Frédéric Sawicki, politiste : « Le PS ne peut ignorer les attentes des électeurs de LFI »
Tribune
Les résultats des municipales démontrent que la gauche n’est pas défaite et que les socialistes contrôlent toujours 10 des 20 plus grandes villes du pays. Mais le politiste souligne, dans une tribune au « Monde », qu’ils ne pourraient pas gouverner autant de cités sans ses actuels alliés et ne sauraient négliger l’électorat « insoumis » en vue des prochaines échéances nationales.
Au-delà des polémiques des soirées électorales, quels premiers enseignements tirer, au lendemain des élections municipales, sur l’état des forces politiques de gauche dans la perspective de 2027 ?
La gauche, d’abord, n’est pas défaite. A l’échelle du pays, elle maintient sa domination dans la France urbaine : elle continuera à gouverner la moitié des villes de plus de 50 000 habitants.
Ses pertes (Bordeaux, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, Besançon, Poitiers, Cherbourg) sont compensées par presque autant de succès (Saint-Etienne, Nîmes, Amiens, Roubaix, Aubervilliers, Pau).
Ce bilan ne doit cependant pas cacher sa déprise au profit de la droite et de l’extrême droite dans les villes moyennes : le Rassemblement national (RN) et son allié l’Union des droites pour la République (UDR) y ont été les formations les plus présentes au second tour dans les grandes villes – 103 élections sur 238.
Au sein de la gauche, parce qu’il avait le plus de maires sortants, le Parti socialiste (PS) apparaît dominant en voix et en sièges. S’il perd trois de ses fiefs (Clermont-Ferrand, Brest, Cherbourg), il conquiert quatre villes importantes (Strasbourg, Saint-Etienne, Amiens, Pau) et il contrôle toujours 10 des 20 plus grandes villes du pays. Le Parti communiste français (PCF), grâce à sa victoire à Nîmes, se maintient, mais les écologistes connaissent un reflux de leurs positions.
La percée de La France insoumise (LFI) doit, en comparaison, être relativisée. Ses beaux succès (cinq villes de plus de 50 000 habitants) ne doivent pas occulter son cantonnement dans l’opposition là où elle a obtenu des conseillers municipaux et communautaires et son incapacité à avoir su réellement « tordre le bras » du PS. Si LFI a défait le PS à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et à Vaulx-en-Velin (Rhône), elle n’a pas réussi à imposer des fusions dans une majorité de villes, ni empêché le PS de l’emporter au second tour là où l’alliance n’avait pu se faire, notamment à Paris.
Fusions peu opérantes
Les fusions ont constitué l’exception : selon nos calculs, socialistes et « insoumis » ne se sont retrouvés sur la même liste que dans une ville de plus de 50 000 habitants sur cinq. A Toulouse et à Limoges, où une union programmatique a été scellée avec une tête de liste LFI, cette stratégie a en outre été un échec, de même qu’à Brest, Tulle ou Clermont-Ferrand– même si, dans ces trois cas, c’est le report massif des électeurs du RN en faveur de la liste de droite et l’usure des maires sortants qui ont largement fait pencher la balance.
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Le PS ressort-il de ces élections en meilleure position, avec une stratégie claire pour la présidentielle et les législatives ?
S’il est impossible de projeter les scores des élections locales sur les échéances nationales, ces municipales montrent que le PS doit le maintien de ses positions à sa capacité à fédérer dès le premier tour ou à se couler, là où il n’est pas dominant, dans des alliances très larges avec des communistes, des écologistes, des ex-« insoumis », des radicaux de gauche, des membres de Place publique, des représentants associatifs ou des citoyens engagés.
Sans alliés, le PS ne pourrait pas gouverner aujourd’hui autant de villes. On imagine donc mal le parti à la rose renoncer à s’entendre avec eux sur le choix du candidat et du programme pour 2027.
Ces élections municipales confirment donc ce que les élections législatives de 2022 et 2024 avaient déjà montré : le PS est dans l’incapacité d’espérer un retour au pouvoir sans le soutien âprement négocié de partis de gauche dont la liste n’a cessé de s’allonger (Génération.s, Place publique, L’Après, Debout !…) – et donc dans le cadre d’une coalition. En l’absence d’un parti centriste qui, comme le montrent ces municipales, est de moins en moins autonome vis-à-vis de la droite, une stratégie de troisième voie telle qu’elle est incarnée par Raphaël Glucksmann paraît peu réaliste sur le plan local autant que national.
Ces municipales montrent que le PS doit faire avec l’existence d’un électorat « insoumis » qui, dans les terres de gauche, représente en moyenne 15 % des votants. Face au danger du RN ou d’une droite dure, comme à Paris, une partie non négligeable d’entre eux font barrage, mais on peut difficilement imaginer que le PS aborde les futures échéances avec une ligne ignorant les attentes des électeurs de LFI – élections dans lesquelles le PS, en l’absence d’un accord avec LFI, n’a que peu de chances de gagner de nombreux sièges à l’Assemblée.
Bâtir un programme fédérateur
La focalisation du débat politique autour des déclarations et de la personnalité de Jean-Luc Mélenchon a jusqu’ici laissé de côté la question du programme qui pourrait rassembler un électorat de gauche divisé mais au réflexe unitaire face aux grandes échéances. L’attractivité de Jean-Luc Mélenchon et des « insoumis » doit plus à leur capacité à dénoncer les discriminations et les injustices sociales qu’à leurs positions internationales, souvent méconnues ou considérées comme secondaires par la plupart des électeurs – à l’exception de la question palestinienne, à propos de laquelle un compromis avait été trouvé dans le cadre du programme de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale en 2024.
En 1981, François Mitterrand avait compris l’importance des mesures de rupture pour répondre aux attentes de l’électorat communiste. C’est le défi qui attend désormais les socialistes, les écologistes, les ex-« insoumis » et tous les déçus du macronisme : bâtir un programme fédérateur qui cesse d’ignorer tout un pan de l’électorat tout en concevant un dispositif permettant de désigner ceux et celles qui devront le porter à l’élection présidentielle et aux législatives. Les nouvelles équipes municipales, fortes de leur légitimité et de leur ancrage, pourraient, à cet égard, jouer un rôle utile.
Frédéric Sawicki est professeur de science politique à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne. Il est notamment l’auteur de « La Fin des partis ? » (avec Igor Martinache, PUF, 2020).