La méconnaissance occidentale à l’égard de l’Iran et de sa culture.

Bertrand Badie, politiste : « La culture persane est une alliance impétueuse de dignité et de fureur »

Propos recueillis par 

hier à 18h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/03/19/bertrand-badie-politiste-la-culture-persane-est-une-alliance-impetueuse-de-dignite-et-de-fureur_6672452_3232.html

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Entretien

De père iranien, le spécialiste des relations internationales revient, dans un entretien au « Monde », sur la méconnaissance occidentale à l’égard de l’Iran et de sa culture.

Professeur émérite à Sciences Po Paris, le politiste Bertrand Badie est un spécialiste des relations internationales. Auteur de nombreux ouvrages de géopolitique, il a consacré un livre à l’histoire de sa famille, Vivre deux cultures. Comment peut-on naître franco-persan ? (Odile Jacob, 2022). Il vient de publier Par-delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale (Odile Jacob, 208 pages, 21,90 euros).

Vous vous définissez comme « franco-persan » – votre père, Mansour, a grandi en Iran, votre mère, Geneviève, en France. En 1928, la famille Badie est arrivée à la gare du Nord, à Paris, au terme d’un long périple. D’où venait-elle ?

Ma famille paternelle venait de l’antique ville de Hamadan, fondée au VIIIe siècle avant Jésus-Christ. Il nous est difficile d’imaginer, nous qui vivons dans un monde où les distances ont été abolies, à quel point voyager de Perse en Europe était, en 1928, une aventure digne d’un roman de Jules Verne. Ils ont pris une voiture à cheval pour aller à Téhéran, une automobile pour rejoindre un port de la mer Caspienne, un bateau jusqu’à Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjian, un train pour Moscou, capitale d’une URSS stalinienne en plein culte de la personnalité, puis un autre jusqu’à Berlin, plongé dans une ambiance préhitlérienne, avant d’arriver à la gare du Nord, le 16 septembre 1928. Si je connais cette date, c’est parce que mon père aimait nous la citer : ce jour-là, nous allions souvent manger une choucroute à la brasserie de l’Hôtel Terminus Nord, où ils avaient passé leur première nuit.

Que représentait alors la France pour cette famille de médecins iraniens convertie au protestantisme par une mission américaine ?

A leurs yeux, la France était le pays de la science, du positivisme, du progrès, du confort – les salles de bains, c’était quand même extraordinaire ! –, mais aussi de la Révolution française, qui n’avait pas d’équivalents sur le Vieux Continent, et de Jean Valjean, un personnage littéraire couramment cité dans les salons persans.

Mon père, qui avait 18 ans lors de cette épopée fondatrice, a basculé subitement d’un monde à l’autre : il a suivi des études de médecine et rencontré une jeune fille issue d’une famille provinciale, traditionnelle, catholique et très à droite, pour laquelle l’exogamie était presque un péché. Ma grand-mère maternelle a d’ailleurs accueilli la nouvelle du mariage en s’écriant, sur un ton moqueur, « taaapis, taaapis ! ».

Votre père, en France, a fait l’expérience des moqueries et de la condescendance. Comment l’enfant que vous étiez le vivait-il ?

Le mépris envers les étrangers est un mépris « à étages ». Le premier concerne tous ceux qui ne sont pas français, qu’ils soient persans, « ritals » ou « polacs ». Le deuxième vise le monde oriental, dont les Français ne savent pas toujours dessiner les frontières. Cette culture de supériorité se traduit par un regard vertical et moqueur : vous ne pouvez pas vous imaginer le nombre de fois où j’ai vu des gens rire sous cape quand mon père s’exprimait avec son léger accent persan, quand il faisait une faute de français ou quand il évoquait la poésie de son pays.

Chacun de ces ricanements était, pour moi, un coup de poignard. La blessure était d’autant plus forte que mon père ne s’en plaignait jamais. Il tentait d’ignorer ces vexations, qui ont été couronnées, au terme de ses études, par une muflerie d’Etat : malgré ses diplômes de chirurgien, malgré un engagement dans la Résistance, qui lui avait valu la Légion d’honneur, la France lui a interdit, parce qu’il était étranger, d’exercer son art dans les hôpitaux français. Il a dû se contenter de devenir assistant d’opération dans les dispensaires et les services de chirurgie.

Ce racisme ordinaire est le fruit de la manie qu’ont les Occidentaux de hiérarchiser l’humanité. En affirmant que les races « supérieures » doivent éduquer les races « inférieures », Jules Ferry a mis dans le crâne de nos compatriotes une conviction insupportable : ils croient fermement que l’Occident a inventé l’histoire. A sa manière, quand Emmanuel Macron affirmait, en 2021, que la nation algérienne n’existait pas avant la conquête coloniale, il dénie à toute autre culture que la sienne la possibilité d’inventer des formes de communalisation qui échappent à l’Occident.

A Paris, vous avez fréquenté des établissements scolaires renommés. Comment avez-vous été accueilli ?

Mon grand-père maternel voulait que son petit-fils soit élevé dans la religion catholique : j’ai donc fréquenté l’école des bons pères. Un enfant appelé Bertrand Badie aurait pu venir de Gironde, mais mes camarades ont tout de suite deviné que je n’étais pas un Français « de souche ». Dans ces établissements, qui étaient à la fois très bourgeois et très à droite, j’étais donc une cible – d’autant que nous étions en pleine guerre d’Algérie.

Mes camarades m’appelaient « Bloch-Badie », me rossaient à la sortie des cours et me traitaient de « bicot » ou de « youpin ». Je ne savais pas très bien ce que signifiaient ces insultes, mais j’en souffrais énormément – et je capitulais en brandissant ma carte d’identité française. Je gardais secrète cette nationalité iranienne dont j’avais honte afin de montrer à mes camarades que j’étais « comme eux » : j’avais le sentiment que ma culture persane, pourtant magique et majestueuse, était une imperfection.

Vos études à Sciences Po vous ont permis, écrivez-vous, de vivre cette double culture, non plus comme une douleur mais comme une chance. Pourquoi ?

J’avais toujours eu l’impression de vivre deux mondes à la fois : j’habitais à Paris mais, dans notre appartement, je marchais sur des tapis persans, mon père déclamait de la poésie persane et un nombre incroyable d’Iraniens défilaient chez nous. Pendant longtemps, cette double culture m’a un peu effrayé, mais en arrivant à Sciences Po, j’ai compris qu’elle pouvait devenir une extraordinaire source de compréhension du monde.

Mes professeurs m’ont fait comprendre que la richesse humaine se révélait dans sa « mondialité », pour reprendre le mot d’Edouard Glissant. Qu’ils soient de droite, comme Raoul Girardet, ou de gauche, comme Gérard Vincent, ils m’ont permis de prendre conscience que ma double culture était une chance – et cette pensée a constitué, pour moi, une immense bouffée d’oxygène : j’avais des éléments de décryptage du monde que les « monoculturels » n’avaient pas.

Dans les années qui ont suivi, j’ai participé à ma manière, à travers mes travaux sur les relations internationales, à la petite révolution épistémologique accomplie par le mouvement décolonial ou postcolonial : en affirmant que le monde n’a pas de centre, elle a, selon le mot du sociologue indien Dipesh Chakrabarty« provincialisé » l’Europe. On dénigre aujourd’hui ce grand tournant intellectuel en lui accolant l’étiquette infamante de « wokiste », mais il représente un progrès formidable : les humains n’ont ni la même expérience historique, ni, du coup, les mêmes perceptions.

C’est d’ailleurs pendant vos études à Sciences Po que vous décidez de vous inscrire à l’Institut des langues orientales, aux « Langues O’ », pour apprendre le persan.

Ma décision a été perçue comme un coup d’Etat familial : si mon père me parlait énormément de la culture persane, il ne voulait pas que j’apprenne la langue, ce qui en dit long sur la crainte que ressentent les immigrés à l’idée d’être un tant soit peu différents. Quand j’ai appris à la manier, il se moquait d’ailleurs de mon accent en disant que je parlais « comme un Arménien » – un peu comme on dirait d’un étranger qu’il parle français comme un Belge ou un Québécois.

Malgré les affectueuses railleries de mon père, j’ai découvert un trésor poétique que je déclame, encore aujourd’hui, quand j’essaie un micro à la radio ! C’est en lisant les vers du poète du Xe siècle Ferdowsi (940-1020) que j’ai compris la fierté de ce peuple mais aussi sa longue tradition révolutionnaire : cette alliance impétueuse de dignité et de fureur me convient parfaitement ! La légende dit que, s’il y a tant de tremblements de terre en Iran, c’est parce qu’une colère intérieure habite ses habitants.

Vous écrivez qu’une double culture permet de « se regarder depuis un ailleurs qui donne un relief à ce que vous contemplez ». Cette subjectivité a-t-elle nourri vos travaux de recherche sur les relations internationales ?

Les sciences sociales occidentales se sont construites, au XIXe siècle, sur l’absolue évidence de l’objectivité – comme si le propre de la science était de découvrir une essence unique s’imposant à l’ensemble de l’humanité. C’est peut-être vrai dans les sciences exactes, mais pas dans les sciences sociales ! Il faut toujours, en matière de relations internationales, se poser trois questions : comment l’autre perçoit-il la situation, comment vous perçoit-il, comment perçoit-il votre perception ? Cela aide à comprendre, par exemple, pourquoi un Ukrainien est prêt à tout donner pour le rester.

Cette posture, qui permet de débusquer les préjugés, est le fruit de mon aventure familiale. Quand j’écoutais, enfant, ceux de Soissons ou d’un ailleurs proche parler des Iraniens, je me plaçais, mentalement, dans le jardin de ma famille paternelle à Hamadan – et je comprenais que les Soissonnais ne pouvaient pas comprendre grand-chose. Pour filer la métaphore d’Auguste Comte, qui notait qu’on ne pouvait pas « se mettre au balcon et se regarder passer dans la rue », j’ai peu à peu compris qu’avoir deux balcons permettait de mieux voir la complexité du monde.

Les vexations ressenties au cours de votre enfance ont-elles nourri votre réflexion sur le rôle de l’humiliation dans les relations internationales ?

Oui. J’ai compris, grâce à ce parcours singulier, que l’humiliation n’est pas, contrairement à ce que l’on croit souvent, une simple émotion, mais influe en profondeur sur l’identité. Les humiliés placent leur expérience au cœur de leur rapport au monde et ce processus nourrit un désir de revanche qui peut structurer durablement leur diplomatie jusqu’à la dévoyer. On ne peut pas comprendre les terribles excès de la République islamique si l’on n’a pas en tête ce puissant ressort : l’humiliation est l’un des principes organisateurs de la vie internationale.

Vous dites toujours « persan » et non « iranien ». Pourquoi ?

C’est un effet de sensibilité avant d’être le résultat d’un choix rationnel : mon père utilisait toujours le terme de « persan » tant il évoque une très longue histoire. C’est aussi parce que ce pays appartient d’abord à sa littérature et à sa culture – et l’on parle d’art ou de poésie « persanes », pas « iraniennes ».

Que vous inspire la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran ?

Au-delà de l’angoisse et de la peine, il me reste deux fureurs. Celle qui pointe l’ignorance et le mépris qui accompagnent souvent les propos sur l’Iran et sur cette guerre : je pense notamment à l’impudeur du chancelier allemand Friedrich Merz, qui dit l’urgence d’arrêter cette confrontation, « car elle nuit à l’économie mondiale » – que reste-t-il de l’humain souffrant ? L’autre colère naît de trop nombreux discours qui prétendent que la sauvagerie des uns donne de la vertu à ceux qui les combattent, alors que, en fait, ils leur ressemblent. Ce peuple et ceux qui l’aiment sont coincés entre Charybde et Scylla.Anne Chemin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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