Les espoirs et les occasions manquées du jospinisme
Si l’expérience gouvernementale de la gauche plurielle entre 1997 et 2002 paraît rétrospectivement lumineuse, le « jospinisme » restera comme un correctif inabouti au socialisme hérité de l’ère Mitterrand, et une occasion manquée de se démarquer d’une social-démocratie épousant le cadre de la mondialisation néolibérale.
Lénaïg Bredoux, Fabien Escalona, Romaric Godin et Ellen Salvi
23 mars 2026 à 15h13 https://www.mediapart.fr/journal/politique/230326/les-espoirs-et-les-occasions-manquees-du-jospinisme?utm_source=quotidienne-20260323-185107&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260323-185107&M_BT=115359655566
LionelLionel Jospin est mort. Les hommages mettront en avant l’intégrité, la droiture et la hauteur de vue du personnage, décédé à 88 ans. Emmanuel Macron a ainsi salué une personnalité qui « incarnait une haute idée de la République ». Premier secrétaire du Parti socialiste puis ministre de l’éducation sous François Mitterrand, il a été premier ministre pendant cinq ans sous Jacques Chirac.
L’ancien dirigeant socialiste, passé par les trotskistes de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) dans sa jeunesse, était une voix écoutée et respectée, en dépit de son retrait de longue date de la vie politique active. Le niveau de débat offert par le personnel politique contemporain, en particulier les invectives entre les gauches, ne met que mieux en valeur, par contraste, la « tenue » avec laquelle il s’exprimait sur les dérives du macronisme comme du mélenchonisme, et les conditions d’une unité de la gauche.
Selon les générations, une forme de nostalgie explique aussi cette estime portée à l’ancien premier ministre, y compris parmi celles et ceux qui se sont mobilisé·es contre l’insuffisance de ses politiques de l’époque. Encadrée par le crépuscule de l’ère mitterrandienne et un quinquennat Hollande cataclysmique pour la gauche, l’expérience gouvernementale de la gauche plurielle (1997-2002) paraît rétrospectivement lumineuse, en tout cas louable dans sa tentative de faire voguer l’État social dans les eaux glacées de la mondialisation néolibérale.

Au-delà de la mémoire de l’individu Jospin, à laquelle chacun·e d’entre nous sera plus ou moins sensible, c’est sur ce qu’a représenté le « jospinisme » dans la vie politique du pays qu’il convient de s’attarder. Cette période du socialisme français, à une époque où le parti à la rose était encore hégémonique à gauche, a été à la fois brève, paradoxale et inaboutie.
Brève, car elle a duré moins d’une décennie. Inaugurée par la candidature de Jospin à l’élection présidentielle de 1995 et sa prise de la direction du Parti socialiste (PS) dans la foulée, elle a été refermée par son échec traumatique au premier tour de l’élection présidentielle de 2002.
Paradoxale, l’ère jospinienne l’a été dans sa façon de se présenter comme une voie originale, fondée sur un « droit d’inventaire » des deux septennats de François Mitterrand et se distinguant du social-libéralisme agressif du Britannique Tony Blair ou de l’Allemand Gerhard Schröder. Si des éléments du bilan de Jospin ont semblé crédibiliser cette tentative, le « crash » de 2002 a révélé les limites indépassables de ces efforts.
L’inaboutissement du jospinisme se loge ici : dans le fait d’avoir été un correctif manqué aux pathologies du socialisme français et de la social-démocratie européenne. Une sorte d’occasion perdue, qui n’a pas empêché certaines avancées bienvenues en termes de libertés, de conquis sociaux et d’organisation territoriale, mais qui s’est soldée par un échec électoral et un champ laissé libre à la godille tacticienne d’un François Hollande, fossoyeur du parti d’Épinay et antichambre du macronisme.
La gauche plurielle ne fut pas un âge d’or
La victoire de 1997 est obtenue un an et demi après le mouvement social historique de Décembre-95, qui fragilise la droite au pouvoir depuis déjà cinq ans, remobilise la gauche après une série de défaites électorales et permet à la critique du libéralisme économique d’occuper le haut de l’agenda. Les élections législatives anticipées, à la suite d’une dissolution mal avisée, hâtent un rapprochement des partis de gauche qui était déjà dans l’air du temps.
L’alliance électorale est plutôt lâche. Contrairement aux rassemblements de 2022 et 2024, elle ne donne pas lieu à des candidatures uniques dans l’ensemble des circonscriptions, l’extrême droite étant alors à des niveaux électoraux bien plus faibles qu’aujourd’hui. Des accords bilatéraux sont signés entre les partis concernés (socialistes, communistes, chevènementistes, radicaux de gauche et écologistes), où le PS apparaît comme le pôle de ralliement et de « stabilité », seul capable de provoquer l’alternance – un monde englouti, là encore.

Lionel Jospin, qui a surtout besoin des Verts pour faire passer ses textes, tient à ce que la « majorité plurielle » de la gauche représentée au Parlement, bientôt baptisée « gauche plurielle », se retrouve dans la composition du gouvernement. Si la mémoire collective a enjolivé cette période, il y a quelques raisons à cela : la longévité de ce cartel des gauches a été exceptionnelle par rapport à d’autres expériences, les indicateurs macro-économiques ont été flatteurs au moins jusqu’au tournant de l’an 2000, et les niveaux de popularité du premier ministre n’ont guère été égalés depuis.
Il ne faut cependant pas mythifier la période. Le socle programmatique commun ayant été minimal, les désaccords et les arrière-pensées stratégiques ont été légion. « Dans la pratique, écritl’historien Jean-Jacques Becker dans l’Histoire des gauches en France(La Découverte, 2005), chaque année voit se reproduire les mêmes différends auxquels viennent s’en adjoindre d’autres plus conjoncturels. » Ils tournent autour de la répartition de la manne de la croissance, d’un rapport différent des partenaires aux enjeux de sécurité et d’immigration, ainsi qu’aux contraintes de l’intégration européenne.
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Le meilleur signe de ces divisions est l’éclatement des candidatures à la présidentielle de 2002, favorisé par la tentation de se démarquer d’un bilan de plus en plus contesté et d’affirmer sa singularité en amont des législatives, tandis que le PS ne doutait pas un instant de sa capacité à reproduire son hégémonie sur son camp – un très mauvais calcul, dont Jospin reportera toujours la faute sur ses partenaires, qu’il n’a cependant jamais dissuadés de candidater.
« Ce n’était plus une gauche “plurielle” qui affronta [le scrutin présidentiel], note Jean-Jacques Becker, mais une gauche “dispersée”, non pas seulement au niveau des candidats [mais] au niveau des électeurs et de leurs attentes. » Au soir du 21 avril 2002, le total gauche est inférieur à celui des scrutins tenus depuis 1997. Il est légèrement supérieur à celui de la présidentielle de 1995, mais cette progression est totalement absorbée par les candidatures trotskistes d’Arlette Laguiller et d’Olivier Besancenot (issues de courants concurrents à l’OCI). Lionel Jospin ne peut accéder au second tour.
La recherche d’une voie originale dans le cadre néolibéral
Les aspects positifs du bilan économique et social de la gauche plurielle renvoient à la période 1997-2002, une des dernières grandes périodes de croissance en France. Entre 1998 et 2000, celle-ci dépasse les 3 % par an, atteignant même 4,1 % en 2000. Ce niveau n’a jamais été retrouvé depuis, du moins si l’on exclut les effets de rattrapage exceptionnels à l’issue de la pandémie de covid.

Cette croissance s’explique d’abord par la bulle internet, elle-même favorisée par deux éléments : la financiarisation plus forte de l’économie et la centralité de la consommation des ménages. Dans ce cadre, la politique du gouvernement n’a joué qu’à la marge, soutenant partiellement ces deux phénomènes.
L’approche choisie alors par Lionel Jospin a été de rallier les classes populaires à l’ordre néolibéral par une série de concessions. C’est le rôle qu’a joué la réduction du temps de travail hebdomadaire à 35 heures, conçue comme une forme de compromis destiné à accélérer la tertiarisation de l’économie et les gains de productivité, tout en offrant une avancée sociale (davantage de temps libre). Mentionnons également la couverture maladie universelle (CMU), garantissant une prise en charge des soins pour les personnes non couvertes par un régime existant et disposant de trop faibles ressources.
En cela, l’action de Lionel Jospin a différé de celle d’un Schröder qui, en Allemagne, a tenté de soumettre directement le monde du travail à l’objectif de compétitivité, sans autre contrepartie que des créations d’emplois futures. L’objectif reste toutefois similaire. En 2010, dans le livre-entretien Lionel raconte Jospin (Seuil), l’ancien premier ministre ne s’en cache pas : « Nous avons agi […] non pour des raisons idéologiques, mais pour des raisons économiques. »
À partir de la fin de l’année 2000, la conjoncture économique se retourne et la stratégie du gouvernement patine.
En parallèle, la politique de la gauche plurielle a fait pression sur les salaires réels, qui n’ont augmenté sur la période que de 0,6 %, soit moins que la croissance de la productivité (+ 0,8 %). Les 35 heures ont conduit à une modération salariale que l’ancien premier ministre évacuait ainsi : « Obtenir quatre heures de diminution de travail avec le même salaire est déjà un gain. » Une doctrine bien difficile à accepter pour l’électorat de gauche, alors même que les salaires des cadres progressaient près de trois fois plus vite que ceux des employé·es.
L’autre action forte de ce gouvernement a été « l’adaptation » de l’outil productif français, avec une vague inédite d’ouverture du capital d’entreprises publiques. Lionel Jospin a justifié cette action par la nécessité de créer des « champions nationaux » pour faire face à la concurrence internationale. Mais le prix à payer a été rude.
Non seulement il s’est bien agi de privatisations de services publics comme la Poste, France Télécom et d’autres, désormais contraints au rendement, mais cette stratégie a sacrifié une grande partie de l’outil productif industriel. Le mythe de « l’industrie sans usine » et de « l’économie de la connaissance » s’est d’ailleurs épanoui durant ces années de gouvernement socialiste.
Les avancées sociales et la résistance opposée au patronat pour les imposer ont constitué le baroud d’honneur d’une social-démocratie à la française, un « socialisme moderne », comme l’avançait Jospin. Une voie qui n’était en fait tenable que dans le cadre de l’embellie de la fin des années 1990. À partir de la fin de l’année 2000, la conjoncture se retourne et la stratégie du gouvernement patine.
Il paraît alors difficile de poursuivre tous les objectifs à la fois : redistribution, nouveaux droits, stabilité des comptes publics, profits du secteur privé… Les dirigeants socialistes donnent de plus en plus de gages de « sérieux » aux milieux d’affaires et aux classes moyennes stabilisées, sans guère en être récompensés. Aujourd’hui, après vingt ans de crise du capitalisme, cette stratégie du « réalisme de gauche » paraît encore plus difficilement reproductible.
Parité, Pacs : de nouveaux droits et la « gauche sociétale »
Votée grâce à deux lois, en 1999 et en 2000, la parité constitue une « rupture majeure dans l’économie des relations entre genre et politique », selon l’expression de la chercheuse Laure Bereni, spécialiste du sujet. Elle est depuis devenue la norme – même si certains partis, notamment à droite, continuent à payer des amendesen ne respectant pas tout à fait la loi.

Le concept même, pourtant, a surgi presque soudainement au début des années 1990. Il n’a jamais été une grande revendication du mouvement féministe mais était porté par une poignée de militantes expérimentant leur exclusion systématique des places éligibles… Cette trajectoire a ainsi fait de la Ve République un « espace de la cause des femmes », selon les mots de Laure Bereni.
Les débats parlementaires furent en tout cas âpres. Et les commentaires dans les états-majors partisans d’un sexisme crasse : on allait élire des femmes incompétentes (forcément), exclure des hommes méritants (forcément) et discréditer la fonction d’élu…
Un quart de siècle plus tard, la République n’a pas franchement vacillé. Et la parité n’est pas remise en cause. En revanche, elle reste imparfaite : si les listes sont paritaires, les circonscriptions les plus favorables et les têtes de liste restent souvent le privilège des hommes. Lors des dernières législatives, la proportion de femmes a même reculé à l’Assemblée. Lors des municipales, trois quarts des têtes de liste étaient des hommes…
Quand la proposition du Pacs est déposée en 1998, Christine Boutin brandit la Bible à l’Assemblée.
La gauche plurielle a mené une autre bataille homérique au Parlement : celle du pacte civil de solidarité (Pacs), qui permettait pour la première fois une union entre personnes de même genre, adopté en 1999. Il ne s’agit pas d’un mariage mais d’un concubinage formalisé ouvrant des droits (en termes de soutien matériel, de logement, de patrimoine, d’impôts et de droits sociaux).
Plusieurs tentatives législatives précédentes avaient échoué, dont une première proposition de loi déposée en 1990 par un certain Jean-Luc Mélenchon… Quand une nouvelle proposition de loi est déposée en 1998, Christine Boutin brandit la Bible à l’Assemblée et devient, avec Philippe de Villiers, le visage de la contestation menée par les droites et les Églises.
L’homophobie est d’une violence rare : on parle de « chosification des enfants soumis au bon plaisir des adultes » (Boutin), de « patate chaude que l’on se refile de la mairie au tribunal d’instance et pourquoi pas demain à la direction des services vétérinaires »(Dominique Dord). Des propos que l’on retrouvera quand le gouvernement de Jean-Marc Ayrault (PS), sous François Hollande, proposera au débat le mariage pour tous, adopté en 2013…
Le Pacs et la parité, mais aussi l’allongement des délais pour avorter – porté à l’époque par Martine Aubry –, marquent indéniablement le bilan de Lionel Jospin. Depuis, ces droits nouveaux ont été enrichis, approfondis et semblent désormais des acquis de la société française.
Malgré leurs limites, ils ont aussi contribué au débat parfois toxique– et toujours en cours – entre une gauche dite sociétale et une gauche dite sociale : la première aurait délaissé les classes populaires pour défendre les droits des femmes et les minorités sexuelles ; la seconde se moquerait de ces mêmes droits dans une vision dépassée de la lutte des classes.
Les « sauvageons »
Une autre discussion toujours d’actualité a parcouru le mandat de la gauche plurielle : celle concernant l’immigration et plus généralement le racisme et l’héritage postcolonial de la France.
Bien sûr, Lionel Jospin fut à la tête d’un gouvernement qui porta une loi mémorielle majeure : près de dix ans après la loi Gayssot tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, la loi Taubira de 2001 reconnaît pour la première fois la traite et l’esclavage en tant que crime contre l’humanité. « C’est en regardant avec lucidité, avec franchise, avec reconnaissance – y compris des fautes historiques qui ont été commises – le passé, qu’on arrive à pacifier et apaiser le présent », témoignait alors le premier ministre.

Mais il fut aussi celui qui choisit Jean-Pierre Chevènement comme ministre de l’intérieur, un homme qui parla de « sauvageons » à propos des jeunes délinquants et par extension des jeunes des classes populaires. « Un sauvageon, c’est un arbre non greffé. Je souhaite que les parents et les enseignants soient bien convaincus que les jeunes pousses dont ils ont la responsabilité ne doivent pas grandir sans être éduquées », expliquait-il en 1999…
Si Jospin a bien procédé à une vague de régularisations au début de la mandature, dans la foulée de l’impressionnant mouvement de solidarité de Saint-Bernard en 1996, il a enterré une nouvelle fois le vote des étrangers… Les nouveaux droits ne seront pas pour tout le monde.
La consolidation d’un présidentialisme mortifère
Jusqu’au bout de sa vie, Lionel Jospin aura assumé une réforme qui a relancé une suprématie du rôle du chef de l’État inégalée en Europe, en passant du septennat au quinquennat. Une décision pourtant peu cohérente avec sa dénonciation du Mal napoléonien (Seuil, 2014).
La réforme, approuvée par référendum en 2000, alignait la durée du mandat du chef de l’État sur celle des député·es. Jospin et son gouvernement ont alors, sciemment, modifié le calendrier électoral afin que la présidentielle précède les législatives, les secondes étant surdéterminées par le choix crucial fait en amont.
L’alternance de 1981 n’avait déjà rien changé à l’équilibre des institutions tel qu’il s’était forgé sous les premières années gaullistes de la Ve République. Les expériences de cohabitation, en 1986 puis en 1993, avaient toutefois mis en évidence le caractère décisif de l’élection législative pour la dévolution du pouvoir. Et la promesse du passage à un mode de scrutin proportionnel, qui avait certes conduit à l’irruption de député·es d’extrême droite au Palais-Bourbon, avait été tenue pour les législatives de 1986, avant d’être supprimée par la droite.

Lionel Jospin, lui-même protagoniste d’une cohabitation à la suite de la dissolution ratée de Jacques Chirac en 1997, a cependant soutenu le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. Deux mesures censées réduire la possibilité d’un tel scénario et conforter la monopolisation du pouvoir dans les mains du président de la République, doté d’un gouvernement et d’une Assemblée redevables. Et il n’a aucunement cherché à réinstaurer la proportionnelle.
Selon ses propres termes dans Le Temps de répondre (Stock, 2002), Jospin a voulu « redonner à [la] fonction [présidentielle] son sens et sa portée, voire son prestige ». Il a surtout résulté de ces réformes la désertion croissante du scrutin législatif et l’enchaînement de cycles présidentiels durant lesquels la légitimité des gouvernants a continué à s’éroder. L’isolement élyséen allant de pair avec la dévitalisation de toutes les autres instances de représentation et d’expression, la crise de régime rampante de ce pays, accélérée depuis la dissolution de 2024, y trouve une partie de ses origines.
De la Kanaky à la Corse… L’homme du dialogue
C’est l’un des derniers sujets sur lesquels il acceptait encore de s’exprimer ces dernières années. En Nouvelle-Calédonie, le nom de Lionel Jospin sera pour toujours associé à celui de l’accord de Nouméa, pierre angulaire du processus de décolonisation dans l’archipel du Pacifique. De cet accord signé le 5 mai 1998 et prolongeant la démarche engagée par Michel Rocard dix ans plus tôt, on conservera notamment ces mots inscrits dans le marbre constitutionnel : « Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière. »
Avec ce texte, « nous avons réglé le délicat dossier industriel du nickel, amené les communautés calédoniennes à écrire en commun une histoire de leur territoire faisant sa place au peuple [kanak] et franchi une nouvelle étape sur la question institutionnelle », rappelait l’ancien premier ministre dans son livre Lionel raconte Jospin. Avant de faire preuve d’une clairvoyance étonnante : « J’espère que tout cela sera préservé, même si l’actualité m’inquiète. » De fait, plus d’une décennie plus tard, Emmanuel Macron allait s’emparer de ce dossier et en déchirer toute la dentelle patiemment tissée depuis quarante ans.
Au moment des événements du 13-Mai, Lionel Jospin était même sorti de sa réserve pour prévenir le président de la République : « Le chef de l’État devrait aussi s’interdire la tentation de l’ultimatum », écrivait-il dans cette tribune. Et d’ajouter : « Quand a surgi le conflit néo-calédonien, militants devenus gouvernants, nous comprenions la pensée des acteurs du conflit. Et nous n’entendions pas laisser la France tomber à nouveau dans le piège d’un conflit colonial. »
Lorsqu’il était à Matignon, Lionel Jospin a aussi dû se pencher sur un autre épineux dossier : celui qu’il a lui-même qualifié de « question corse ». Après l’assassinat du préfet Claude Érignac en 1998, le ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement nomme le préfet Bernard Bonnet pour le remplacer et rétablir l’« État de droit » dans l’île. Mais sa méthode toute personnelle, concrétisée par l’affaire dite des paillotes, va envenimer la situation – Bernard Bonnet sera condamné en 2003 pour avoir ordonné l’incendie de deux paillotes en 1999.
Pendant ce temps-là, Lionel Jospin, prolongeant cette fois-ci la démarche engagée par Pierre Joxe, lance le processus de Matignon avec les élu·es corses. « Il y a trop de non-dits entre les Corses et l’État. Il faut que nous nous parlions davantage et avec franchise », lance-t-il à l’époque, en demandant aux nationalistes de renoncer à la violence avant toute négociation. En désaccord, Jean-Pierre Chevènement démissionne. Et les discussions débouchent sur un statut, bien inférieur aux attentes des autonomistes et des indépendantistes.
Lénaïg Bredoux, Fabien Escalona, Romaric Godin et Ellen Salvi