  Le rejet de l’antisémitisme n’est pas négociable

La gauche, porteuse historiquement des droits et des libertés des Français juifs – depuis l’émancipation par la révolution en 1791 jusqu’à l’antiracisme, en passant par la défense du capitaine Dreyfus –, se trouve dramatiquement en position de défense. Le temps est fini où l’identité juive et le vote de gauche étaient quasi indissociables.

Après s’être fait dérober la défense de la laïcité et le soutien des classes populaires, la gauche est en train de se faire voler la dénonciation de l’antisémitisme. La guerre à Gaza est efficacement utilisée par Marine Le Pen pour réaliser ce qui relevait de l’impensable : se poser en rempart contre l’antisémitisme. Dans ce rôle, 42 % des Français lui font confiance, selon un sondage IFOP, contre 41 % à Emmanuel Macron et 17 % à Jean-Luc Mélenchon.

L’ahurissante série de provocations verbales de ce dernier – l’antisémitisme n’était pour le leader de La France insoumise (LFI) qu’un « prétexte » aux manifestations du 12 novembre – ne doit pas masquer une réalité plus ancienne : depuis plus de vingt ans, la gauche a fermé les yeux sur la montée d’un antisémitisme liée notamment à la propagande islamiste, laissant la droite et l’extrême droite la dénoncer.

Professeur d’histoire en zone d’éducation prioritaire, Iannis Roder se souvient comment, dès 2001, la seconde Intifada et le 11-Septembre ont « libéré une parole haineuse dans [s]es classes »« L’antisémitisme débridé le disputait à l’homophobie et au sexisme dans un silence quasi général », écrit-il dans La Jeunesse française, l’école et la République (Editions de l’Observatoire, 2022)Même après le meurtre d’Ilan Halimi en 2006, même après les assassinats d’enfants juifs à Toulouse en 2012, la prise d’otages du magasin Hyper Cacher en 2015, les meurtres de Sarah Halimi en 2017 et de Mireille Knoll en 2018, ajoute-t-il, « certains continuent de penser que tout cela n’est que résiduel ou le résultat de nos politiques d’exclusion ».

Vieux préjugés

Aujourd’hui, Marine Le Pen, à contre-emploi, dénonce l’antisémitisme pour faire oublier l’histoire de son parti. Mais comment pourrait-elle être crédible sur la défense des juifs, elle dont le projet politique est fondé sur la discrimination (la « préférence nationale ») et dont le principal lieutenant, le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, ne voit pas en quoi Jean-Marie Le Pen est antisémite ? Quant à Jean-Luc Mélenchon, il cultive l’ambiguïté sur les juifs dans le but de séduire un prétendu « électorat de banlieue ». En réalité, chacun à sa manière, sous le couvert d’un positionnement sur la guerre à Gaza, ne fait que jouer avec le feu du « vieil antisémitisme » français.

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Car « le ressort premier de l’antisémitisme en France, explique l’enquête annuelle de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, n’est pas la critique d’Israël » : les vieux préjugés – refus de voir les juifs comme des Français comme les autres, croyance dans leur pouvoir excessif et dans leur rapport supposé particulier à l’argent – pèsent« de loin le plus lourd », en particulier chez des personnes au « faible niveau d’instruction », positionnées « à droite ou à l’extrême droite », ainsi que de façon « très marquée chez les musulmans ». Les électeurs d’extrême droite sont en réalité peu nombreux (29 % contre 65 % à l’extrême gauche) à être favorables à la lutte contre l’antisémitisme et c’est parmi eux que ces « préjugés antijuifs classiques » sont « florissants ».

Les faux sourires envers les juifs d’une extrême droite aux fondements antisémites toujours actifs, comme les clins d’œil de LFI aux musulmans, risquent donc d’attiser un antisémitisme latent. Une double manipulation qui brouille le paysage, souille le modèle républicain et alimente le désarroi, loin du sens de la nuance et de la lucidité que requièrent les circonstances.

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***Grégoire Kauffmann, historien : « La présence sidérante du RN à la manifestation contre l’antisémitisme est le signe d’une profonde recomposition du jeu politique »

Propos recueillis par Publié le 12 novembre 2023 à 06h00, modifié le 12 novembre 2023 à 09h01 https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/11/12/gregoire-kauffmann-historien-la-presence-siderante-du-rn-a-la-manifestation-contre-l-antisemitisme-est-le-signe-d-une-profonde-recomposition-du-jeu-politique_6199658_3232.html

Temps de Lecture 7 min. 

Entretien

L’historien analyse, dans un entretien au « Monde », les spécificités de l’antisémitisme français et son évolution. Il explique aussi comment la normalisation entreprise par Marine Le Pen a permis au Rassemblement national de « se débarrasser de son lourd passé » en la matière.

Grégoire Kauffmann, spécialiste des XIXe et XXe siècles et des droites radicales, enseigne à Sciences Po Paris. L’historien a notamment publié Edouard Drumont (Perrin, 2008) et Le Nouveau FN. Les vieux habits du populisme (Seuil, 2016). Il vient de consacrer un ouvrage aux années 1980 et à l’affaire des otages au Liban – l’un des otages étant son père, le journaliste Jean-Paul Kauffmann – qui mêle au portrait de l’époque ses souvenirs d’adolescent (L’EnlèvementFlammarion, 400 pages, 22,90 €).

Comment l’historien que vous êtes analyse-t-il le regain d’antisémitisme observé, en France, depuis l’attaque du Hamas ?

Cette brusque flambée n’est pas une surprise dans la mesure où les crises proche-orientales ont toujours des répercussions en France. On l’a vu pendant la guerre des Six-Jours, en 1967, ou pendant la seconde Intifada, au début des années 2000 : le conflit israélo-palestinien hystérise le débat politique – et nourrit les controverses intellectuelles. Après la guerre des Six-Jours et la déclaration de Charles de Gaulle sur le peuple juif « sûr de lui-même et dominateur », le philosophe Raymond Aron avait écrit un livre, De Gaulle, Israël et les Juif[Plon, 1968 ; Les Belles Lettres, 2020], dans lequel il estimait que ces propos autorisaient « solennellement un nouvel antisémitisme ». En 2002, après la seconde Intifada, l’historien des idées Pierre-André Taguieff avait forgé un néologisme, la « nouvelle judéophobie », pour caractériser l’antisémitisme du monde arabo-musulman.

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Le conflit entre Israël et le Hamas a-t-il bouleversé les lignes de force du paysage politique ?

La nouveauté incroyable, c’est bien sûr le fait que le Rassemblement national [RN] ait été convié à rejoindre, dimanche 12 novembre, la grande famille républicaine pour défiler contre l’antisémitisme à l’appel des présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat [Le 7 novembre, Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher ont appelé à une marche civique contre l’antisémitisme, « unissant tous ceux qui se reconnaissent dans les valeurs de la République ». Marine Le Pen a invité dès le lendemain, sur RTL, tous les adhérents et les électeurs du RN à se joindre à cette marche].

Le parcours accompli depuis la profanation du cimetière juif de Carpentras, en 1990, est tout simplement vertigineux : l’immense manifestation qui avait suivi la profanation était un défilé contre le Front national [FN] et se revendiquait comme tel – c’était d’ailleurs la première fois, depuis 1945, qu’un président de la République en exercice, François Mitterrand, se joignait à un cortège.

La présence sidérante du Rassemblement national à la manifestation de dimanche contre l’antisémitisme est le signe d’une profonde recomposition du jeu politique. Dès que Marine Le Pen s’est installée dans l’appareil frontiste, dans les années 2000, elle a compris qu’il fallait mettre le vieil antisémitisme du Front national au rebut : son compagnon de l’époque, Louis Aliot, estimait d’ailleurs en 2013 que l’antisémitisme était la seule chose qui « empêchait les gens de voter » pour le FN, avant d’ajouter : « A partir du moment où vous faites sauter ce verrou idéologique, vous libérez le reste. »

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Nous y sommes : le travail de normalisation de Marine Le Pen a permis au Rassemblement national de se débarrasser de ce lourd passé. La manifestation de dimanche restera un moment essentiel dans l’histoire du parti d’extrême droite : un plafond de verre a explosé.

Emmanuel Macron et les forces politiques du pays ont participé, à leur manière, à ce mouvement en pratiquant le mimétisme rhétorique, en reprenant les éléments de langage du Front national, en l’intégrant dans la famille républicaine et en soulignant, pendant les débats parlementaires, le comportement responsable des députés RN face à la dissipation et à la violence verbale de ceux de La France insoumise [LFI].

Diriez-vous pour autant que le Rassemblement national n’est plus un parti antisémite ?

Marine Le Pen n’a jamais été prise en défaut sur cette question, mais je constate qu’il y a, dans sa rhétorique et celle de ses lieutenants, un imaginaire plus ou moins inconscient qui a à voir avec la tradition antisémite française – la dénonciation de la finance anonyme, de la mondialisation liberticide, des élites cosmopolites. Dans son livre-manifeste Pour que
vive la France
, publié en 2012, elle prend ainsi pour cible Jacques Attali en l’associant au
« gouvernement mondial » et au « nomadisme »
. Dans ce même ouvrage, fidèle au conspirationnisme de sa famille politique, elle fustige le « culte du veau d’or », l’« hypercapitalisme transnational » et « le pouvoir absolu des financiers et des banquiers qui dirigent le monde ». 

Ce discours qui valorise l’identité nationale contre les puissances d’argent, le déracinement ou la mondialisation fait immanquablement écho aux écrits antisémites, au XIXe et au XXe siècle, d’Edouard Drumont ou de Charles Maurras.

Comment analysez-vous le discours de Jean-Luc Mélenchon, qui a été accusé d’antisémitisme en raison de ses positions sur le conflit entre Israël et le Hamas et de son refus de participer à la manifestation de dimanche ?

Il y a, bien sûr, une tradition antisémite de gauche. Pierre Joseph Proudhon, l’un des pères fondateurs de la tradition anarchiste, écrivait que le juif est un prévaricateur qui vampirise l’économie, et le révolutionnaire Auguste Blanqui, qui a passé la plus grande partie de sa vie en prison, avait adopté des positions antisémites très affirmées au nom de l’anticapitalisme. A la fin du XIXe siècle, de nombreux graphomanes socialisants faisaient en outre circuler dans la presse des poncifs qui essaimaient dans le discours social et contaminaient une partie de l’extrême gauche.

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Je ne crois cependant pas que Jean-Luc Mélenchon ait quelque chose à voir avec cette tradition antisémite de gauche – même si certains des militants de LFI pourraient la revendiquer.

Le calcul politique du leader de LFI est limpide : il est opportuniste et électoral. Ses déclarations ambiguës sur le conflit entre Israël et le Hamas ont pour but, cyniquement, de capter le vote des jeunes d’origine arabo-musulmane.

Diriez-vous qu’il y a une spécificité de l’antisémitisme français ?

Oui, je le crois. Lorsque l’antisémitisme, dans sa forme moderne, surgit sur la scène publique, à la fin du XIXe siècle, avec la publication du best-seller d’Edouard Drumont La France juive (1886), il prend pour cible la République – et c’est une singularité française. Edouard Drumont impute le mouvement de laïcisation mis en œuvre par les républicains modérés aux seuls juifs : pour lui, la Révolution française est juive, la IIIe République est juive, le personnel républicain est « enjuivé ». Cet antisémitisme de combat est un héritage des philosophes contre-révolutionnaires comme Joseph de Maistre ou Louis de Bonald : il rejette violemment la modernité.

Edouard Drumont est le premier à faire la synthèse entre trois grandes traditions antijuives : le vieil antijudaïsme religieux dénonçant le peuple déicide ; le discours anticapitaliste tenu par des penseurs comme Auguste Blanqui, Pierre Joseph Proudhon ou même Karl Marx, qui dénoncent les juifs d’argent régnant sur un monde acquis au libéralisme économique ; et l’antisémitisme biologisant et racialisant des « anthropologues » français et allemands de la fin du XIXe siècle.

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Cet antisémitisme qui opère la jonction entre ces trois traditions se nourrit bien sûr des fantasmes qui habitent la société française : à l’époque, le mythe du juif transnational, l’obsession du complot juif et même la dénonciation du « bellicisme » juif structurent l’imaginaire antisémite. Après la première guerre mondiale, on accusera les juifs d’avoir déclenché le conflit au nom de leurs seuls intérêts économiques et, dans les années 1930, tous les antisémites, quels que soient leur tradition et leur pays d’appartenance, dénonceront la « guerre juive » qui risque d’advenir parce que les juifs veulent combattre Hitler.

Comment l’affaire Dreyfus, au tournant du siècle, reconfigure-t-elle cet imaginaire antisémite français ?

Quand l’affaire devient une affaire avec un grand A, en 1897-1898, il y a un moment de confusion : des personnalités politiques comme Jean Jaurès ou Georges Clemenceau utilisent parfois des poncifs antisémites dans leurs discours. L’antisémitisme circule, il infuse – et Edouard Drumont, très habilement, tente de capter tous ces courants. Mais après quelques tâtonnements, la gauche républicaine finit par apporter son soutien à la cause dreyfusarde : les républicains modérés et les socialistes s’opposent frontalement aux antidreyfusards, qui déclenchent des émeutes antijuives, rêvent de renverser la République parlementaire et brûlent des effigies du capitaine Dreyfus et d’Emile Zola. Avec l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme se déporte à droite de l’échiquier politique : il est désormais associé au cléricalisme, au césarisme et à la dénonciation des institutions républicaines.

Est-ce pour cette raison que l’antisémitisme s’enracine durablement à l’extrême droite, dans les années 1930 ?

Dans l’entre-deux-guerres, cet enracinement se cristallise autour de la figure du seul vrai théoricien du nationalisme français : Charles Maurras. Dès les années 1900, il élabore un discours nationaliste et antisémite doté d’une forte rigidité théorique qui se répand dans son mouvement, l’Action française, mais aussi au sein de la droite conservatrice traditionnelle. Charles Maurras rompt avec le discours d’Edouard Drumont, qui se définissait, malgré tout, comme républicain : son « nationalisme intégral » postule la monarchie, qui elle-même postule l’inégalité naturelle entre les hommes. Avec Maurras, les juifs perdent leur statut de citoyens à part entière : l’émancipation des juifs acquise pendant la révolution française est remise en question.

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Cette tradition maurrassienne a eu une influence considérable sur les chapelles de la droite militante, mais aussi de la droite parlementaire. Xavier Vallat, qui sera commissaire général aux questions juives sous le régime de Vichy, mais aussi les groupes de la Fédération républicaine empruntent des idées dans ces écrits théoriques dont le soubassement est l’antisémitisme – les premières lois antijuives prises à l’initiative du régime de Vichy s’inspirent d’ailleurs en partie de cette tradition maurrassienne.

Après la Shoah, les institutions internationales condamnent l’antisémitisme et, en France, la loi Pleven de 1972 crée un délit d’injure et de diffamation à caractère raciste ainsi que de provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale. Complété, en 1990, par la loi Gayssot contre le négationnisme, cet arsenal juridique est-il parvenu, selon vous, à endiguer les formes les plus visibles de l’antisémitisme ?

Le mouvement de dénonciation et de déconstruction de la pensée raciale amorcé au lendemain de la seconde guerre mondiale est inédit dans l’histoire : avant 1945, l’antisémitisme était une opinion comme une autre que l’on pouvait professer sans problème dans l’espace public – elle était même souvent dans la norme. Après 1945, l’antisémitisme devient l’ennemi à combattre : il est interdit par la loi et montré du doigt à l’échelle internationale. Il cesse alors de verser dans les discours raciaux des années 1930 pour s’exprimer, de manière implicite, codée ou inconsciente, à travers une grammaire culturelle ponctuée d’une constellation de poncifs sur les juifs.

Anne Chemin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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