Pourquoi les écologistes ont perdu 5 grandes villes ?

Pourquoi les écologistes ont perdu les élections municipales

ÉcologieClimat

Les écologistes ont perdu cinq grandes villes. L’absence d’enracinement social et de mobilisations pour le climat, des mesures conflictuelles et un backlash médiatique expliquent ce désaveu, selon Simon Persico, spécialiste de l’écologie politique.

par  Barnabé Binctin

24 mars 2026 à 15h00, modifié à 15h25 https://basta.media/pourquoi-les-ecologistes-ont-perdu-les-elections-municipales

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Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, qui ont perdu Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Besançon, Annecy, et même leur bastion de Bègles. © Bastien André / Hans Lucas

Basta! : Lors du dernier scrutin municipal, en 2020, on avait parlé de « vague verte » avec la victoire dans plusieurs grandes villes. Six ans plus tard, il ne reste plus que Lyon, Grenoble et Tours à être dirigées par une majorité écologiste. Comment qualifier ce résultat ?

Simon Persico : On peut parler d’un désaveu, voire même d’un échec. Ce n’est en tout cas pas à la hauteur de leurs ambitions. Dans une élection où beaucoup de maires sortants ont été réélus, ils ont nettement moins bénéficié de cette prime au sortant que les autres, si l’on considère Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Besançon, auxquelles on peut aussi ajouter Annecy – même si le maire sortant ne se représentait pas –, Colombes (Hauts-de-Seine) ou Bègles (Gironde) [dirigée par les écologistes depuis 1989 avec l’élection, à l’époque, de Noël Mamère, ndlr].

Simon Persico est politiste, spécialiste de l’écologie politique. Il avait codirigé pour la Fondation de l’écologie politique un bilan à mi-mandat des mairies dirigées par un exécutif écologiste, publié dans le cadre d’une note intitulée « Vers un écologisme municipal ? Promesses de campagne et action politique des mairies vertes en France ». Il est aujourd’hui directeur de Sciences Po Grenoble. DR

Ils ne confirment donc qu’une minorité de leurs victoires inédites de 2020 – ce qui tend par ailleurs à confirmer que cette précédente élection municipale était un peu une exception, avec une participation en baisse et un abstentionnisme différentiel, où les personnes âgées sont moins allées voter pour des raisons sanitaires.

Les écologistes perdent là un certain nombre de positions de pouvoir, notamment la métropole de Lyon, dont on parle peu alors que c’est un levier important en termes de transformation des politiques publiques. Ils restent une force essentiellement périphérique au niveau national, comme l’avaient déjà montré les élections européennes de 2024 [Europe écologie avait attiré 5,5 % des voix, ndlr]. C’est un parti qui n’est pas considéré comme suffisamment puissant, ou suffisamment crédible. D’un point de vue électoral, il n’a pas réussi à acquérir le statut qu’a pu avoir jadis le PS – et qui explique que les socialistes parviennent à conserver des positions de force là où ils sont implantés – ni celui de La France insoumise (LFI) désormais, avec un socle capable de se mobiliser de façon assez systématique.

Comment analysez-vous cet échec, quelles en sont les causes ?

À ce stade, je ne peux formuler que des hypothèses, car il faudrait mener un travail d’analyse en profondeur. Il y a peut-être, d’abord, un problème d’enracinement social. Les écologistes restent assez minoritaires dans la société française. Ils ont conquis le pouvoir dans ces villes sans avoir nécessairement une large assise sociale, ni les forces militantes qui aident à forger une légitimité importante auprès de la population. Je ne suis pas sûr qu’ils aient vraiment profité de cet exercice du pouvoir pour élargir leur base sociale et s’enraciner, comme jadis certaines forces politiques avaient su le faire avec la société civile, pour en faire des alliés et des relais sur le terrain. Il faudrait regarder le nombre d’adhérents au parti écologiste dans les villes qu’il gouverne, mais je ne crois pas qu’il ait sensiblement augmenté. Ce facteur n’est pas propre aux écologistes d’ailleurs. Les partis politiques français attirent peu.

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« Plus l’écologie est matérialisée par des politiques publiques et des transformations profondes, plus elle devient clivante »

Ensuite, il ne faut pas sous-estimer le niveau d’opposition politique qu’ils ont eu à affronter, pendant ce mandat. Les écologistes sont devenus en 2020 une force politique qui peut gouverner, au moins au niveau local. Cela change la nature de la menace qu’ils représentent et donc l’hostilité à leur encontre. Le niveau de conflictualité a augmenté au moment même où le souffle de l’écologie politique est un peu retombé. La dynamique n’est pas la même qu’il y a six ans, avec les mobilisations et les marches pour le climat, autour de Greta Thunberg, la pétition de l’Affaire du siècle [lancée par des ONG pour de véritables politiques climatiques et qui avait recueilli plus d’un million de signatures, ndlr], etc. Aujourd’hui, l’écologie apparaît moins comme une priorité dans l’opinion publique. On est dans une séquence moins favorable, où l’écologie est devenue un sujet plus clivant.

Pourquoi est-ce devenu clivant alors même que les conséquences du dérèglement climatique se font de plus en plus concrètement sentir ?

Parce que l’écologie devient quelque chose d’opérationnel, est matérialisée par des politiques publiques qui engagent des transformations profondes. Pendant longtemps, l’écologie est restée un enjeu assez consensuel, au fond : qui peut dire qu’il est contre un air pur, contre une eau propre, pour le réchauffement climatique ? On a longtemps expliqué que tout le monde avait à y gagner. Mais on se rend compte à présent, quand on met en place les ZFE (zones à faible émission), la politique de zéro artificialisation nette pour en finir avec la bétonisation, ou des politiques de transition énergétique, par exemple, que cela a des conséquences concrètes pour un certain nombre d’intérêts.

« Les politiques de transition font des perdants, pas seulement du côté de Bolloré ou des classes les plus riches »

Les politiques publiques de transition font des perdants, mais pas seulement du côté de Bolloré ou des classes les plus riches. L’acceptabilité sociale d’un certain nombre de mesures n’a peut-être pas été assez travaillée. Cette nouvelle conflictualité a pu être instrumentalisée par tout un ensemble de groupes organisés – des filières économiques, des industries, des promoteurs immobiliers, etc. – qui voient leurs intérêts directement remis en cause par ces politiques de transition écologique. C’est tout l’enjeu de la façon dont ces sujets vont être politisés dans le débat public.

Prenez la question agricole, c’est un très bon exemple : on peut certainement considérer que les intérêts d’une très large majorité de la population sont du côté d’une transition du modèle agricole dominant. Pour autant, la minorité en colère est suffisamment puissante pour obtenir des relais politiques et médiatiques qui leur permettent de cadrer le débat d’une façon défavorable à la protection du vivant, à la qualité de notre alimentation et même au sort d’une majorité d’agriculteurs. Et à la fin, si on fait un sondage, la grande majorité dit soutenir les revendications des agriculteurs…

C’est comme ça que s’est notamment installé le mantra autour de « l’écologie punitive », qui a la dent dure. Les écologistes pêchent-ils dans leur façon d’y répondre ?

Il ne faut pas sous-estimer le fait qu’ils ne luttent pas tout à fait à armes égales, ne serait-ce que par rapport à la machine publicitaire et médiatique. C’est très dur de lutter contre le récit productiviste, au sens de l’accumulation des biens, des services, de l’accélération des déplacements, de l’augmentation générale du confort matériel et du niveau de vie (mais pas forcément de sa qualité). On hérite d’un modèle promu depuis plus d’un siècle, qui bénéficie de moyens considérables pour cela et qui continue de susciter une réaction naturellement positive.

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Face à la promesse de l’abondance comme moteur de transformation sociale, ce n’est pas si facile de réenchanter l’idéal de sobriété… On a encore trop l’impression de « perdre » quelque chose, et l’écologie se voit accuser de porter une logique de privation qui apparaît comme punitive, voire réactionnaire. On l’a bien vu avec les polémiques autour du sapin de Noël à Bordeaux ou du Tour de France à Lyon, au début de leur mandat : dans le fond, ce sont des propositions assez évidentes d’un point de vue écologiste, fidèles à leur représentation du monde et soutenues d’ailleurs par les associations engagées sur ces questions-là. Mais elles sont apparues comme des erreurs de communication politique, iconoclastes voire insensées aux yeux des principaux acteurs politiques et médiatiques.

« Face à la promesse de l’abondance comme moteur de transformation sociale, ce n’est pas si facile de réenchanter l’idéal de sobriété »

Regardez les chiffres d’affaires du secteur de la publicité, de l’ordre de 10 milliards d’euros : dans notre société du spectacle, l’écologie reste quand même une bataille culturelle particulièrement difficile à mener ! Sans parler de tous ceux pour qui ces revendications apparaissent complètement décalées face à l’enjeu de satisfaire les besoins les plus élémentaires, et pour qui cela n’a juste aucun sens de parler de « sobriété ».

Sur le fond, quel bilan tirez-vous de ce dernier mandat pour les écologistes à la tête de grandes municipalités : ont-ils tenu leur promesse, mis en œuvre des politiques suffisamment ambitieuses et contribué à définir ce à quoi pourrait ressembler un « écologisme » municipal ?

C’est dur de dresser un tableau exhaustif de ces dix expériences municipales. Mon impression, c’est que c’est plutôt le cas : on peut considérer qu’ils ont globalement fait ce pour quoi ils avaient été élus, et transformé leur ville dans la perspective qu’ils défendaient. Mais force est de constater, comme l’avait démontré l’institut Ipsos dans une enquête sur les villes dirigées par des écologistes dans l’Est de la France en janvier, que les électeurs semblaient malgré tout déçus et que ce bilan n’a pas toujours été apprécié.

« Ces stratégies d’union avec LFI n’ont guère porté leurs fruits pour les écologistes »

Ce n’est pas forcément propre aux écologistes, les chercheurs Isabelle Guinaudeau et Emiliano Grossman ont démontré que le respect des promesses électorales n’était pas une garantie de succès auprès des électeurs. On en revient à l’enjeu d’élargir le périmètre de sa base électorale, ce que les écologistes ne sont pas suffisamment parvenus à faire.

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Que nous indiquent ces résultats à un an de l’élection présidentielle : La France insoumise est-elle la grande gagnante de ce scrutin ? L’union de la gauche est-elle encore une issue envisageable face à l’essor du vote Rassemblement national (RN) ?

Il est difficile d’y voir clair au sujet de ces stratégies d’alliance à géométrie variable. À la différence de précédentes élections municipales, ce scrutin a surtout été guidé par des logiques locales, pas tant une logique nationale. Mais ce qu’on peut constater, c’est que ces stratégies d’union avec LFI n’ont guère porté leurs fruits pour les écologistes. En tout cas, elles ne leur ont pas permis de l’emporter à Besançon, Poitiers ou Strasbourg… Si ces alliances étaient certainement nécessaires – sans elles, c’est sûr qu’il ne pouvait pas y avoir victoire – elles sont donc loin d’être suffisantes.

C’est pour moi l’un des autres enseignements de ce scrutin : il semble que La France insoumise fasse effectivement figure de repoussoir pour une partie des électeurs du centre gauche. À force que tout le monde – je dis bien, tout le monde – s’amuse à nourrir cette stratégie conflictuelle et polarisante, cela finit par produire des effets auprès des électeurs. Quand on tape sans cesse sur le coin de la division et du clivage, d’un côté par Glucksmann, de l’autre par Mélenchon, à la fin, on finit par véritablement fendre la bûche en deux. On en est à peu près là, aujourd’hui, à gauche.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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