Les navires de guerre contemporains représentent un investissement considérable, mais sont-ils encore vraiment adaptés aux nouveaux défis auxquels font face les forces navales ?

À l’ère des drones, les forces navales face à une rupture stratégique 

Entre le futur remplaçant du porte-avions Charles de Gaulle et les projets de cuirassés de Donald Trump, les flottes de guerre occidentales semblent se préparer à renouveler leur équipement. Les navires de guerre contemporains représentent un investissement considérable, mais sont-ils encore vraiment adaptés aux nouveaux défis auxquels font face les forces navales ?

Article Politique

publié le 18/03/2026 https://elucid.media/politique/a-l-ere-des-drones-les-forces-navales-face-a-une-rupture-strategique

Par Paul Fernandez-Mateo

Ces derniers temps, il se passe beaucoup de choses dans le domaine des marines de guerre. Un groupe aéronaval américain croise au large des côtes iraniennes, des pétroliers se font arraisonnerdans l’Atlantique et attaquer dans le Golfe persique ; la Chine poursuit son ambitieux programme de construction navale, et la France comme les États-Unis commandent d’énormes navires pour renforcer leurs flottes.

Ces observations montrent que les forces navales demeurent une priorité pour toutes les grandes puissances mondiales, et qu’elles continuent de représenter une composante cruciale de leurs forces militaires. Pourtant, la construction et l’entretien des navires de guerre ont historiquement toujours été de véritables gouffres financiers, et le demeurent encore aujourd’hui. Ainsi, en 2026, près d’un quart du budget militaire total des États-Unis est consacré à la seule US Navy ; elle constitue la branche la mieux dotée des forces armées américaines. Cela se comprend sans peine : la simple construction d’un porte-avions américain, sans ses aéronefs ni ses bâtiments d’escorte et sans même parler de la maintenance, coûtait à elle seule environ 13 milliards de dollars en 2019. Le futur remplaçant du Charles de Gaulle coûtera quant à lui plus de 10 milliards d’euros à développer et à bâtir – si les estimations ne sont pas dépassées.

Toutefois, certains événements récents ont démontré que les forces navales sont peut-être plus vulnérables qu’il n’y paraît. La neutralisation par l’Ukraine – un État ne disposant pas de forces navales sérieuses – de la flotte russe de la mer Noire, après la destruction de plusieurs de ses principaux bâtiments par des frappes de drones ou de missiles, a démontré la vulnérabilité des navires de guerre présents au large d’une côte hostile où des vecteurs s’avèrent capables de les atteindre.

La piètre performance de l’US Navy au large du Yémen au cours des opérations Prosperity Guardianet Rough Rider, entre 2023 et 2025, a confirmé cette tendance : non seulement les forces américaines se sont révélées incapables de mettre un terme aux frappes menées par les Houthis sur le trafic maritime en mer Rouge et dans le golfe d’Aden, mais la fin de l’intervention a été marquée par une tension importante des équipages du fait d’un risque réel de frappes sur les forces navales elles-mêmes, qui avaient été directement prises pour cible.

Surtout, plus récemment, les États-Unis maintiennent prudemment leur flotte à une distance respectable des côtes iraniennes et se refusent encore à risquer le passage du détroit d’Ormuz, même pour accompagner les pétroliers tentant de réaliser la traversée pour approvisionner une économie mondiale au bord d’un nouveau choc pétrolier. Et à l’inverse, la flotte iranienne constitue une proie de choix pour les Américains et est systématiquement ciblée, même à une distance relativement importante de l’Iran, comme l’a prouvé le torpillage de la frégate iranienne IRIS Dena, au large du Sri Lanka.

La vulnérabilité des navires de guerre aux attaques sous-marines et aériennes est connue depuis longtemps. La Seconde Guerre mondiale, et surtout les batailles navales de la Guerre du Pacifique, en avaient constitué une flagrante illustration. Plus tard, lors de la guerre des Malouines, la destruction du HMS Sheffield et de l’Atlantic Conveyor par les missiles Exocet de l’aviation argentine ont prouvé qu’un seul missile pouvait même envoyer un grand navire par le fond.

Mais là où les choses ont désormais changé, c’est qu’une force aérienne classique n’est même plus nécessaire pour menacer sérieusement un groupe aéronaval bien défendu. Le perfectionnement des drones et des missiles, en termes de coût, de charge explosive, de vitesse et de portée, permet désormais – pour un investissement complètement dérisoire par rapport à celui que représente un navire et sans même nécessiter le support d’un avion de combat – de disposer d’une arme efficace contre toute marine de guerre. Dans un tel contexte, les forces navales sont-elles menacées d’obsolescence ?

Les raisons de la nécessité du maintien d’une force navale importante

Peut-être faut-il commencer par poser une question fondamentale : à quoi sert, au juste, une marine de guerre ?

Historiquement, la raison d’être d’un navire est de permettre à un ou plusieurs individus de franchir une étendue d’eau qui ne peut pas être autrement traversée, à gué ou à pied sec, et qui serait soit impossible soit trop longue à contourner. Très rapidement, l’existence d’une telle technologie a permis à l’Homme de se servir de telles étendues d’eau – mers, lacs et cours d’eau navigables – comme de nouvelles voies de communication, permettant le transport d’individus ou de marchandises. Cette faculté a initialement été utilisée pour le commerce – servant d’origine à ce qui est devenu aujourd’hui la marine marchande – ou pour la guerre, en permettant le débarquement de soldats directement sur des côtes ou des régions arrosées par un cours d’eau navigable.

Ainsi, même en remontant à la plus haute Antiquité, la plupart des usages d’une marine de guerre peuvent déjà être facilement déduits : des navires de guerre peuvent servir de support à une invasion sous la forme de débarquement de troupes ; ils peuvent également être utilisés pour protéger ou au contraire attaquer d’autres navires – de débarquement, ou bien de commerce, dans le cadre d’un blocus. Le débarquement, l’escorte et l’interception : telles sont historiquement les fonctions principales des forces navales.

Elles demeurent toutes les trois d’actualité. Les marines de guerre de premier plan comprennent au moins quelques navires de débarquement permettant d’introduire des soldats et du matériel militaire sur de nouveaux théâtres d’opérations, notamment lorsqu’il est impossible, ou peu praticable de les y envoyer par voie terrestre ou aérienne. Les missions de combat entre navires demeurent aussi à l’ordre du jour, et à ce niveau, la technique a beaucoup évolué, passant de l’éperonnage à l’abordage, puis à l’utilisation de divers projectiles – balistes, catapultes, feu grégeois, puis canons, et enfin torpilles, grenades anti-sous-marines et missiles.

S’il est devenu inhabituel de voir des navires de guerre directement escorter des navires de commerce, la simple existence d’une flotte de guerre dans les environs d’une route commerciale maritime suffit généralement à prévenir toute attaque contre la marine marchande, que ce soit par d’autres navires de guerre ou par des pirates. Cette dernière mission – le contrôle des routes maritimes – est d’ailleurs la principale raison d’être d’une US Navy hypertrophiée et omniprésente à travers les océans de la planète : les intérêts commerciaux des États-Unis sont mondiaux, et la fluidité du trafic maritime mondial est l’une des conditions principales de leur prospérité, sans même aborder les possibilités de blocus offertes par leurs navires pour nuire à leurs adversaires.

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Le navire amiral USS Gerald R. Ford (porte-avions) à gauche, et les destroyers USS Winston S. Churchill (devant), USS Mahan (derrière) et USS Bainbridge, 13 novembre 2025, océan Atlantique (Département américain de la Défense).

D’autres types de missions d’apparition plus récente sont également à mentionner. L’installation de mines marines – destinées à rendre inaccessibles certaines zones maritimes en y rendant très dangereuse la navigation – a nécessité la création de navires spécifiques dédiés tout aussi bien à miner qu’à déminer. La dissuasion nucléaire a également tiré profit de l’environnement maritime avec la création des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, très difficiles à détecter, pouvant rester en plongée des mois durant, et assurant une capacité de réplique nucléaire en toute circonstance même si tous les autres vecteurs devaient être détruits. Et le développement des flottes de guerre modernes a entraîné l’apparition de toutes sortes de navires de soutien chargés de la logistique, de la guerre électronique, etc.

Enfin, le type de mission le plus pertinent à l’heure actuelle, à égalité avec le contrôle des routes maritimes, est sans aucun doute le surcroît de capacité de projection qu’offrent certains types d’armements navals, comme les porte-aéronefs, qui peuvent servir de base aérienne mobile, ou l’utilisation de missiles mer-sol pour bombarder un territoire. Même à l’époque des simples canons, cette faculté de bombardement côtier était déjà utilisée, soit pour un usage tactique, soit pour faire pression sur un État par la simple menace de son emploi – la fameuse « diplomatie de la canonnière ». Cet avantage en termes de projection de puissance est la raison pour laquelle les Américains disposent de tant de porte-avions et de navires lance-missiles, et qu’ils en ont récemment envoyé dans le golfe Persique et la mer Méditerranée pour faire pression sur la République islamique d’Iran.

À quels usages sont destinés les navires de guerre d’hier et d’aujourd’hui ?

Le porte-avions constitue généralement le cœur de la flotte d’un État souhaitant utiliser ses forces navales pour autre chose que la seule défense de ses propres côtes. La faculté de pouvoir déployer une force aérienne conséquente en n’importe quel point du monde, sans avoir à dépendre de bases terrestres ou de l’appui d’un allié, constitue un atout formidable en cas de conflit. De nos jours, on mesure bien souvent la puissance relative d’une marine de guerre au nombre de porte-avions qu’elle possède, ainsi que leur taille, leur capacité d’emport et quelques autres caractéristiques. Toutefois, il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la puissance relative d’une marine de guerre était généralement mesurée par le nombre de cuirassés qu’elle possédait.

Le cuirassé, héritier du vaisseau de ligne de l’ère de la marine à voile, était un type de navire de guerre équipé de certains des plus gros canons jamais fabriqués par l’Homme. Il était également équipé d’un blindage extrêmement épais, conçu pour lui permettre de résister aux obus de canons de calibre semblable aux siens. Extrêmement chers et difficiles à produire, les cuirassés ont longtemps représenté l’apex de la capacité industrielle d’une grande puissance ; mais la Seconde Guerre mondiale a brutalement démontré leur obsolescence. Ces navires se sont révélés extrêmement vulnérables à de nouveaux types d’armes.

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Le cuirassé IOWA amarré au port de Los Angeles comme navire-musée ouvert au public, 24 novembre 2015 – Sheila Fitzgerald – @Shutterstock

Un grand nombre furent coulés par des bombardiers provenant de porte-avions sans même avoir l’occasion de tirer un seul coup de canon ; d’autres furent torpillés par des sous-marins. Presque tous les cuirassés ayant survécu au conflit furent démantelés dans les années 1950 à 1970. Les Américains conservèrent les quatre cuirassés de la classe Iowa, qui furent rénovés dans les années 1980 et utilisés pour la dernière fois lors de la Guerre du Golfe. Devenus inutiles et incroyablement chers à entretenir, tous ont depuis été transformés en navires-musées.

Le croiseur est un autre type de navire devenu rare, bien qu’il en reste encore quelques-uns. Un croiseur est un navire autonome, théoriquement capable de se voir confier n’importe quel type de mission et de pouvoir l’accomplir seul : lutte anti-navire, anti-aérienne ou anti-sous-marine, ou bombardement côtier.

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Le croiseur russe Moskva, Sébastopol, 31 juillet 2021 – Gregory Gus – @Shutterstock

Les croiseurs équipés de canons, comme les cuirassés, sont devenus obsolètes après la Seconde Guerre mondiale. Porte-avions mis à part, les croiseurs lance-missiles sont les plus grands navires de guerre modernes. L’US Navy en possède actuellement 7 encore en service, mais leur désarmement est déjà planifié. La marine russe dispose quant à elle de 5 croiseurs, plus grands et plus lourdement armés ; le Moskva, coulé en 2022, en était un.

Viennent ensuite les destroyers et frégates, qui représentent de loin les types de navires de surface les plus courants et les plus variés ; il en existe actuellement des centaines. Les deux termes sont plus ou moins interchangeables ; certaines marines les distinguent, d’autres pas, et leurs rôles sont très semblables, si ce n’est que les frégates ont souvent tendance à être plus petites et plus spécialisées.

Historiquement, les destroyers étaient de petits navires rapides, armés de canons de calibre modeste et de torpilles, mais leur rôle s’est considérablement diversifié depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce sont des navires d’escorte, surtout conçus pour la lutte anti-aérienne ou anti-sous-marine, mais parfois aussi efficaces dans la lutte anti-navire ou dans le lancement de missiles de croisière. La plupart des marines n’ayant plus de croiseurs, les destroyers sont souvent amenés à les remplacer, et la distinction entre les deux tend à se brouiller. Dans un groupe aéronaval, ce sont surtout eux qui ont pour mission de protéger le porte-avions d’éventuelles attaques.

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La frégate de la marine allemande FGS Hamburg à gauche, et le porte-avions USS Dwight D. Eisenhower à droite, lors d’un ravitaillement en mer dans la mer d’Arabie le 23 mars 2013 – wz94 – @Shutterstock

Puis, il y a les sous-marins. On mettra de côté les sous-marins dédiés à la dissuasion nucléaire, dont le rôle est particulier ; reste les sous-marins d’attaque. Il en existe deux types : les sous-marins nucléaires d’attaque, qui ont pour avantages une autonomie, une durée de plongée et une vitesse en plongée beaucoup plus importantes ; et les sous-marins d’attaque à propulsion diesel-électrique, bien moins chers à produire et beaucoup plus silencieux en plongée, donc plus difficiles à détecter. Ces différences mises à part, leur rôle est identique : ils sont armés de torpilles pour la lutte anti-navire ainsi que de missiles de croisière, qu’ils peuvent lancer même en plongée, et peuvent également remplir des missions de renseignement, en déposant ou récupérant discrètement des agents à proximité d’un territoire côtier. L’US Navy dispose de 50 sous-marins d’attaque, tous à propulsion nucléaire ; la marine chinoise en a actuellement 55, donc 45 à propulsion diesel-électrique.

Enfin, même en excluant tous les navires auxiliaires chargés de la logistique, il existe d’autres types de navire de guerre plus spécialisés, comme les chasseurs de mines, tous les navires d’assaut amphibies (impliqués dans les opérations de débarquement et souvent dotés d’un pont d’envol pour hélicoptères), ou les porte-hélicoptères dédiés, dont le rôle tend de plus en plus à se confondre avec celui de porte-avions légers, avec l’avènement d’avions capables de décoller et d’atterrir à la verticale, comme le Harrier ou le F-35B.

Pourquoi les drones et autres nouvelles armes constituent un changement de paradigme

Une caractéristique commune est à retenir parmi tous les types de navire de guerre en service aujourd’hui : tous disposent de capacités de lutte anti-aérienne ou anti-sous-marine, soit par l’emport de missiles ou de canons anti-aériens, de grenades anti-sous-marines ou de torpilles, soit par l’emport d’aéronefs disposant de telles armes. En effet, la menace pesant sur une flotte, de nos jours, provient toujours soit du ciel, soit de sous les flots. Missiles et torpilles ont depuis longtemps démontré leur extrême efficacité lorsqu’il s’agit de détruire des navires de guerre.

Ce sont des armements bon marché, transportés par des vecteurs généralement eux aussi bien moins chers à produire qu’un navire de surface – aéronef ou sous-marin – et qui n’ont cessé de se perfectionner technologiquement. Si les systèmes de défense anti-aérienne modernes peuvent intercepter un missile de croisière classique sans trop de difficulté, ils restent très vulnérables face à une éventuelle attaque par saturation – si trop de missiles arrivent d’un seul coup, il devient impossible de tous les abattre. De plus, l’apparition des missiles hypersoniques et le perfectionnement des missiles balistiques, beaucoup plus difficiles à intercepter, rajoute un danger supplémentaire. Et enfin, les sous-marins demeurent une menace constante : ils sont de plus en plus difficiles à détecter, et les torpilles sont devenues soit plus silencieuses, soit beaucoup plus rapides, et donc, dans les deux cas, plus difficiles à éviter. Or, avec un peu de malchance, un seul missile ou une seule torpille peuvent théoriquement suffire à couler même le plus grand des porte-avions, a fortiori s’ils sont à tête nucléaire, ce qui peut être le cas.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les navires de guerre modernes ont abandonné l’idée de se protéger avec du blindage : face à de telles armes, tout blindage devient inutile, en plus d’être extrêmement coûteux. Même l’extravagant projet de nouveau cuirassé américain, la « classe Trump », semble prendre en compte cette réalité : aucun blindage significatif n’est prévu. Ces navires, s’ils voient le jour, constitueront cependant un véritable gouffre financier, et ne rempliront aucun autre rôle que celui d’une énième plateforme lance-missile, rôle qu’un destroyer accomplirait tout aussi efficacement, pour une fraction du coût. Quant à l’idée de l’équiper d’un railgun ou de canons lasers, des armes encore largement expérimentales et dont l’utilité par rapport à de simples missiles reste douteuse, cela relève purement de l’ordre du gadget. Il y a fort à parier que ce projet sera sommairement mis au rebut dès que Donald Trump aura quitté la Maison-Blanche.

D’autant que l’absence de blindage sur les navires de guerre modernes, de même que leur perfectionnement technologique, ouvrent la voie à un autre problème : puisqu’il n’est même pas nécessaire d’emporter une charge explosive si conséquente pour, sinon les couler, du moins les neutraliser, des drones – moins rapides, moins destructeurs et plus faciles à abattre, mais aussi beaucoup moins chers – peuvent remplacer les vecteurs plus classiques comme les missiles. Et il est beaucoup plus commode d’assembler un essaim de drones pour lancer une attaque par saturation plutôt que de gaspiller un grand nombre de missiles, dont le coût demeure non négligeable et la capacité de production souvent faible, surtout pour les armes fabriquées en Occident. D’autant plus que de tels drones peuvent potentiellement être lancés en grand nombre non seulement depuis la terre, mais même depuis d’autres navires, y compris, théoriquement, depuis de vulgaires navires-cargos à peine modifiés. Déjà, certains pétroliers de la « flotte fantôme » russe sont suspectés d’avoir lancé des drones ayant survolé le territoire européen. Que cela s’avère vrai ou pas, ils disposent certainement de la capacité de le faire.

À terme, presque n’importe quel navire pourrait potentiellement transporter des armes capables de causer des dommages significatifs à n’importe quel navire de guerre. Plus problématique encore, presque n’importe quel groupuscule disposant de quelques drones pourrait se sentir pousser des ailes. La facilité avec laquelle les drones Shahed iraniens sont parvenus à restreindre le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz démontre l’efficacité de cette tactique. Et c’est là une très mauvaise nouvelle, car si les navires de guerre ne sont plus capables de projeter une dissuasion suffisante, on peut s’attendre à une forte recrudescence de la piraterie sur les grandes routes maritimes. Bien sûr, une simple poignée de drones bon marché serait incapable de sérieusement menacer une flotte de guerre, mais les flottes de guerre ne peuvent pas être partout, tout le temps. C’est la menace de leur intervention qui importe, plus que leur réelle capacité d’action. Et si cette menace devient moins crédible, plus de pirates tenteront leur chance.

Pire encore, le développement de drones sous-marins accélère. Un drone semblable au projet russe Poséidon, équipé d’un réacteur nucléaire et capable de plonger à une profondeur beaucoup plus importante que celle d’un sous-marin militaire s’avérerait presque impossible à détecter, encore plus difficile à intercepter, d’une autonomie à peu près illimitée et capable de remplir le rôle d’une torpille à tête nucléaire. Et si les caractéristiques précises de ce projet demeurent douteuses, elles n’ont rien de technologiquement inaccessible, même à des puissances nucléaires moyennes.

Face à un ennemi suffisamment déterminé et disposant de la capacité d’utiliser de tels armements, n’importe quel groupe aéronaval risque d’être envoyé par le fond dès les premières heures d’une guerre, s’il est à portée de tir. La prudence des Américains face à des adversaires aussi comparativement faibles que les Houthis ou l’Iran, mais qui ont démontré leur expertise en matière d’usage de ces armes – on se rappellera de la pluie de missiles qui s’est abattue sur Israël en dépit de ses nombreuses contremesures anti-missiles, en juillet 2025 – prouve que même les grandes puissances font preuve de nervosité à l’idée d’engager leurs forces navales à la légère.

Il n’est sans doute pas réaliste d’envisager de cesser de construire des porte-avions, car ils conserveront toujours une certaine utilité grâce à leur capacité d’emport d’aéronefs, qui seront toujours plus polyvalents que les missiles ; et leurs navires d’escorte, ainsi que leurs propres défenses actives et passivespeuvent les protéger contre des attaques de missiles ou de drones, du moment qu’elles ne sont pas de trop grande envergure. Néanmoins, il ne fait aucun doute que le risque pesant sur ces grands et coûteux bâtiments est beaucoup plus important qu’auparavant.

Dans un tel contexte, la décision de la France de construire un remplaçant du Charles de Gaulle disposant de la même capacité d’emport de seulement 40 aéronefs, mais pour un tonnage presque double – 78 000 tonnes au lieu de 42 500 – et donc un coût exorbitant, semble très critiquable. En attendant le développement de contremesures plus efficaces contre les drones, aériens ou sous-marins, et les missiles hypersoniques et autres nouvelles menaces, investir massivement dans d’énormes porte-avions à l’américaine s’avère être un mauvais calcul.

La France a encore l’opportunité de changer de direction, le projet venant à peine d’être annoncé. Si porte-avions il doit y avoir, ce qui peut se comprendre au vu des ambitions de la défense française, il serait plus sage d’investir dans un modèle plus modeste, d’un tonnage équivalent ou même inférieur à celui du Charles de Gaulle, conçu pour les mêmes missions et équipé des mêmes Rafales, mais accompagné de davantage de navires d’escorte, pour accroître la défense anti-aérienne et anti-sous-marine du groupe aéronaval. Un tel ajustement permettrait d’augmenter la résilience de la flotte française, en en faisant une cible plus difficile pour une attaque massive de drones ou de missiles, là où un plus gros porte-avions, moins bien entouré, ne constituerait qu’une cible plus juteuse et dont la perte serait encore plus désastreuse.

Même aux États-Unis, le débat sur l’avenir d’une US Navy centrée sur le seul porte-avions est désormais lancé, car leur vulnérabilité est de plus en plus évidente. Les menaces contemporaines pesant sur les navires de guerre sont en train de devenir trop importantes pour qu’il soit raisonnable de continuer à se préparer à la guerre d’hier. Un changement de paradigme s’annonce : une nouvelle doctrine d’emploi des forces navales devra émerger, à terme, pour s’adapter à ce nouvel environnement.

Photo d’ouverture : Le porte-avions de classe Nimitz USS Ronald Reagan dirige une formation de masse de navires de Corée, Taiwan, Japon, Singapour, France, Canada, Australie et les États-Unis. Océan Pacifique – 24 juillet 2010 – Rawpixel.com – @Shutterstock

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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