L’île de Cuba de nouveau touchée par une panne d’électricité nationale, la deuxième en moins d’une semaine
Le pays a déjà connu une panne générale de plus de vingt-quatre heures, les 16 et 17 mars. Le gouvernement affirme que les sanctions américaines l’empêchent de réparer son infrastructure électrique vétuste, mais des économistes relèvent aussi le sous-investissement chronique de l’Etat dans ce secteur.

Cuba a été affectée, samedi 21 mars, par sa deuxième panne de courant nationale en moins d’une semaine. « Le réseau électrique national a subi une panne totale. Les procédures de rétablissement sont déjà en cours de mise en œuvre », a écrit, sur le réseau social X, le ministère de l’énergie de l’île sous embargo pétrolier américain de facto.
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Cette coupure, la septième en près d’un an et demi, a commencé à 18 h 45 (23 h 45, heure de Paris). Selon la compagnie d’électricité du pays, l’arrêt d’une unité de la centrale thermique de Nuevita, au centre du pays, a provoqué « un effet domino sur les machines qui étaient en service », et abouti à la déconnexion du réseau électrique national.
A la tombée de la nuit, La Havane était plongée dans l’obscurité. Dans les rues, des passants s’éclairaient à l’aide de lampes de poche ou de leurs téléphones portables. Dans le quartier touristique de la vieille ville, des musiciens jouaient des airs dans quelques restaurants restés ouverts grâce à leurs groupes électrogènes. D’autres établissements ont fermé leurs portes dès le coucher du soleil.
« C’est devenu insupportable »
La production d’électricité à Cuba repose sur un réseau de huit centrales thermiques vieillissantes – certaines ont plus de quarante ans d’exploitation –, qui subissent de fréquentes pannes ou doivent être mises à l’arrêt pour des cycles de maintenance.
Le pays de 9,6 millions d’habitants avait déjà connu une panne générale de plus de vingt-quatre heures les 16 et 17 mars. Une panne électrique massive était également survenue au début du mois de mars. Les coupures de courant de plusieurs heures sont, par ailleurs, quotidiennes.
Cette nouvelle panne générale survient alors qu’un convoi d’aide internationale a commencé à arriver à La Havane cette semaine, apportant à l’île des fournitures médicales, de la nourriture, de l’eau et des panneaux solaires.
« C’est devenu insupportable. Cela fait moins d’une semaine que nous avons vécu une situation similaire, on en a déjà assez », s’est plainte à l’Agence France-Presse (AFP) Ofelia Oliva, 64 ans, qui rentre chez elle après avoir renoncé à rendre visite à sa fille. Nilo Lopez, chauffeur de taxi de 36 ans, est lui aussi mécontent. « Je me demande si nous allons passer toute notre vie comme ça, parce qu’on ne peut pas vivre ainsi », peste-t-il.
Le gouvernement cubain affirme que les sanctions américaines l’empêchent de réparer son infrastructure électrique vétuste, mais des économistes relèvent aussi le sous-investissement chronique de l’Etat dans ce secteur.
Les livraisons de pétrole interrompues
Depuis plus de deux mois, les livraisons de pétrole en provenance du Venezuela, principal fournisseur de La Havane, sont interrompues, et l’administration du président américain, Donald Trump, menace de sanctionner tout pays qui enverrait du pétrole à Cuba. Pour justifier sa politique, Washington invoque une « menace exceptionnelle » que ferait peser Cuba, île caribéenne située à seulement 150 kilomètres des côtes de la Floride, sur la sécurité des Etats-Unis.
La Havane accuse en retour Donald Trump de vouloir « asphyxier » l’économie du pays, sous embargo américain depuis 1962 et qui a subi ces dernières années un renforcement des sanctions américaines.
Les coupures d’électricité, ainsi que les pénuries alimentaires, de médicaments et d’autres produits de première nécessité attisent la frustration des Cubains. Il y a une semaine, un groupe de manifestants a pris d’assaut le siège du Parti communiste cubain dans une ville du centre de l’île.
** « Il ne reste plus qu’à s’en aller » : à Cuba, la vie devenue impossible
Par Jean-Philippe Rémy (La Havane (Cuba), envoyé spécial) et Lucien Lung (Photographe)Publié le 29 janvier 2026 à 05h00, modifié le 30 janvier 2026 à 08h17
Reportage« Cuba, l’île à la dérive » (2/3).
Depuis la contestation qui a saisi le pays en 2021, plus de deux millions de Cubains ont fui. Ceux qui restent sur l’île s’en sortent comme ils peuvent, le prix exorbitant des denrées étant devenu une cause d’inégalité entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont accès aux devises.
Une question brûlante taraude Alexandra, en ce matin de janvier. La vendeuse de minuscules choses (biscuits, pain, savons, sodas, bonbons), dans la rue San-Rafael de Centro Habana (quartier central et populaire de La Havane), se demande : qui a fait le coup ? Depuis son coin de trottoir, elle a une vue imprenable sur la vitrine brisée de Model, magasin de vêtements et d’articles divers (un peu d’entretien, un peu d’alimentation), qui dut être élégant il y a longtemps, mais ne propose désormais, comme les mannequins le montrent, qu’une collection triste et terne, à mille lieues du style outrageusement sexy et flamboyant qui s’étale partout.

La rue San-Rafael est en émoi. Le magasin d’Etat est déjà si déprimant. Que voulaient donc les voleurs ? Renseignement pris, ils ont emporté quelques bouteilles d’huile. Tout s’explique. Quelques jours plus tard, ils seront retrouvés et arrêtés. Ils ont sans doute été identifiés par l’une des nombreuses caméras installées sur les murs, pourtant en si mauvais état. Ils ont joué de malchance : la nuit de leur forfait, par extraordinaire, il y avait de l’électricité. Tout cela déprime un peu plus Alexandra (comme tous les prénoms, celui-ci a été changé). Elle aimerait sortir, boire des bières, danser. Mais tout est hors de portée, désormais, même la compagnie. « Il n’y a plus personne, tout le monde est parti [à l’étranger]. Et les gens continuent de s’en aller », se plaint-elle.
Elle n’a pas assez d’argent pour une bière, et encore moins pour payer un passeport, un visa ou un billet d’avion. Elle reste donc dans la rue San-Rafael. Partout, des appartements ont été bradés, parfois avec tout leur contenu, pour des sommes dérisoires, quelques milliers de dollars. De l’argent qui a servi à financer le voyage vers l’exil, souvent à travers plusieurs pays d’Amérique latine, sans espoir de retour. Même des policiers s’en sont allés, au milieu de plus de deux millions de personnes ayant fui Cuba en un peu plus de quatre ans. Ce qui semble expliquer une poussée de petits larcins et de braquages.
Ni sel ni paracétamol
Ceux qui restent vivotent. Les petits vendeurs proposent des bottes d’oignons, quelques légumes, des fruits, tous chers. Ici, une vieille femme tente de monnayer une télécommande de télé jaunie. Là, on propose quatre épis de maïs sur un rebord de fenêtre. Une jeune femme, avec deux enfants accrochés à ses jambes, entrouvre sa porte derrière laquelle trône, dans l’unique pièce familiale, une antique machine Singer à pédales avec laquelle elle a fabriqué quelques petites maniques avec du tissu de récupération. Elle les vend pour une bouchée de pain : un quart de dollar (20 centimes d’euro) les deux. Rue San-Rafael, un type passe, hors de lui, qui en est à son troisième magasin, à la recherche, simplement, de sel, qu’il ne trouve nulle part. Personne ne s’en étonne. On ne peut plus faire le compte des pénuries. Trouver du paracétamol, par exemple, relève de l’impossible.

Dans ce champ de désolation, une ligne cruelle sépare, d’un côté, les Cubains qui ont accès à des devises, grâce aux transferts de proches à l’étranger, de ceux qui n’en ont pas. Pour les premiers, un réseau de Mipymes (petites et moyennes entreprises), désignant désormais, pour l’essentiel, une floraison de petites épiceries privées, offre les produits de consommation de base. Les prix y sont affichés en pesos, à un taux de change désormais presque identique entre l’officiel et l’officieux (410 pesos pour 1 dollar). Rappelons que le salaire moyen s’élève à 6 000 pesos, et que les retraites, récemment revalorisées, ne dépassent souvent pas 3 000 pesos. Un carton d’œufs (de trente, conditionnement classique cubain) en vaut, lui, 2 800.

Des habitants font la queue devant une bodega (épicerie), à La Havane, le 8 janvier 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »
Pour les retraités, tout est inabordable. Cela signifie qu’il leur faut compter sur les produits subventionnés, vendus dans les bodegas (épiceries et centres de distribution de produits essentiels), et accessibles seulement avec la libreta (le carnet de rationnement). Leurs étagères sont de plus en plus vides. Au cours des deux dernières années, alors que les Mipymes se multipliaient, offrant des étalages toujours plus remplis grâce à un système opaque d’importations, les bodegas n’ont, inversement, quasiment plus rien à distribuer. La ration mensuelle de poulet (congelé, ce qui, compte tenu des coupures d’électricité, devient de plus en plus difficile à gérer) se monte à 500 grammes par personne et par mois. Encore faut-il l’attendre des jours durant.

Les queues devant les bodegas, ces dernières semaines, ont presque disparu, pour une raison simple : il n’y a presque plus rien à y acheter. Dans la capitale comme dans la plus reculée des campagnes, désormais, les Mipymes sont pratiquement la seule voie d’approvisionnement. A condition de ne pas appartenir à la partie de la population qui touche un salaire en pesos, sans accès à des dollars ou des euros.
Les exclus de cette mutation discrète et terrible, comment survivent-ils ? Ce sont ces malheureux que l’on voit fouiller les tas d’ordures, ou tenter de vendre de minuscules biens à la sauvette en tâchant d’échapper à la vigilance des agents de sécurité qui traquent ces vendeurs du désespoir, espérant leur infliger une amende.


Un magasin d’Etat, à La Havane, le 3 janvier 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

Partir, alors, partir à tout prix. Dans un bar près de l’université, une femme avec une queue-de-cheval fait des petits bonds d’excitation lorsqu’elle évoque son projet : ficher le camp en Europe. Elle travaille comme serveuse, ne veut pas même entrer dans les détails de la façon dont cet emploi ne lui permet pas de vivre, alors qu’elle approche de l’âge mûr. Son itinéraire de sortie de l’île commence à prendre forme. Une connaissance lui a transmis une offre d’emploi peu qualifié en Slovaquie, dans une « entreprise de manutention ». Elle espère obtenir un visa sur cette base. Ensuite, advienne que pourra.
On entend cliqueter ses rêves, ses espoirs. Elle balaye les craintes d’une main sûre et demande des renseignements à ces étrangers de passage : « Comment faire pour aller de Bratislava [elle n’est pas sûre du nom de la ville] jusqu’à Madrid ? » en se coulant discrètement entre les frontières européennes. Réponse : le bus. Une série de bus, sur trois ou quatre jours. Elle saute encore plus, secoue sa queue-de-cheval de joie, radieuse dans son uniforme désuet, chemise blanche amidonnée et nœud papillon noir.
Survie au jour le jour
De loin, son manège – parler à des étrangers, avec cette animation, de surcroît – n’a pas échappé aux autres serveurs, à commencer par celui qui doit être chef de rang, mouchard en chef, qui la fixe d’un regard insistant. Mais elle parle, elle parle, et fait ce que plus personne n’oserait dans La Havane, en mentionnant l’épisode de juillet 2021, lorsque Cuba a semblé sur le point de basculer par la force d’une contestation d’une telle ampleur que le pouvoir a tremblé. Le 11 juillet 2021, dans trente ou quarante villes du pays, la population est descendue dans les rues pour hurler son ras-le-bol.
La femme qui a envie, ce soir, de parler à des inconnus, décrit fiévreusement ces heures si brèves, où tout a semblé possible. « C’était comme une insurrection, de Pinar del Rio à Santiago [d’ouest en est] », dit-elle avec des flammes dans le regard. Cela n’a duré qu’une journée. Elle était dans la rue, a échappé de justesse à la répression brutale qui s’est abattue sur les manifestants, à la différence de son mari…
Mais il faut couper court. Les deux collègues s’énervent, près du bar. « Ici, tout le monde a peur, dit-elle, mais moi, je m’en vais bientôt ! » Elle vise Madrid, car son fils, la vingtaine, y vit, sans papiers, de petits emplois au noir. Elle demande encore combien cela peut être payé, un emploi au noir en Europe. Entre 10 et 20 euros de l’heure ? Elle arrondit les yeux de bonheur. C’est tant d’argent. Elle secoue encore sa queue-de-cheval comme une sorte de chasse-mouchards, mais les serveurs l’appellent désormais de façon menaçante. Elle s’éclipse, retourne à son service, on ne croisera plus son regard.


Quelques soirs plus tard, au sommet d’un vieil immeuble des années 1940, avec une vue imprenable sur la beauté de la ville, Alicia a préparé des tomates pour le dîner. Quelques tomates locales hors de prix, un luxe, comme tout ce qui s’achète à Cuba quand on a 20 ans, qu’on cumule des études supérieures, une bonne famille et un emploi. Elle aussi parle vite, comme si une vanne venait de s’ouvrir. Elle raconte : l’entourage familial – tous médecins, dont une mère cheffe de service éminente, qui n’en est pas moins pauvre –, une sœur dans la « mission médicale » dans divers pays, la survie au jour le jour. Mais, aussi, les empoignades entre générations.
Comme tant d’autres familles qui ont vécu la démonétisation de tout, depuis leur mode de vie jusqu’aux idées politiques qui le sous-tendaient, les moins de 30 ans ont jeté l’éponge et ne peuvent plus supporter la rhétorique de la « révolution » (le Parti communiste au pouvoir), tandis que les plus de 50 ans s’accrochent au passé et à son idéologie. Entre les deux, tout le monde flotte. « Avant, il n’y avait pas beaucoup d’argent, mais énormément de services, reconnaît-elle. La libretapayait tout. Puis tout a disparu. Et une fois tous les produits évanouis, on ne nous a pas donné d’argent pour compenser et faire face au prix de la vie, cette vie qui est impossible désormais, où on te donne un jouet pour Noël, mais où il n’y a plus de viande. »


Alicia montre, désabusée, le paquet de cigarettes importées où elle pioche sans cesse : « Voilà, c’est une marque d’importation et c’est moins cher qu’une marque cubaine. » Ce paquet vaut pratiquement un mois de retraite de son grand-père, ancien leader syndical (une position importante à Cuba). « Il y a les gens comme lui, qui ont idéalisé la révolution, et ceux qui voudraient voir un changement de pouvoir, mais ont peur de la répression. Cela ne nous mène nulle part, alors en théorie il ne reste plus qu’à s’en aller », conclut-elle.
Elle fait tout ce qu’elle peut, néanmoins, pour rester. Mais pressent qu’un point de rupture approche. L’intervention américaine à Caracas, subitement, a mis en branle des réflexions nouvelles. « Ce que les Etats-Unis ont fait au Venezuela, ce n’est pas pour me plaire. Mais soyons francs : c’est un mal pour un bien. En 2026, ici, il faut que quelque chose change, ce n’est plus possible. Si les Etats-Unis nous envahissent, ou n’importe qui, d’ailleurs, qu’il en soit ainsi. On ne peut pas continuer comme ça, sinon je vais devenir folle. »
Quelques jours plus tard, une fin d’après-midi sur le Malecon. Des pêcheurs sont concentrés sur leurs lignes. Un gars, assis sur le parapet, boit tranquillement une canette de bière Chacal (une des nombreuses marques d’importation aux noms extravagants qui ont envahi le marché). Il dit s’appeler El Chino (« le Chinois »), bien qu’il n’ait rien d’asiatique. C’est son surnom, dans le coin d’où il vient, Los Sitios, dans le sud de la ville. Un quartier populaire, dur, où, c’est ainsi, on hérite d’un surnom. Et aussi d’une peau épaisse, pour faire face aux voleurs, à la vie. Cela l’amuse énormément, cette culture, ce Cuba loin des touristes qui font des selfies dans les décapotables américaines, « le vrai pays, pas les trucs mensongers pour les étrangers ». En cette fin glorieuse de journée où le ciel s’embrase, il tripote sa boîte de bière et décrit son emploi dans une Mipyme. Vingt-quatre heures d’affilée à la caisse, deux jours de repos, et on recommence. Salaire : 36 000 pesos par mois (90 dollars). De quoi boire deux ou trois Chacal en regardant la journée mourir, puis rentrer chez soi, au barrio (« quartier »).
Pics de colère
Tout près, sur l’étroit parapet, des gens sortent des poissons de l’eau avec leur canne à pêche, les laissent agoniser sur le béton et relancent aussitôt leur ligne. On pêche ici pour survivre, à la recherche de protéines gratuites, pas pour passer le temps. El Chino, grâce à son emploi, peut s’éviter ce souci. Il n’en a pas pour autant le moral au beau fixe. Il est même, lui aussi, singulièrement amer. « Dès qu’un petit magasin se développe un peu, tu es sûr de voir arriver des inspecteurs à la recherche de la moindre broutille pour te coincer. Sécurité, hygiène, tout est bon. Ce qu’ils veulent, c’est bien sûr de l’argent. On vit dans un univers corrompu qui parle de socialisme. Tu veux ma définition de Cuba ? Cuba, à cause de tous ces connards, c’est de la merde ! Le plus beau pays du monde est devenu de la merde. Dans quel pays tu vois un médecin gagner moins d’argent qu’un flic ou un agent d’entretien ? »

Julio, lui, pensait en avoir fini avec cette vie impossible quand il a quitté Cuba. Puis il a été rattrapé par le pays en déroute. Le voilà qui circule à longueur de journée dans son triporteur électrique chinois, cherchant les clients à transporter. La batterie est à l’agonie, il roule à une allure d’escargot. On pourrait descendre en marche et trotter à côté du véhicule qu’il conduit depuis qu’il est revenu à Cuba, de force, il y a quelques mois. Au terme d’une histoire complexe, qu’il raconte avec simplicité. Même dans un pays où les tatouages font fureur, Julio a le corps exagérément bleui par l’encre. Tatouages aux mains, tatouages partout, sur le visage aussi. Des serpents, très beaux, mais dangereux à porter, avec les chiffres et autres signes épars, qui hurlent l’appartenance à un gang.
C’est sur la route de l’exil, lorsque les portes du pays se sont ouvertes toutes grandes après la répression de 2021, qu’il a vécu cette partie de son destin. La migration l’avait mené d’abord au Mexique. Là, « par facilité », s’empresse-t-il de dire, il a cédé à diverses tentations : alcool, drogue, une certaine pratique de la violence. Tout cela l’a mené dans un gang. On glisse sur les détails, puis soudain un saut l’amène aux Etats-Unis. Il espérait y obtenir un statut de réfugié politique, y rêvait d’une vie à Chicago (Illinois).

Ne doutant de rien, il est entré voici à peine quelques mois dans les locaux de l’administration à El Paso (Texas) pour entamer au plus vite la procédure. En cette ère Trump, ce fut effectivement réglé avec célérité : il a été aussitôt renvoyé à Cuba. Les expulsions dans ce sens, malgré les tensions entre les deux pays, n’ont jamais pris fin. Julio s’est retrouvé à La Havane, à son point de départ, sans un sou vaillant. « Heureusement, j’ai aussi trouvé Dieu sur ma route », assure-t-il, puisant la force dans cette foi nouvelle et les réunions des Alcooliques anonymes pour se traîner comme une tortue dans les rues défoncées de La Havane, sans devenir fou.
Tout le monde n’atteint pas facilement ce niveau de philosophie contemplative. Prenons Emmanuel, par un soir glacial de janvier, lors d’une soirée avec DJ au Salsa Rio, dans le quartier de Vedado. Ce qui pourrait être une boîte à la mode, dans l’un des plus beaux parcs de la ville, est en réalité un endroit presque désert au milieu une obscurité épaisse, entourée d’une végétation qui semble retourner à l’état de forêt primaire. Au Salsa Rio, Emmanuel trinque avec une énorme pinte remplie de vodka – cadeau de la direction – puis il monte sur scène pour son set d’électro. Sa spécialité, encore récemment, était plutôt le rap, un genre devenu hautement suspect aux yeux des autorités, à cause des paroles, dérapant facilement vers des contenus jugés subversifs. Au moins, avec l’électro, voilà de la musique sans risque. Et le voilà donc en train de mixer. Demain, il aura mal à la tête, avec toute cette vodka, mais demain est si loin, et comment refuser cette aubaine de fête, offerte par la maison, quand tout est si cher.

Au bar-restaurant Salsa Rio, de jeunes Cubains jouent aux dés, éclairés à la lumière d’un téléphone, lors d’une coupure d’électricité, à La Havane, le 3 janvier 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

Emmanuel, l’une des figures du mouvement hip-hop à La Havane, vit à Alamar, dans les quartiers est de la ville. Avec ses 100 000 habitants, constitués en sous-brigades ayant contribué à la construction des logements dans ce grand ensemble, c’est la plus grande cité de Cuba. Naturellement, cette ville autrefois nouvelle est désormais en déréliction.
Là-bas, malgré la surveillance des services de sécurité, il arrive que des mouvements de contestation éclair se produisent, lorsque la population n’en peut plus de subir les coupures d’électricité. En général, ces pics de colère s’expriment durant quelques minutes, au cours desquelles des gens tapent sur des casseroles. Des images tremblotantes, filmées au téléphone dans le noir, en témoignent le lendemain sur les réseaux sociaux. On apprend aussi, en général, qu’une partie des contestataires s’est fait embarquer par les agents de l’un des services de sécurité ou par les comités de défense de la révolution, structures du parti présentes dans chaque quartier.
Saignée démographique
Lorsqu’il s’agit de protester malgré la chape de plomb du pouvoir, Alamar est réputée pour se trouver en première ligne. Les fortes têtes du quartier, comme Emmanuel, ont donc intérêt, ces temps-ci, à raser les murs. Et dans la nuit du Salsa Rio, il n’est pas si sûr d’éviter les oreilles indiscrètes. Précipitamment, il dit : « En fait, je suis surtout réparateur de photocopieuses. Si, si ! C’est même ça que j’aime dans la vie, réparer les photocopieuses. La musique, ce n’est qu’un passe-temps. » La chose est présentée comme une plaisanterie. C’est aussi une façon de dire haut et fort qu’il ne se mêle pas de politique. Les pitreries sont autorisées, mais il est une ligne qu’il est interdit de franchir : la critique du pouvoir.

Le Salsa Rio, à La Havane, le 3 janvier 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »
Lors des manifestations de 2021, les dirigeants cubains ont pris peur. Depuis, la surveillance générale s’est encore renforcée, à mesure que les conditions de vie continuent à se dégrader et menacent de faire éclater la Cocotte-Minute du pays, vidé de sa population comme on laisserait s’échapper la vapeur.
Une chanson de rap de 2021, Patria y Vida (« La patrie et la vie », qui retourne le slogan castriste « La patrie ou la mort ! »), témoignait à l’époque de la soif de changement d’avant la saignée démographique (près d’un quart de la population envolée depuis 2021). Interprétée par un collectif de rappeurs, elle a servi d’hymne de la contestation du 11 juillet. « Mon peuple demande la liberté, mais plus de doctrines », disaient les paroles qui ont enchanté la communauté cubaine aux Etats-Unis, à commencer par… Marco Rubio, l’actuel secrétaire d’Etat américain. L’un de ses auteurs, le rappeur Eliecer « El Funky » Marquez Duany, installé à Miami (Floride), passe désormais pour pro-Trump, mais il est sous la menace, lui aussi, d’une expulsion des Etats-Unis…
Eleonora, de son côté, ne compte pas s’en aller. Sinon, comment sa mère ferait-elle pour vivre ? Elle a donné rendez-vous au rez-de-chaussée du Carlos III, un centre commercial si vide que les bruits de l’avenue Salvador-Allende toute proche y résonnent étrangement. Elle avait dit : « J’aurai une casquette. » Elle la porte, dissimulant sa coupe au carré qui ne parvient pas à la vieillir. Depuis ce matin, elle arpente la ville, comme presque tous les jours, à la recherche d’une journée de travail. En vain. Sa mère a 65 ans, et elles ont besoin, juste pour se nourrir, de ces journées arrachées ici et là. Eleonora a 24 ans et elle vient de renoncer à l’emploi qu’elle chérissait le plus au monde, elle, la spécialiste cubaine de l’écrivain américain Edgar Allan Poe (1809-1849), enseignante de littérature si précoce.

Le centre commercial d’Etat Carlos III, à La Havane, le 13 janvier 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

Rue Belascoain, à La Havane, le 5 janvier 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »

Vendeuse de café sur la rue Belascoain, à La Havane, le 5 janvier 2026. LUCIEN LUNG/RIVA PRESS POUR « LE MONDE »
Le coût de la vie l’a jetée dans les rues, qu’elle parcourt à pied, allant de Mipyme en Mipyme à la recherche d’une embauche, avec l’espoir de ramener 4 000 pesos (environ 9 dollars) pour une journée de douze heures. Son père, lui, s’est « sacrifié » : il vogue sur des cargos de la marine marchande, à l’autre bout du monde, entre l’Asie et l’Afrique, et revient seulement à Cuba tous les quatre ou cinq ans. Il verse 70 % de son salaire à l’Etat, et ce qu’il lui reste, il l’envoie sous forme de petits mandats à la famille, pour les soutenir, elle et sa mère. « C’est grâce à lui que j’ai ce téléphone, cette jupe », observe-t-elle.
Elle décrit leur peur majeure à toutes deux, elle et sa mère : tomber malade. Autour d’elle, dans le quartier de Centro Habana, c’est bien pire : « Il y a tellement de voisins qui ne peuvent plus se nourrir. Des gens âgés, qui n’ont plus qu’une chose en tête maintenant : la faim. Et ils sont tellement nombreux que personne ne peut les aider. » Elle ne sait même plus ce qu’il est possible encore d’espérer recevoir avec la libreta, tant le système de distribution d’Etat, lui aussi, est à l’agonie.
Eleonora ne se plaint pas, elle énumère juste des observations, qui, toutes, dessinent les contours du désespoir cubain. « Mes parents ont connu la “période spéciale” [à la fin de l’URSS]. A cette époque, il n’y avait rien à manger. Mais, au moins, il y avait Fidel Castro pour galvaniser la population, nous donner de l’espoir. Aujourd’hui, les dirigeants sont nuls, incapables de nous présenter la moindre solution. »
Elle rit un peu et raconte l’histoire d’un « parrain » français de la famille, qui vit près de Paris et vient régulièrement à Cuba, tout content d’apporter ses petits colis avec de la nourriture. « Il me fatigue avec ses discours, il n’arrête pas de rabâcher qu’on a de la chance de vivre protégés du capitalisme. C’est vraiment n’importe quoi. Enfin, il est vieux, il doit avoir du mal à réaliser ce qu’est vraiment le monde. » A ses heures perdues, elle développe un petit projet : apprendre le coréen. Juste comme ça, parce qu’elle aime la K-pop et se plonge avec délice dans cet univers lointain, sans perdre de vue l’ironie de ces rêveries : « Ici, on vit en Corée du Nord, et moi, pas de chance, c’est la Corée du Sud qui m’intéresse. »
A Cuba, la stratégie ambiguë de l’administration Trump maintient le pays dans l’incertitude
Les déclarations contradictoires du président américain et les pressions de Washington ravivent les inquiétudes autour des objectifs des Etats-Unis pour l’île et son régime.

Que compte faire Donald Trump à Cuba ? Le président des Etats-Unis l’a dit, son prochain objectif, après le Venezuela et l’Iran, est l’île caribéenne, qu’il peut « prendre » quand il l’entend et en faire ce qu’il « en veu[t] », comme il l’a assuré lundi 16 mars. Mais, comme souvent, la stratégie du locataire de la Maison Blanche est difficile à décrypter, et la diaspora cubaine ne sait pas sur quel pied danser.
Le secrétaire d’Etat, Marco Rubio, fils de migrants cubains arrivés aux Etats-Unis dans les années 1950, nourrit de longue date l’obsession de faire tomber le régime castriste. Il est le principal porte-parole de cette communauté majoritairement installée en Floride, forte de 1,3 million de personnes.
Depuis plusieurs semaines, la pression s’est accentuée sur l’île. Washington a décrété un blocus pétrolier et menacé de sanctions les pays fournisseurs. Le tourisme est à l’arrêt, l’économie en berne, les coupures de courant sont régulières, la vie quotidienne est rendue infernale et les protestations s’intensifient. L’arrivée annoncée de deux pétroliers chargés de combustible russe ainsi que l’acheminement de 20 tonnes d’aide humanitaire par un convoi international nommé « Nuestra America » – dont les premiers membres ont atterri, mardi, à La Havane, avec 5 tonnes de matériel médical – ne devraient offrir qu’un répit limité aux Cubains. Donald Trump se vante désormais d’être le seul capable de remettre de l’ordre dans un pays au bord de l’effondrement.
Réforme économique historique
Mi-février, il a annoncé que Marco Rubio menait des discussions avec des personnalités cubaines, sans en préciser la nature. Longtemps niés par La Havane, ces contacts ont été reconnus, le 12 mars, par le président cubain, Miguel Diaz-Canel, évoquant des « conversations » destinées à « chercher des solutions, par la voie du dialogue ». Là encore, sans plus de détails.
Les négociations portent-elles sur un départ de la famille Castro, qui contrôle toujours l’appareil d’Etat ? Sur des élections libres, la légalisation des partis et la libération des plus de 1 200 prisonniers politiques, selon l’ONG Prisoners Defenders ? Ou sur une simple ouverture économique ? Certains médias américains ont évoqué un accord incluant le départ de M. Diaz-Canel, mais le maintien des Castro.
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Une première réponse a été donnée par Cuba, lundi 16 mars : par la voix de leur vice-premier ministre, Oscar Pérez-Oliva Fraga, petit-neveu de Fidel et de Raul Castro, les autorités de l’île ont annoncé une réforme économique historique, permettant aux entreprises américaines et à la diaspora d’investir dans de nombreux secteurs. Mais aucune concession politique : le Parti communiste demeure « l’avant-garde organisée de la nation cubaine », selon la Constitution.
« Une partie de la diaspora, commerçants moyens ou ceux qui ont de la famille sur l’île, estime qu’il faut saisir cette occasion, explique Janette Habel, chercheuse spécialiste de Cuba. D’autres considèrent que ça ne va pas assez loin. »Beaucoup doutent de la faisabilité des réformes. Nombre d’exilés, dont les biens ont été confisqués après la révolution, attendent des garanties juridiques avant tout retour. « Il est difficile d’imaginer que cela puisse se faire de manière apaisée, alors qu’il y a 5 000 plaintes de Cubains expropriés », souligne Mme Habel.
Même si Marco Rubio a considéré comme « insuffisantes » les mesures annoncées par M. Pérez-Oliva, et déclaré que les Cubains devaient « nommer de nouveaux responsables », son manque de clarté agace une partie de la diaspora cubaine. « Il n’y aura ni investissements majeurs, ni plans de sauvetage, ni mesures de soutien économique, à moins qu’un changement politique radical ne se produise sur l’île », a écrit Carlos Gimenez, représentant républicain de Floride et ancien maire du comté de Miami-Dade (2011-2020), sur le site de la chaîne Fox News.
Espoirs douchés
Le 14 février, dans un entretien avec l’agence de presse Bloomberg, Marco Rubio a douché les espoirs d’une partie de la diaspora cubaine, en déclarant : « Laissez de côté pour un instant le fait qu’il n’y a pas de liberté d’expression, ni de démocratie, ni de respect des droits humains. Le problème fondamental de Cuba est qu’elle n’a pas d’économie. »
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Certains surnomment déjà « Obama 2.0 » la stratégie que semble pour l’instant privilégier Washington : en 2014, lors de son second mandat, le président démocrate (2009-2017) avait misé sur une ouverture économique de l’île et sur une normalisation des relations entre Washington et La Havane, tout en laissant le pouvoir castriste en place. A l’époque, Marco Rubio, alors sénateur de Floride, s’en était indigné, considérant que cette politique donnait « légitimité et argent »au régime cubain.
« Entre Trump et Obama, il y a certes un objectif commun, à savoir que les réformes économiques provoquent un changement de régime, note Mme Habel. Mais le reste est très différent. La politique d’Obama était intelligente et subtile, il avait une stratégie à plus long terme. Trump, lui, est dans la brutalité et la confrontation. »
La détente n’a pas survécu à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, après sa première élection, en 2017 : ce dernier a remis Cuba sur la liste des pays soutenant le terrorisme, imposé de nouvelles sanctions et appliqué une politique de pression maximale, une ligne maintenue par le démocrate Joe Biden (2021-2025).
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Washington veut-il répliquer la stratégie adoptée au Venezuela, où, après avoir enlevé Nicolas Maduro, il a laissé en place sa vice-présidente, la docile Delcy Rodriguez ? M. Rubio lui-même l’a formulé, le 25 février : « Cuba n’a pas besoin de changer du jour au lendemain. »
Option militaire improbable
« Les diplomates américains ont dit aux acteurs de la diaspora qu’ils voulaient trouver une Delcy Rodriguez cubaine », affirme Michael Bustamante, professeur d’histoire à l’université de Miami. Ce dernier ne croit cependant « pas possible d’appliquer la même formule qu’au Venezuela ». « Il n’y a pas d’accusations pénales devant une cour américaine qui justifie une action militaire pour enlever M. Diaz-Canel », comme cela a été le cas pour M. Maduro, accusé de trafic de drogue. Le président est peu influent au sein de l’appareil d’Etat, et peu populaire. En outre, Cuba ne dispose pas de réserves pétrolières, et il sera difficile de faire accepter à la diaspora la permanence des Castro au pouvoir.
L’option militaire, elle, reste improbable, bien qu’elle ne soit « pas à écarter complètement », considère M. Bustamante. « L’Etat cubain est plus idéologique, cohérent et uni que le vénézuélien, et éloigner M. Diaz-Canel ne permettrait pas un changement radical, estime l’universitaire. Il faudrait une opération militaire de plus grande envergure contre des officiers et d’autres responsables, ce qui est difficilement envisageable, vu l’engagement des Etats-Unis en Iran. » Sans compter le possible chaos généralisé et l’avalanche de migrants sur le sol états-unien qu’elle pourrait provoquer, alors que 1 million de Cubains ont quitté l’île depuis 2021.
Pendant que les scénarios s’écrivent à huis clos, sur l’île, les Cubains continuent de faire entendre leur colère, entre les menaces de répression et la crainte de bombardements, mais dans l’espoir d’un changement. Jeudi 19 mars, pour le treizième soir d’affilée, des concerts de casseroles ont résonné dans l’obscurité des coupures de courant, jusque dans les rues de La Havane.
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