Élus et condamnés : pourquoi font-ils de si bons scores aux élections ?
Par Antton Rouget
Le premier tour des municipales a vu triompher sur tout le territoire des maires condamnés ou lourdement mis en cause pour des atteintes à la probité. Entre poids du clientélisme et banalisation des affaires, observateurs et militants décryptent ce phénomène.
Qu’a pu ressentir Raymond Avrillier à l’annonce des résultats du premier tour des municipales à Grenoble (Isère) ? Au bout du téléphone, le militant écologiste de 78 ans, à l’origine des révélations sur l’affaire de corruption ayant valu au maire Alain Carignon d’être condamné et incarcéré à la fin des années 1990, laisse échapper un soupir à l’évocation de l’arrivée en tête de l’ancien élu RPR, avec 27 % des voix. Après une longue hésitation, le lanceur d’alerte explique : « Hélas, je n’ai pas été surpris. » Nouveau silence. « Je crois que c’est la confirmation de la victoire de ce qu’on appelle la réalité alternative avec Donald Trump. Par exemple : un corrompu, c’est devenu quelqu’un qui a de l’expérience. »
Comme à Grenoble, où les listes de gauche ont décidé de se rassembler au second tour pour empêcher le retour du maire déchu, le scrutin municipal a été marqué, partout sur le territoire, par le succès d’élu·es condamné·es ou lourdement mis·es en cause dans des affaires dites « d’atteinte à la probité ». Comprendre : des détournements de fonds publics, de la corruption, du favoritisme, des prises illégales d’intérêts… Autant de manquements qui font primer des intérêts privés sur le bien commun.
Des maires du Rassemblement national (RN) Louis Aliot, condamné en première instance pour détournement de fonds publics – le jugement en appel doit être rendu en juillet –, et David Rachline, qui doit être jugé en septembre pour favoritisme, réélus au premier tour à Perpignan(Pyrénées-Orientales) et à Fréjus (Var), aux inénarrables Joëlle Ceccaldi-Raynaud (LR), mise en examen pour blanchiment de fraude fiscale aggravée, et Jean-Christophe Lagarde (UDI), condamné pour détournement de fonds publics et mis en examen pour escroquerie en bande organisée, à Puteaux (Hauts-de-Seine) et à Drancy (Seine-Saint-Denis), la carte de France est parsemée de points rouges, dans un contexte d’abstention record et de hausse des faits de corruption.

© Photomontage Mediapart
À Péri (Corse-du-Sud), les électeurs et électrices ont largement renouvelé leur confiance (80,87 %) à Xavier Lacombe, ancien député Horizons, mis en examen dans un scandale de fausses procurations (comme tout mis en cause, il bénéficie de la présomption d’innocence). Tandis qu’à Fresnes (Val-de-Marne), ils ont qualifié au second tour (13 %) leur ancien député-maire macroniste, Jean-Jacques Bridey, de retour en politique après avoir reconnu publiquement, à la suite des révélations de Mediapart, s’être fait rembourser ses notes de frais à plusieurs reprises sur le dos de ces mêmes administré·es. L’intéressé est attendu au tribunal le 2 avril.
Dans un autre registre lié à une autre forme de probité, le maire sortant de Saint-Ellier-les-Bois(Orne), Edgar Moulin, soutenu par une partie de la droite locale malgré sa mise en cause depuis mai 2025 pour viol, recours habituel à la prostitution de mineurs et proxénétisme aggravé, a été réélu au conseil municipal : il figurait en seconde position de la liste unique de son village.
À La Penne-sur-Huveaune, près de Marseille, Nicolas Bazzucchi est arrivé en première position, avec 42,04 % des voix. Le maire sans étiquette de 30 ans a pourtant passé une partie de son premier mandat derrière les barreaux pour des soupçons de viols et de violences conjugales (qu’il conteste).
Domination
Comment comprendre un tel soutien malgré des mises en cause si graves ? « Notre époque est marquée par des relents monarchiques, à travers lesquels on admet une forme de droit de cuissage ou de privilège divin, de la part de personnes de pouvoir qui peuvent donc s’affranchir des règles communes », tranche Christelle Mazza, avocate de plusieurs lanceurs et lanceuses d’alerte dans la fonction publique.
L’avocate défend notamment deux agents d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) qui ont dénoncé le comportement du maire André Santini, 85 ans, largement en tête au premier tour (43,92 %), malgré ces mises en cause pour harcèlement sexuel et agression, en plus d’un état de santé fragile lui valant d’être hospitalisé. « La politique est vue à travers la notion d’homme providentiel et de domination. On en oublie que le pouvoir est au peuple et que le mandat n’est pas la toute-puissance », appuie Me Mazza, qui conclut : « En France, on aime les rois et les reines. »
À Puteaux, où la dynastie Ceccaldi-Raynaud règne depuis 1969, l’opposant Christophe Grébert s’est longtemps cassé les dents pour « renverser le système clientéliste, qui est très fort, très puissant, et pas seulement dans les Hauts-de-Seine ». L’ancien élu centriste, qui ne vit plus dans la commune, rappelle qu’« un maire est celui qui attribue les logements, les places en crèche, les places de parking, tout un tas de services ». Pendant des années, il a aussi recensé les cadeaux offerts par la maire de cette commune particulièrement riche à ses administré·es : aspirateurs, cafetières à dosettes, cartables… Or, a-t-il observé, « des gens sont contents de ce qu’ils ont reçu et sont heureux de pouvoir rendre la pareille au moment des élections ».
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Joëlle Ceccaldi-Raynaud a cette année encore atteint un score soviétique (72,35 % des voix), malgré quatre listes d’opposition. Christophe Grébert y voit le signe d’un décalage entre les exigences d’exemplarité des élu·es et la manière dont elles peuvent se traduire au niveau local. « Il y a la théorie, les grands principes. Évidemment que l’on préfère élire quelqu’un d’honnête que quelqu’un de malhonnête… Et puis il y a la pratique, la capacité à relativiser. À partir du moment où on peut avoir besoin d’un service, on est moins regardant, c’est très humain », prolonge-t-il, rappelant que c’est la justice, en prononçant une peine d’inéligibilité, qui a « stoppé » Patrick Balkany, dans la commune voisine de Levallois-Perret. « Ce ne sont pas les électeurs qui l’ont arrêté, il serait sinon encore maire. »
À Puteaux, les procédures judiciaires traînent depuis des années. La faute à la lenteur des affaires économiques et financières traitées par le parquet de Nanterre, qui se trouve complètement embouteillé, alors même qu’il concentre un nombre important de dossiers. L’enquête visant Joëlle Ceccaldi-Raynaud pour 102 lingots cachés au Luxembourg a été ouverte en mai 2016 et la maire est mise en examen depuis décembre 2020, sans date de procès à ce jour.
Dans une autre affaire visant son père, Charles Ceccaldi-Raynaud, les délais ont été si longs que l’élu n’a pas pu être jugé avant son décès en 2019. Un premier procès s’est tenu en 2021 pour les autres mis en cause, vingt ans après le début de l’enquête. « Le problème ne repose peut-être pas sur les électeurs, soumis à des situations qui peuvent les contraindre, mais sur le fait qu’il n’y a pas assez de contre-pouvoirs », considère ainsi Christophe Grébert.

Patrick Balkany, à l’époque candidat RPR à la mairie de Levallois-Perret, en mars 2001. © Photo Niko / Sipa
À Grenoble, la justice est passée, condamnant Alain Carignon en 1996 à une lourde peine (cinq ans de prison), et l’amenant derrière les barreaux pendant vingt-neuf mois – un cas inédit dans l’histoire politique française. Raymond Avrillier analyse son retour en grâce deux décennies plus tard par une persistance de ses réseaux de soutien tissés lorsqu’il était maire et ministre – des cercles qu’il a su remercier, y compris symboliquement –, ainsi qu’à une « faiblesse de la mémoire active » chez ses opposant·es.
« D’où vient-on ? Où en est-on ? Il n’y a plus ces questionnements », regrette le lanceur d’alerte. Les conséquences de l’affaire Carignon, qui a conduit à la privatisation du service de l’eau en 1987, sont par exemple peu connues localement. « Ce n’est qu’au lendemain du premier tour que des militants m’ont demandé : “Raymond, raconte-nous cette histoire de l’eau” », explique-t-il à Mediapart. « À force de dire qu’il faut regarder l’avenir et pas dans le rétroviseur, les élus ne font plus ce travail de mémoire, insiste Raymond Avrillier. Par exemple, personne ne sait qu’il nous a fallu dix ans pour reprendre le contrôle de la gestion de l’eau et réaliser ainsi 90 millions d’euros d’économies sur une décennie. »
Les électeurs [de Louis Aliot] disent qu’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, que c’est simplement une affaire dans l’intérêt du parti.
David Giband, géographe
À cette méconnaissance de l’impact des affaires peut s’ajouter une « banalisation de la faute politique, même lorsqu’elle est condamnable sur un plan judiciaire », relève le géographe David Giband. Coauteur de l’ouvrage Perpignan. Déclassement et droitisation, qui vient de paraître aux éditions Trabucaire, David Giband souligne le « paradoxe » de la situation du maire RN Louis Aliot, qui a construit une partie de sa carrière sur un discours anti-affaires (le fameux slogan «Mains propres et tête haute » du Front national) et qui se retrouve désormais rattrapé par un scandale, sans conséquence électorale.Louis Sarkozy en passe de devenir maire grâce à une peine d’inéligibilité ?
Ce serait bien la première fois que la famille Sarkozy se réjouirait du travail de la justice contre la délinquance en col blanc. Arrivé en troisième position lors du premier tour des municipales à Menton (Alpes-Maritimes) avec 18,01 % des voix, Louis Sarkozy a décidé de fusionner sa liste avec celle conduite par une autre candidate de droite, Sandra Paire, classée en deuxième position (19,74 %). À eux deux, ils espèrent battre la députée RN Alexandra Masson, en tête avec 36,25 % des suffrages.
Depuis l’annonce de son ralliement à Sandra Paire, le fils de l’ancien président de la République, 28 ans, se présente comme le possible futur premier adjoint en cas de victoire, rapporte Le Figaro. Or la candidate est sous le coup de la confirmation d’une peine d’inéligibilité de deux ans, depuis sa condamnation par la cour d’appel d’Aix-en-Provence en novembre 2025 pour prise illégale d’intérêts. En tant qu’élue municipale, elle avait accordé deux subventions de 150 000 euros à l’association Initiative Menton Riviera, qu’elle préside elle-même.
Sandra Paire a formé un pourvoi en cassation pour contester cette décision qui, si elle venait à être confirmée, ouvrirait à Louis Sarkozy les portes du bureau de maire.Lire la suite
Malgré sa condamnation en première instancedans l’affaire des assistant·es du RN, et le résultat de son appel en juillet (au terme duquel il risque d’être inéligible), Louis Aliot a recueilli 50,61 % des suffrages au premier tour, soit 15 points de plus qu’en 2020.
David Giband y voit plusieurs raisons. D’abord, pour élargir sa base électorale, l’élu RN a attiré vers lui un électorat issu de la « droite conservatrice » en demande d’autorité mais « peu sensible aux questions de probité des élus », estime-t-il. Ensuite, le procès des assistant·es du RN est perçu comme une « affaire parisienne », éloignée de la réalité locale et « sans impact sur la conduite de la ville ». Ce qui n’est pas neutre dans un territoire qui souffre d’un « triple sentiment de périphérie » par rapport à Paris, Toulouse et Barcelone.
Enfin, « les électeurs disent qu’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, que c’est simplement une affaire dans l’intérêt du parti », souligne le géographe. « C’est un argument qui revient beaucoup », appuie-t-il, alors même qu’il est fallacieux (les cadres du mouvement et leur entourage ont touché les fonds détournés).À lire aussiÀ Grenoble, la gauche s’unit pour dire « non à la corruption, non à Carignon »
Dans ce climat d’indifférence, d’autres réalités nuancent le tableau. À Étampes (Essonne), l’opposant Mathieu Hillaire ne boude pas son plaisir depuis le premier tour : jugé indétrônable depuis 1995, le maire LR Franck Marlin s’est classé troisième (25,87 % des voix) et s’est retiré de la course au second tour. « C’est pour nous une belle victoire, qui vient couronner dix ans de travail », savoure Mathieu Hillaire, à la tête d’une liste d’union de la gauche ayant rassemblé 40 % des suffrages.
« Notre discours repose [depuis une décennie] sur les conséquences concrètes de la stratégie clientéliste du maire, que cela soit au niveau des impôts comme de l’efficacité des politiques publiques », développe le militant de La France insoumise.
Dans sa profession de foi, la liste de gauche a rappelé noir sur blanc, et « en grand », que le maire est mis en cause dans deux affaires de détournements de fonds publics présumés. Avec un propos tourné vers les conséquences concrètes du « système Marlin », elle « a su parler aux électeurs de droite, sensibles aux arguments sur le gaspillage d’argent public, et aux électeurs écartés des stratégies clientélistes, en expliquant qu’on y perd tous collectivement », considère Mathieu Hillaire, qui « reproche à beaucoup d’élus de dénoncer le clientélisme de manière générale, mais de ne pas aller au fond des choses ».
« Nous, on l’a fait jusqu’au bout, y compris judiciairement. Il y a eu des conséquences, eux sont aussi allés très loin, développe-t-il, en référence aux incendies volontaires de sa maison et de sa voiture. Mais nous avons tenu, et cela porte ses fruits. »