Ces dernières décennies, les penseurs critiques ont mis l’accent sur le rôle de la «culture» dans la fabrique du consentement.

Février 2026, page 3

Les racines de l’ordre social

La bataille culturelle ne suffit pas

Ces dernières décennies, les penseurs critiques ont mis l’accent sur le rôle de la « culture » dans la fabrique du consentement. Au point d’oublier, parfois, que l’hégémonie s’appuie aussi, et peut-être d’abord, sur des forces matérielles, des structures tangibles. Face à ce que Karl Marx appelait la « sourde pression des rapports économiques », il importe de ne pas se résigner.

par Vivek Chibber

La bataille culturelle ne suffit pas 

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Alexandre Arrechea. — De la série « No Limits », 2013© Alexandre Arrechea – www.alexandrearrechea.com

En 1983, Stuart Hall donne quelques conférences en Illinois sur les cultural studies (« études culturelles »). Hall était l’une des figures centrales de la Nouvelle Gauche britannique (1). Il évoque alors les raisons qui, dans les années 1950, ont poussé les intellectuels à tourner leur regard vers les réalités culturelles (religion, idéologie, arts, littérature…) : « Le concept de culture a éte avancé non pas comme la réponse à quelque vaste question théorique, mais comme une solution à un problème et à une question politiques très concrets : qu’est-il arrivé à la classe ouvrière dans un contexte de prospérite économique ? »

En fait, la question se pose en des termes bien plus précis : pourquoi le mouvement ouvrier farouchement combatif de l’entre-deux-guerres a-t-il été si facilement absorbé par le système ? Si les changements économiques jouaient certes un rôle déterminant, Hall rappelle que « les principales transformations n’étaient à l’évidence pas tant politiques et économiques que culturelles et sociales ». La difficulté consistait donc à expliquer comment les facteurs « culturels et sociaux » de la société moderne contribuaient à maintenir la classe ouvrière dans le système et, par conséquent, à atténuer, voire à abolir, l’antagonisme entre les classes.

Comme le rappelle Hall, ceux qui, comme lui, abordaient ces questions étaient des figures émergentes de la Nouvelle Gauche, pour qui la résolution de l’énigme était le prélude à un engagement politique plus efficace. Le marxisme était leur cadre naturel d’analyse du contexte politique. Mais bien vite ils l’avaient jugé inadéquat, tant il déniait toute influence ou presque aux phénomènes culturels.

D’autres courants parmi les plus influents de la théorie sociale ont pris ce « tournant culturel », et considéré que la reproduction du capitalisme trouvait son origine dans l’idéologie. Deux des textes les plus marquants de l’école de Francfort, La Dialectique de la raison (1944) de Max Horkheimer et Theodor Adorno, puis L’Homme unidimensionnel (1964) de Herbert Marcuse, portaient ainsi sur les moyens qui avaient permis au capitalisme d’absorber culturellement la classe ouvrière. Le point de divergence, c’étaient les mécanismes en jeu : quand Horkheimer et Adorno dénonçaient l’action de l’industrie culturelle, Marcuse invoquait le besoin psychique compensatoire de consommer. Mais, dans les deux cas, l’explication était à chercher dans la « superstructure », comme l’aurait dit Hall, et non dans la structure économique elle-même.

Par la seule force de l’idéologie ?

Ces intellectuels ont trouvé en Antonio Gramsci leur principale source d’inspiration. Dans leur interprétation des écrits du communiste italien, c’était par la culture que les classes dominantes devaient obtenir le consentement des groupes subordonnés. Forte de son leadership intellectuel et moral, la classe dominante pouvait être davantage que celle qui exprime ou coordonne les intérêts des classes subordonnées : elle devenait celle qui façonne leurs intérêts et leurs besoins. Alors que, pour les matérialistes, l’idéologie est davantage un médium par lequel s’exprimaient les intérêts, cette lecture de Gramsci inversait ce rapport, de sorte que ce sont les intérêts qui sont constitués par l’idéologie.

La culture se voit ainsi placée au cœur même d’une théorie de la stabilité sociale : l’hégémonie est fondée sur le consentement, le consentement est obtenu par la culture. La thèse a ouvert la voie à un domaine de recherche foisonnant, dans toutes les sciences sociales, axé sur la manière dont les médias, les structures éducatives ou la religion contribuent à créer, à diffuser et à perpétuer les idéologies qui font que le système assimile les acteurs. La question demeure cependant : cette théorie est-elle convaincante ?

Le problème le plus fondamental reste d’expliquer comment des travailleurs accepteraient volontairement, par la seule force de l’idéologie, les dommages et les humiliations liés à la relation de travail — les considérant comme légitimes simplement parce qu’on leur a dit qu’ils l’étaient. Les culturalistes se trouvent dans la position délicate d’affirmer sans le dire que, si eux sont capables de discerner l’exploitation, les acteurs qui vivent l’exploitation et en subissent les conséquences terribles n’y voient que du feu. Il ne fait guère de doute que le consentement actif des travailleurs contribue à la construction de l’hégémonie. Ce dont on peut douter, en revanche, c’est qu’ils acceptent leur place dans la structure de classes parce que l’idéologie dominante leur dit de le faire.

En réalité, Gramsci dans ses Cahiers de prison soutient que, « si l’hégémonie est éthique-politique, elle ne peut pas ne pas être également économique ». C’est le contrôle des forces productives par la classe dominante qui lui permet d’avoir la haute main sur la politique. Parce qu’elle est capable de produire un taux de croissance élevé, elle améliore également de manière constante la condition économique de ses alliés. L’approche de Gramsci éclaire le fondement matériel du consentement. Pour autant, elle ne suffit pas à expliquer la stabilité du capitalisme.

Elle se heurte notamment à deux obstacles de taille. D’une part, des travailleurs peuvent continuer à se sentir lésés même si la croissance se traduit par des augmentations de salaire. Le travail est toujours potentiellement une expérience pénible, même quand est satisfaite la condition de l’hégémonie selon Gramsci, à savoir le progrès des forces productives. Aussi la relation de travail restera-t-elle conflictuelle en dépit de l’élévation du niveau de vie. Surtout, les avancées consenties dans un seul domaine le sont souvent au prix d’une intensification des dommages subis dans les autres.

Entre 1968 et 1973, l’Europe occidentale et les États-Unis furent secoués par des grèves massives, et, aux États-Unis, ces bouleversements étaient directement corrélés aux gains de productivité. Car, même si les salaires augmentaient, la hausse de la production à laquelle ils s’adossaient était le résultat d’une intensification spectaculaire des cadences. Il ne s’agit certes pas de nier le lien entre dynamisme économique et consentement des travailleurs. À l’évidence, la paix sociale est plus facile à maintenir dans une économie dynamique, mais, même dans ce cas, le rendement de la fabrique du consentement reste inégal.

Le raisonnement gramscien pose un autre problème, plus fondamental : même si la croissance suffit à susciter le consentement, il n’est pas certain qu’elle soit à l’origine de la stabilité du capitalisme. Le raisonnement de Gramsci se fonde sur l’idée que les classes dominantes obtiennent le consentement de la classe ouvrière tant qu’elles peuvent améliorer son niveau de vie. Mais que se passe-t-il si le capitalisme sombre dans une période sans perspectives pour la classe ouvrière ? Une telle situation devrait avoir un effet direct sur l’obtention du consentement, ce qui, à son tour, devrait ébranler le statu quo politique.

Or le fait marquant du capitalisme à l’ère néolibérale, c’est qu’il coïncide avec une stagnation persistante du niveau de vie des classes subalternes. Aux États-Unis, la croissance des salaires est proche de zéro depuis deux générations et, en Allemagne et au Royaume-Uni, depuis près de deux décennies. Pourtant, alors même que le niveau de vie a chuté et que les conditions de travail se sont détériorées, il n’y a guère eu de remous dans les eaux politiques. À en juger par les mesures de référence, la résistance de la classe ouvrière s’est même amoindrie. Dans le même temps, pour autant qu’on puisse se fier aux sondages d’opinion, le consentement actif à l’ordre social a continué de s’effriter. Les travailleurs sont profondément mécontents du statu quo et, en particulier, de l’écart croissant entre les détenteurs de capitaux et le reste de la population.

Comment alors comprendre la stabilité du système ? Une autre explication, plus plausible, c’est que la stabilité politique du capitalisme ne réside pas dans le fait que la classe ouvrière accepte sa situation mais qu’elle s’y résigne. Le consentement serait primordial pour la stabilité politique si les travailleurs disposaient à tout moment d’une réelle issue de secours : s’ils avaient la liberté de se retirer du capitalisme, l’unique mécanisme fiable pour les en empêcher serait en effet d’obtenir leur consentement au système. Or il n’y a que deux moyens qui pourraient les amener à sortir volontairement du système. D’abord, qu’ils aient la possibilité de quitter le marché du travail. Mais les travailleurs contribuent au salariat, non pas parce qu’ils le considèrent comme un rapport social intrinsèquement souhaitable, mais parce que leur position structurelle les oblige à vendre leur force de travail.

L’autre moyen, c’est celui qu’a prescrit Karl Marx : changer le système par l’action collective. Mais cette théorie sous-estime largement les obstacles à la constitution en classe. Le capitalisme engendre aussi une répartition inégale des pouvoirs de classe : les travailleurs doivent s’organiser pour défendre leurs intérêts, alors qu’un capitaliste peut en général défendre les siens sans avoir à se rapprocher de ses pairs. Du reste, comme il n’a pas à engager ses ressources dans la création d’organisations de classe, le capitaliste a tout le loisir de les consacrer à empêcher, ou à démanteler, les organisations constituées par ses employés — si tant est que ceux-ci parviennent à les mettre sur pied.

Par conséquent, s’ils résistent, les travailleurs choisiront « rationnellement » un mode de résistance individuel plutôt qu’un mode collectif. Ils ne peuvent commencer la lutte des classes qu’une fois surmontés les obstacles à l’action collective. Le système ne dépend donc pas du consentement actif des travailleurs. Bien sûr, la classe dominante saura en tirer profit si le cas se présente. Une classe qui parvient à élever le niveau de consentement au sein de la population active pourra mieux asseoir sa domination. Mais le fondement de la reproduction du système n’est pas là : le mécanisme le plus fondamental, celui qui reste même lorsque le consentement disparaît et qui pousse les travailleurs à revenir chaque jour à leur poste — et donc à reproduire le système —, c’est ce que Marx appelle dans Le Capital la « sourde pression des rapports économiques ».

Si le consentement des travailleurs — dans la mesure où il a lieu — ne s’obtient pas par endoctrinement idéologique mais par la pression des circonstances, l’idéologie joue cependant un rôle important en tant que moyen de rationalisation. Elle offre les ressources subjectives nécessaires pour mettre en œuvre les stratégies imposées par les structures. Néanmoins, cette idéologie doit être fondée et validée par les réalités vécues par les acteurs, sans quoi il y a fort à parier qu’ils ne tarderaient pas à s’en détourner.

Les travailleurs vont ainsi rationaliser les pressions qui s’exercent sur eux comme étant dans l’ordre des choses — c’est pénible, on déteste, mais on ne peut rien y changer. Non pas qu’ils voient dans le système une force indépendante de l’action humaine ; après tout, ils en font l’expérience sur leur lieu de travail. Mais le fardeau implacable de la pression économique, l’écrasante disparité de pouvoir entre eux et le patron, ainsi que les coûts prohibitifs de l’action collective — tous ces facteurs se conjuguent pour que les structures aient l’air immuables.

Chercher le consentement au bon endroit

Il en va de même pour les employeurs. Après tout, eux aussi sont fortement contraints par leur position. Par conséquent, on peut s’attendre à ce qu’ils perçoivent leur rôle comme l’expression de réalités profondes et immuables de la société. À cette différence près : en plus de considérer les règles du capitalisme comme des lois naturelles, les capitalistes seront également beaucoup plus enclins à les trouver légitimes et souhaitables.

Ainsi — et c’est peut-être l’ironie de la chose —, le consentement actif au capitalisme est le propre non pas de la classe ouvrière, mais de la classe dominante. Le problème de la théorie culturelle, ce n’est pas tant qu’elle souligne l’importance du consentement mais qu’elle ne le cherche pas au bon endroit. La réaction naturalisante des travailleurs se traduira par du cynisme à l’égard du système — sa corruption, etc. — et par une tendance générale au pessimisme à l’égard du changement social ; de leur côté, les capitalistes vont plutôt s’accommoder du capitalisme mais aussi célébrer sa conformité à la nature humaine, mettre en garde contre toute remise en question de ce qui exprime si fidèlement les aspirations profondes des êtres humains, considérer leur propre réussite comme la preuve de l’équité du système…

Le renouveau des institutions de la classe ouvrière implique de considérer avec précision la réalité des contraintes qui pèsent sur les travailleurs, pour élaborer un moyen viable de les surmonter ; mais ce n’est qu’une première étape. Reste la tâche ardue entre toutes de faire adhérer les innombrables familles de travailleurs à ce programme, de mobiliser leur énergie et de consolider les organisations qui défendent leurs intérêts. En ce sens, c’est une contribution modeste mais essentielle que de raviver et d’approfondir la tradition d’analyse politico-économique que les anciens militants de la cause ouvrière voyaient comme une évidence, en rappelant que le capitalisme est un système reposant sur une structure de classes ; que cette structure impose des contraintes réelles aux acteurs sociaux ; que ces contraintes sont des réalités concrètes et non des constructions symboliques ; et que la base de toute contestation politique est de fonder des objectifs politiques sur des intérêts politiques.

S’il est certain que la renaissance des mouvements progressistes passe bien par la transmission de cette tradition d’analyse, il faudra aussi que la théorie sociale trouve le moyen de revenir sur les excès du tournant culturel.

Vivek Chibber

Professeur associé au département de sociologie de l’université de New York et auteur de l’ouvrage La Matrice des classes sociales. La théorie sociale après le « tournant culturel », à paraître chez Agone le 6 février 2026 et dont ce texte est tiré.

(1) Ces conférences ont été publiées sous le titre de Cultural Studies 1983 : A Theoretical History, Duke University Press, Durham, 2016.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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