Rocco Femia (Journaliste italien)
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Il arrive des moments dans la vie politique où les élections cessent d’être de simples compétitions entre candidats pour devenir le révélateur d’une crise plus profonde. Ce que l’on observe aujourd’hui dans le débat public français — dans certaines villes comme dans la vie politique nationale — dit quelque chose de l’état de la gauche.
Depuis trente ans que je vis en France, j’ai appris une chose simple : la gauche française est capable du meilleur lorsqu’elle regarde la société telle qu’elle est, et du pire lorsqu’elle passe son temps à se regarder elle-même.
Le débat qui traverse aujourd’hui la gauche n’est pas seulement un débat entre partis. C’est une interrogation plus profonde : que signifie encore être de gauche dans une société bouleversée par les inégalités, la crise écologique et la défiance démocratique ?
Depuis plusieurs années, une fracture s’est installée entre deux traditions qui ont pourtant longtemps coexisté. D’un côté, une gauche issue de la social-démocratie, attachée à la réforme progressive du système économique et social. De l’autre, une gauche qui considère que les inégalités, les crises écologiques et la défiance démocratique exigent désormais des transformations plus profondes.
Ce débat est légitime. Il traverse toutes les démocraties européennes. Mais lorsqu’il cesse d’être un débat pour devenir une impossibilité de dialogue, il produit un paradoxe politique : des forces qui se réclament du progrès social passent davantage de temps à se combattre entre elles qu’à convaincre la société.
Or la démocratie a ses règles simples. À un moment donné, les urnes parlent. Elles dessinent un rapport de forces. Et ce rapport de forces oblige chacun à regarder la réalité politique en face.
Une partie croissante de la société n’attend plus seulement des ajustements techniques ou des compromis prudents. Elle exprime un désir plus profond de transformation : face aux inégalités sociales persistantes, face aux dérèglements écologiques, face aussi à une démocratie qui est de plus en plus éloignée des citoyens.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la fracture actuelle de la gauche française.
Depuis plusieurs années, le débat public s’est cristallisé autour de la figure de Jean-Luc Mélenchon. Les accusations d’antisémitisme, souvent répétées dans les controverses politiques et sur les plateaux de télévision, sont devenues l’un des arguments les plus utilisés pour justifier l’impossibilité d’une alliance entre les différentes composantes de la gauche.
La lutte contre l’antisémitisme est une exigence morale et républicaine absolue. Elle ne peut être relativisée. Mais lorsque cette accusation devient un instrument permanent de disqualification politique, elle finit par empêcher toute discussion réelle sur les projets et les orientations. Elle ferme le débat au lieu de l’éclairer.
Dans cette situation, le rôle du Parti socialiste mérite d’être regardé avec lucidité. Longtemps force centrale de la gauche française, il a progressivement glissé vers une position plus centriste, assumant une forme de social-libéralisme qui l’a éloigné d’une partie de son électorat historique.
Une stratégie s’est peu à peu installée chez certains de ses dirigeants : tracer une frontière politique avec La France insoumise. Des responsables nationaux comme François Hollande ou Raphaël Glucksmann ont exprimé cette ligne en expliquant qu’une alliance avec cette gauche dite de rupture serait incompatible avec les valeurs républicaines.
Dans les faits, cette stratégie a pris la forme d’un véritable cordon sanitaire. Elle repose sur l’idée qu’une partie de la gauche devrait être exclue du champ des alliances possibles.
Le paradoxe est frappant. Depuis des années, la gauche explique qu’il faut construire des digues contre la montée de l’extrême droite. Mais dans le même temps, certains de ses dirigeants ont choisi de construire un cordon sanitaire… non pas contre l’extrême droite, mais contre une partie de la gauche elle-même.
Il suffit d’allumer un plateau de télévision pour le constater : on y voit des responsables socialistes passer davantage de temps à disqualifier La France insoumise qu’à débattre du fond des transformations que la société attend.
À force de transformer le débat politique en guerre de légitimité morale, on finit par oublier l’essentiel : la politique n’est pas un tribunal, c’est un projet.
Combattre la montée de l’extrême droite en créant un cordon sanitaire autour d’une partie de la gauche paraît impensable et pourtant c’est devenu une réalité.
Or cette logique soulève une question simple : peut-on reconstruire une majorité de gauche en déclarant qu’une partie importante de son électorat est politiquement infréquentable ?
On pourrait penser que ce conflit tient essentiellement à la personnalité de Jean-Luc Mélenchon. Mais si demain il quittait la vie politique, si La France insoumise poursuivait son chemin sans lui, les obstacles disparaîtraient-ils vraiment ? Rien n’est moins sûr.
Car le problème dépasse probablement les personnes. Il touche à l’évolution même d’une partie du socialisme français. Une partie de ses dirigeants semble s’être progressivement éloignée des valeurs qui ont historiquement fondé la gauche : la critique des inégalités structurelles, la remise en cause des logiques du capitalisme financier, la volonté de transformation sociale.
Pendant ce temps, une nouvelle génération politique s’est affirmée autour de La France insoumise. Une génération souvent plus jeune, formée, politisée, qui porte une cohérence idéologique et une volonté de rupture que beaucoup d’électeurs de gauche jugent aujourd’hui plus lisibles.
Derrière cette confrontation apparaît donc une question plus large : celle du renouvellement des élites politiques et de la direction que doit prendre la gauche française.
L’histoire de la gauche européenne montre pourtant que ses moments de force ont toujours été ceux où ses différentes sensibilités ont su transformer leurs divergences en projet commun.
Le moment que nous vivons ressemble à l’un de ces carrefours. Continuer à transformer les divergences en fractures risque d’éloigner encore davantage les citoyens d’une gauche qui prétend pourtant parler en leur nom.
La question n’est donc pas seulement celle des alliances électorales. Elle est plus profonde : la gauche française veut-elle encore gouverner pour transformer la société, ou préfère-t-elle continuer à régler ses querelles internes pendant que le paysage politique se recompose autour d’elle ?
Les électeurs, eux, ne demandent pas la pureté idéologique. Ils demandent de la cohérence, du courage et une direction.
Car au fond, la gauche n’a jamais été seulement une addition de partis ou de stratégies électorales. Elle est d’abord une idée exigeante : celle d’une société qui poursuit une ambition de justice, d’égalité et de dignité pour tous.
Et cette ambition ne peut survivre que si ses différentes sensibilités acceptent, au-delà de leurs désaccords, de se rappeler ce qui les relie : la volonté de construire une société capable d’offrir à chacun une véritable distribution équitable du bonheur.