Quel fascisme ? Comprendre le néofascisme à l’ère des milliardaires-rois
Le fascisme contemporain ne ressemble plus à son ancêtre du XXe siècle : il ne divinise plus l’État, il l’instrumentalise ; il ne supprime pas immédiatement les élections, il les exploite ; il ne mobilise plus les masses dans la rue, il gouverne les psychés par les écrans. Comprendre le néofascisme aujourd’hui impose donc de déplacer le regard et d’analyser les nouvelles formes de pouvoir – notamment celles du capitalisme numérique – qui l’ont rendu compatible avec le régime électoral.
publié le 10/03/2026 https://elucid.media/democratie/quel-fascisme-comprendre-le-neofascisme-a-l-ere-des-milliardaires-rois
Par Marc Weinstein

« Il est impossible de neutraliser le forcené fasciste si on le traque uniquement (…) parmi les Allemands ou les Italiens, et non parmi les Américains. » – W. Reich, La psychologie de masse du fascisme (1933)
« Donald Trump correspond à la définition d’un fasciste », déclare son ancien chef de cabinet, le général Kelly. « Il m’a fait plus d’une fois la remarque […] : “Vous savez, Hitler a aussi fait de bonnes choses” » (New York Times, 22 octobre 2024, Le Monde, 24 octobre 2024).
Le 23 novembre 2025, quelque temps après son élection à la mairie de New York, Zohran Mamdani est reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche. À la fin de la rencontre, au moment où les deux hommes répondent aux questions de la presse, une journaliste demande à Mamdani : « Confirmez-vous ce que vous avez dit récemment, à savoir que Trump est un fasciste ? » Mamdani observe un instant d’hésitation gênée, que Trump met à profit pour intervenir aimablement : « C’est OK, vous pouvez juste dire oui. »
Trump est identifié et se reconnaît comme fasciste. Mais est-ce le même fascisme que celui d’il y a un siècle ? Si, comme on peut le supposer, ce n’est pas le même, quels sont les invariants qui permettent de parler de fascisme dans les deux cas ?
Les deux invariants du fascisme
Classiquement, le fascisme se définit par la présence de deux invariants étroitement liés l’un à l’autre : 1/ des pratiques d’État xénophobes et/ou racistes fondées sur le naturalisme ou l’essentialisme ; 2/ le nationalisme comme fondement d’un État désignant un ennemi intérieur et/ou extérieur absolutisé, essentialisé.
Ces deux invariants composent ce que, dans un petit livre intitulé Reconnaître le fascisme (1), le sémiologue et écrivain Umberto Eco appelle l’Ur-fascisme. « Ur‑ » est un préfixe allemand qui désigne une chose première, primordiale, originaire (par exemple, Waldsignifie forêt, et Urwald – forêt vierge). En bref, le noyau invariant primordial du fascisme est le nationalisme raciste.
De ce point de vue, le régime mussolinien et le régime trumpien relèvent tous deux de la qualification de fasciste. Certes, le caractère raciste et antisémite du fascisme italien tarde à affleurer (l’affleurement date de l’équipée éthiopienne de 1935-1936, avec son racisme colonial, puis l’antisémitisme devient un système institutionnel en 1938), mais en 1938 Mussolini déclare : « J’ai parlé de race aryenne depuis 1921, et toujours de race. […]. J’ai donc rejeté les mots lignée, genre humain » (2).
Quant au nouveau pouvoir étatsunien, il est ouvertement xénophobe et raciste dès le départ. Son fascisme est attesté par les déclarations de Trump et de ses proches (les Somaliens traités d’« ordures » en décembre 2025), par les saluts nazis de Steve Bannon et d’Elon Musk, ainsi que par les expulsions ou par les brutalités commises par la police de l’immigration (ICE) contre les migrants, à l’initiative de Stephen Miller, fasciste assumé, chef de cabinet adjoint du président.
De même, plusieurs chercheurs indiens qualifient le régime de Narendra Modi de fasciste parce qu’il pratique, au nom de l’« hindouité » (hindutva), la discrimination ethno-racialo-religieuse envers les musulmans. Perverse mais décisive est, dans ce processus, l’articulation du parti politique et de la milice, c’est-à-dire la division du travail entre le BJP (parti néolibéral de Modi) et la RSS (la milice hindoue raciste) : selon un sociologue indien, le BJP est le bras politique de la RSS, et la milice fasciste RSS est le bras armé du parti BJP (3).
Les invariants varient historiquement
Il n’empêche que, sur la base des deux invariants, le fascisme historique et le néofascisme des années 2020 diffèrent nettement.
Pour saisir la différence, il faut considérer le fascisme comme un système au moins bi-factoriel, c’est-à-dire composé d’un facteur monumental et d’un facteur instrumental.
Dans les années 1920-1940, le monument que l’on adore et que l’on célèbre est l’État. Benito Mussolini et Giovanni Gentile écrivent dans le volume XIV de l’Enciclopedia italiana, à l’article « Fascisme » (1932) : « Pour le fasciste tout est dans l’État, et rien d’humain […] n’existe en dehors de l’État. Dans ce sens le fascisme est totalitaire. […] . Ni groupements (partis politiques, associations, syndicats, classes) ni individus en dehors de l’État » (4). Et comme cet État est plus ou moins militarisé, on peut, en reprenant une suggestion d’Umberto Eco, parler de fascisme « en kaki ».
L’État monumental en kaki enrôle à son service un instrument qui est la techno-économie industrielle. Le fascisme historique se compose donc d’un État en position monumentaleet d’une techno-économie en position instrumentale, dont la fonction est de servir l’État. Le kaki étant monumental, il est logique que le fascisme historique tende à supprimer les élections : il est anti-électoral. La brutalité de rue (avant l’accession au pouvoir) et la brutalité étatique (quand il est au pouvoir) lui suffisent, il n’a pas besoin de la légitimation par le vote.
Le tableau est différent dans le néofascisme des années 2020. Les mouvements ou les partis fascistes arrivent aujourd’hui au pouvoir par la voie électorale : Modi, Orban, Netanyahu, Milei, Meloni, Trump ont tous été élus. Pendant un temps au moins, le néofascisme est compatible avec une certaine liberté de la presse et avec le pluralisme des partis.
Le fascisme anti-électoral du XXe siècle assemblait des (dizaines de) milliers de personnes dans des meetings « chauds » : c’était un fascisme « collectif ». Le néofascisme du XXIe siècle ne réunit presque plus personne (le 6 avril 2025, la place Vauban à Paris était fort clairsemée lors du rassemblement organisé par le RN en soutien à Marine Le Pen condamnée par la justice dans l’affaire des assistants parlementaires européens). Pour l’instant, le néofascisme électoral est « froid » et « individuel ».
Ce caractère électoral et pluraliste du néofascisme traduit une différence de structure : si le fascisme historique (années 1920-1940) se compose d’une techno-économie instrumentale au service de l’État monumental, c’est quasiment le contraire pour le néofascisme des années 2020 : l’État y est l’instrument au service du monument techno-économique. Aux États-Unis par exemple, les milliardaires de la Silicon Valley (GAFAM+Musk = GAFAMM) ont si bien fait main basse sur l’État que l’administration publique est largement devenue l’instrument privé au service de la monumentalité du néo-capitalisme algorithmique et de ses « chapelets » néo-chrétiens : smartphone, tablette, micro-ordinateur, réseaux sociaux, IA.
La veine chrétienne, ou plutôt techno-chrétienne, occupe en effet une place certaine dans le néofascisme étatsunien, qui s’inspire à maints égards du national-christianisme revendiqué par le Projet 2025 (Project 2025, 920 pages) de la très réactionnaire Heritage Foundation. Ainsi Trump a-t-il multiplié par trois le nombre de chrétiens dans son administration proche. Le président confie à qui veut bien l’entendre qu’il serait un roi chrétien de haute généalogie (5). La télévangéliste Paula White officie désormais à la Maison-Blanche, où elle est la pasteure personnelle et la conseillère spirituelle de Trump. Sans doute influencée par Max Weber, elle fait souvent le lien entre le capital et le divin, évoquant une « Théologie de la prospérité », un « capitalisme de droit divin » en vertu duquel la pauvreté est une punition de Dieu, et la richesse – une preuve de sa Justice.
Certes, l’État conserve une part de monumentalité – national-raciste, chrétienne, monarchique – qui déteint sur le monument techno-capitaliste : si Musk, élevé dans l’esprit de l’apartheid sud-africain, était d’emblée un raciste convaincu, les autres milliardaires de la Tech n’ont fait que se rallier au racisme du gouvernement trumpien. Mais il serait injuste de méconnaître la tendance de fond qui travaille l’oligarchie étatsunienne – tendance à instrumentaliser l’État au point de vouloir le privatiser. Pour des gens comme Curtis Yarvin, Elon Musk et Peter Thiel, l’État doit devenir une entreprise privée, ou du moins doit-il être géré comme une entreprise, donc dirigé par un Chief Executive Officer (CEO), plus précisément par un « CEO-King », en français : un PDG-Roi. Ce n’est pas un hasard si les millions d’opposants étatsuniens qui sont descendus dans la rue le 14 juin 2025 ont baptisé leur journée de protestation « No kings Day ».
Là où, comme l’historien-médiéviste Ernst Kantorowicz l’explique en 1957 dans Les deux corps du roi (6), l’État médiéval était le corps immortel du roi chrétien au-delà de son corps mortel, l’État hypermoderne est à présent le corps mortel au service des immortelles méga-corporations algorithmiques de la Silicon Valley. C’est pourquoi les techno-milliardaires n’ont de cesse de réorienter l’État dans le sens techno-économique, c’est-à-dire de le liquider-liquéfier. En ce sens, le néofascisme étatsunien est moins un gouvernement politique qu’une gouvernance entrepreneurialisée coupée des aspirations démocratiques, en d’autres termes : une privatisation du pouvoir politique au profit de quelques acteurs stratégiques privés.
Là paraît une autre différence entre le fascisme du XXe siècle et celui du XXIe. Pour le dire métaphoriquement, le premier était solide-rigide, en kaki, et marchait largement à la coercition extérieure sur les corps. Le second est liquide-souple, « en civil » (Umberto Eco), et fonctionne à la séduction intérieure des esprits. Il rend les âmes agréablement complices de ses forfaits : nous achetons et utilisons nous-mêmes (personne ne nous contraint à utiliser) les outils (smartphone, tablette, ordinateurs, réseaux dits sociaux ou dissociaux) qui capturent et détruisent notre attention, malaxent nos psychés et les déterminent à recevoir les flux de la finance techno-raciste. Le néofascisme étatsunien est largement, pour le dire avec Bernard Stiegler, un « psychopouvoir » (7).
Le XXe siècle a produit un physico-fascisme molaire, macroscopique. Le XXIe siècle engendre un psycho-fascisme qui est aussi un techno-fascisme numérique, moléculaire, microscopique. Et c’est parce que le néofascisme est un psycho-fascisme qu’il peut se permettre de prendre le pouvoir par les élections. Pour l’instant, il n’a pas besoin de les supprimer. Je ne dis pas que la tentation du coup d’État ait disparu : on l’a vu avec l’assaut trumpien contre le Capitole en janvier 2021, ou avec l’invasion du Congrès National par les partisans de Bolsonaro en janvier 2023. Mais disons que jusqu’à présent, la tendance dominante est au maintien des élections parce que le techno-fascisme les manipule de l’intérieur en poussant la propagande raciste de ses algorithmes au plus intime des psychés humaines.
Néofascisme : ultra-libéralisme anti-démocratique
L’ultralibéralisme – celui de Milei ou de Trump – est-il encore un libéralisme ? Il faudra essayer d’éclaircir ce point.
Constatons pour l’heure que l’ultra-libéralisme est le moment où l’oligarchie issue du néolibéralisme (continuité) rompt avec lui (rupture) sur la question 1/ du racisme, 2/ de la concurrence et 3/ de la démocratie. Cette triple rupture atteste qu’il est, à bien des égards, une première forme de néofascisme, peut-être tendue vers une seconde forme qui serait encore à venir et que les idéologues de l’extrême-droite étatsunienne élaborent en ce moment. Regardons de plus près.
1/ Rupture sur la question du racisme (éventuellement ethno-religieux)
Inutile d’illustrer plus avant, les exemples les plus éloquents ont déjà été évoqués : Narendra Modi contre les musulmans, Benjamin Netanyahu contre les Palestiniens, l’ICE de Trump contre les migrants. Moins bruyant mais peut-être plus systémique est le racisme envisagé dans son association avec l’eugénisme transhumaniste.
Le cas sans doute le plus emblématique est celui de l’entreprise de neurotechnologie Neuralink, fondée à San Francisco en 2016 par Musk et quelques ingénieurs de la Silicon Valley. L’objectif de Neuralink est de mettre au point des puces électroniques en forme d’interface neuronale (angl. neurochips) susceptibles d’être implantées dans le cerveau humain avec, si possible, toutes les capacités de l’Intelligence artificielle. Je ne dis rien ici du caractère réalisable ou irréalisable de ces fantasmes – je me contente de prendre acte du fait que des centaines de scientifiques travaillent aujourd’hui à leur réalisation.
Qu’y a-t-il au fond de ces fantasmes ? Étant donné le racisme, l’antisémitisme et le suprématisme de Musk, il est difficile d’imaginer un fond égalitaire et démocratique. En 2014, le cybernéticien Kevin Warwick écrivait à propos de l’homme techno-augmenté (8) :
« Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. […]. Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »
En 2014, évoquant l’annexion de zones de plus en plus profondes du psychisme humain par les flux techno-marchands, le philosophe Franco Berardi parlait de «neurototalitarisme » (9). Inspirons-nous de Berardi : à l’heure actuelle, le psycho-fascisme GAFAMM ménage encore une petite distance spatiale entre les yeux et l’écran, mais il se pourrait que le soubassement eugéniste de Neuralink soit en voie de nous faire passer du psycho-fascisme distancié au neuro-fascisme implanté.
2/ Rupture sur la question de la concurrence
Le maître-mot du néolibéralisme était la concurrence. Le maître-mot du néofascisme ultralibéral est le monopole. Le chantre du monopole est le libertarien Peter Thiel, adepte de la monarchie absolue, passé comme Musk par l’apartheid sud-africain, proche de la Property and Freedom Society, organisation néo-nazie qui l’a accueilli en son congrès de 2016 à Bodrum (Turquie). Thiel est notamment le co-fondateur de l’entreprise Palantir, spécialisée dans l’analyse de données, dans la surveillance de masse, dans la production de logiciels, notamment à destination de l’armée et de la police. « La concurrence, dit-il, c’est pour les losers » (10). Le monopole, c’est pour les gagnants.
L’anti-étatisme de Thiel est, comme souvent chez les libertariens, une façade : dans les années 2000, la capitalisation boursière de Palantir explose grâce à des investissements de… la CIA. Depuis, Palantir a continué à prospérer grâce à de juteux contrats avec… l’État israélien, plus précisément avec son armée et ses agences de renseignement. Selon l’hebdomadaire étatsunien The Nation (en date du 12 avril 2024), Palantir leur a fourni, pour la guerre contre Gaza, « des capacités de ciblage avancées et puissantes ». Alex Karp, PDG de l’entreprise, est connu comme un important soutien du gouvernement raciste de Benjamin Netanyahou.
Ces menus faits montrent que le libertarianisme n’est pas contre l’État ; outre son économisme néocolonial-raciste, il est pour un État instrumental, instrumentalisé, liquéfié, réduit à une fonctionnalité techno-psycho-économique, destiné précisément à permettre l’émergence de monopoles. « Le capitalisme, dit Peter Thiel dans la même interview de 2014 au Wall Street Journal, est incompatible avec la concurrence ». Et d’ajouter que le progrès est rare dans l’Histoire et que les grandes inventions ont toujours été réalisées par des entreprises fonctionnant comme des monarchies absolues, c’est-à-dire comme des monopoles.
Pour lui, le monopole est de génération spontanée, miraculeuse et instantanée : il n’est ni précédé ni produit par la concurrence. Thiel ne voit pas non plus le lien génétique entre le néolibéralisme et son propre libertarianisme, entre la concurrence chère au premier et la tendance au monopole propre au second. Mais notre idéologue n’est pas à une contradiction près : comment prôner à la fois l’anti-étatisme libertarien et la monarchie absolue qui est, historiquement, la monarchie de l’État absolu ?
3/ Rupture sur la question de la démocratie
Je ne dis pas que le néolibéralisme soit une démocratie réelle, je dis simplement qu’il revendique ce label et que les politologues, souvent peu regardants, le lui accordent volontiers. Or, l’ultra-économisme néofasciste, dit aussi libertarianisme ou anarcho-capitalisme, renonce ouvertement à cette qualification, qu’il remplace par une « liberté » économique débridée, « malheureusement » exposée aux tentatives de limitation de la part de la démocratie. Dans la conception libertarienne, démocratie et liberté deviennent antagoniques – ce qui se comprend puisque, pour les seigneurs du technocapital, la liberté n’est plus que la liberté de dominer-exploiter le peuple- serf. La liberté reconduite à la brutalité de l’arbitraire… La liberté du renard dans le poulailler.
L’idée d’une incompatibilité de la liberté et de la démocratie remonte aux années 2000, au cours desquelles se forme aux États-Unis la « Modernité sombre » ou les « Lumières sombres » (Dark Enlightenment), courant opposé à la Modernité démocratique née dans l’Europe du XVIIIe siècle – Modernité que l’on connaît aussi sous le nom des « Lumières ». Le blogueur Nick Land, proche du Parti Nazi américain, promoteur de l’accélérationnisme, et l’idéologue Curtis Yarvin animent initialement les Lumières sombres, aujourd’hui encore très influentes parmi les proches de Donald Trump que sont Peter Thiel, Marc Andreessen, magnat des néo-technologies, Steve Bannon, homme de médias et ancien conseiller du président, James Vance, actuel vice-président des États-Unis. Peter Thiel – encore lui – expose sa conception de la liberté en expliquant dans L’éducation d’un libertarien (2009) : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles, la pression du public en faveur de l’intervention de l’État étant trop grande ».
Depuis 1920, le peuple n’est plus digne de confiance, car « l’augmentation considérable du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes ont transformé la notion de “démocratie capitaliste” en oxymore ». Le fascisme numérique est androcrate et anti-féministe. Dans la mesure où la liberté s’identifie, pour les libertariens, à l’arbitraire de la fuite en avant techno-économique que le président-roi doit lui-même favoriser en liquéfiant-instrumentalisant l’État, il est logique que le minimum démocratique – la séparation des pouvoirs – ne soit plus respecté par le monarque : non seulement celui-ci, doté du pouvoir exécutif-décisionnaire, bafoue la primauté du pouvoir législatif en accumulant les décrets (Executive Orders), par exemple en matière d’immigration (140 décrets sur ce sujet ont été pris dans les seuls mois de janvier-avril 2025), mais même les taxes et droits de douane, qui, constitutionnellement, sont du ressort exclusif du Congrès législatif (Constitution, Article I, Section 8 : « Le Congrès aura le pouvoir de lever et de percevoir des taxes, droits, impôts »), même les droits de douane, donc, sont décidés par la tête couronnée du pouvoir mal nommé exécutif et réellement décisionnaire (il n’exécute pas la loi puisqu’il la fait et la décide tout seul).
Loin d’être le fruit du hasard, tout cela relève d’une stratégie soigneusement élaborée, consignée et annoncée dans le Projet 2025 déjà évoqué précédemment. Le texte prévoit notamment un très important renforcement du pouvoir « exécutif » et la concentration absolue de ce pouvoir dans les mains du président.
Néofascisme : quel lien avec le néolibéralisme ? Avec l’ultralibéralisme ?
Le néolibéralisme, abusivement identifié à la « démocratie libérale » par les extrêmes-droites, est en crise : les électeurs le rejettent de plus en plus et se tournent rarement vers la gauche et souvent vers les partis d’extrême-droite. Ajoutons, pour essayer de faire la clarté, que le néolibéralisme a de fortes tendances anti-démocratiques (coup d’État au Chili en 1973, Traité Constitutionnel Européen de 2005, menées européennes contre les élections grecques de 2015 à l’occasion desquelles le commissaire Jean-Claude Juncker déclare : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens », toutes choses auxquelles on ajoutera le mépris de Macron pour le résultat des législatives de juillet 2024). On peut dire en ce sens que le néolibéralisme prépare l’avènement des néofascismes : l’économisme antisocial et antidémocratique des néolibéraux est tout proche de l’ultra-économisme des extrêmes-droites.
Le néolibéralisme fait encore le lit du néofascisme sur un autre point : sans ériger le racisme et la xénophobie en idéologie officielle (sauf en Inde), il les laisse assurément prospérer – pas assez, certes, aux dires de l’extrême-droite, toujours prompte à taxer le néolibéralisme de « laxisme » en matière d’immigration. Sur ce plan, on ne peut pas nier une certaine filiation entre le néolibéralisme et le néofascisme. En somme, sur la question du racisme et de l’économisme antisocial et antidémocratique, il reste quelques différences entre le néolibéralisme et le néofascisme, mais les parentés ne sont pas moins indéniables.
Là où la différence s’efface, c’est entre le néofascisme et l’ultralibéralisme. Il en va ainsi parce que, comme annoncé, le néofascisme, distinct en cela du fascisme historique, monumentalise la techno-économie : tous deux – néofascisme et ultralibéralisme – sont des ultra-économismes.
Nous avons certes facilement la tête qui tourne devant ces oligarques qui, grandis et enrichis sous le néolibéralisme, abandonnent subitement le libre-échange. Les analystes, eux aussi, en perdent leur latin libéral, cherchant de nouveaux préfixes qui ne soient plus « néo- » ou « ultra- ». Ainsi, la philosophe Caëla Gillespie a-t-elle récemment proposé le terme de panlibéralisme (11). Nous avons le vertige parce que nous accordons encore un certain crédit à la « liberté » qui constitue le radical du « libéralisme ».
Au fond, notre vertige tient à ce qu’une charnière ou un pivot nous échappe, qu’on peut condenser dans cette question : qu’est-ce qui fait que la « liberté » de la tradition libérale s’inverse en oppression néofasciste ?
Il me semble qu’on peut répondre à la question et atténuer le vertige en rappelant ce que, dans les Démons de Dostoïevski, Chigaliov dit au moment où, décontenancé par les résultats de sa propre réflexion, il termine devant ses co-démons l’exposé de son projet de refonte sociale (12) :
« Je me suis embrouillé, avoue-t-il, dans mes propres données, et ma conclusion se trouve en contradiction avec l’idée fondamentale du système. Partant de la liberté illimitée, j’aboutis au despotisme illimité. Mais j’ajoute qu’il n’y a pas d’autre solution que celle que je propose. »
La charnière manquante est donc l’illimitation : avec les meilleures intentions du monde, la liberté illimitée produit le despotisme illimité.
C’est donc un débat sur le sexe des anges que de se demander pourquoi le libéralisme, quels que soient les préfixes qui l’accompagnent, se retourne apparemment en son contraire. De ce point de vue, la perturbation maximale vient du préfixe antithétique « in‑ » ou « il‑ » quand, accolé au libéralisme, il donne l’« illibéralisme ». Il faut le dire nettement : il n’y a pas de démocratie illibérale. D’abord parce que le néolibéralisme, même s’il n’est pas globalement terroriste-concentrationnaire, n’est pas une démocratie au sens propre du mot, ensuite parce que l’illibéralisme n’est pas le contraire du néolibéralisme, mais son enfant légitime.
La locution de « démocratie illibérale », utilisée à tort et à travers par les médias dominants, désigne en réalité des pays néolibéraux en basculement électoral vers le néofascisme national-raciste. Si les mots ont un sens, le racisme ne devient pas une « démocratie » sous prétexte qu’il est électoral et élu. Il devient éventuellement une « ethnocratie » : il y a un abîme entre le demos (peuple politique) et l’ethnos (clan ethnique). Le régime d’Orban ou de Modi est donc non pas le contraire, mais le prolongement raciste et/ou xénophobe du néolibéralisme. On touche du doigt ici à quel point la philosophie, depuis Aristote jusqu’à Castoriadis et en passant par Montesquieu, dit vrai quand elle affirme que les élections caractérisent l’aristocratie, mais certainement pas la démocratie, dont la marque distinctive est le tirage au sort. La réalité historique elle-même nous rappelle à notre devoir de bien nommer les choses. Sans même parler du racisme, le néofascisme électoral prolonge le néolibéralisme qui maintient lui aussi les élections, même s’il les ignore, on l’a vu, quand les résultats lui déplaisent.
Notes
(1) Grasset, Paris, 1997, 2017.
(2) Cité par l’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des juifs, PUF, Paris, 2012, p. 10.
(3) Voir sur le sujet l’ouvrage d’Abdul Noorani, The RSS and the BJP, a Division of Labour, Leftwords Books, New Delhi, 2000. Voir aussi l’important article d’Aijaz Ahmad, « Fascism and National Culture : Reading Gramsci au temps de l’hindutva (hindouité) », Social Scientist, Mars-avril 1993, vol. 21, N°3/4, p. 32-68.
(4) Cité dans le recueil de textes réunis par Enzo Traverso dans Le totalitarisme, Seuil, Paris, 2001, p. 126-127.
(5) Le néofascisme chrétien étatsunien a souvent des chatoiements monarchiques : selon un généalogiste islandais cité par Point de vue, Trump descendrait à la 25e génération du roi Haakon V de Norvège et du roi Magnus III de Suède.
(6) Gallimard, Paris, 1989.
(7) Voir Bernard Stiegler, Economie de l’hypermatériel et psychopouvoir, Mille et une nuits, Paris, 2008.
(8) Libération, 12 mai 2002 et revue Au fait, mai 2014, cités par PMO, Manifeste des chimpanzés du futur, éd. Service compris, Seyssinet, 2017, p. 9.
(9) Voir en anglais : Franco Berardi, Neurototalitarianism, éd. Sémiotext, Los Angeles, 2014.
(10) Wall Street Journal, 12 septembre 2014.
(11) Voir Caëla Gillespie, Panlibéralisme, Le Bord de l’eau, Bordeaux, 2025.
(12) Les démons, IIème partie, chapitre 7, « Chez les nôtres ».
Photo d’ouverture : Los Angeles, 14 juin 2025. Manifestations No Kings – Rudy Salgado – @Shutterstock