Municipales 2026 : la volte-face risquée du PS, qui multiplie les accords de second tour avec les « insoumis » de Jean-Luc Mélenchon
Le PS a renoncé à demander des « clarifications » à LFI après ce qu’il qualifiait de « propos antisémites intolérables ». Lundi soir, le premier secrétaire, Olivier Faure, a fait le distingo entre le leader du mouvement et ses élus locaux et il a dit « comprendre parfaitement les choix » d’union de ses propres troupes.
Par Sandrine Cassini, Philippe Gagnebet (Toulouse, correspondant), Olivier Pérou et Florence Traullé (Lille, correspondante)
Publié aujourd’hui à 05h03, modifié à 09h58 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/17/municipales-2026-a-gauche-la-volte-face-risquee-des-socialistes-qui-multiplient-les-accords-de-second-tour-avec-les-insoumis-de-jean-luc-melenchon_6671587_823448.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20260317&lmd_link=tempsforts-title&M_BT=53496897516380
Temps de Lecture 7 min.

Terminés (ou presque) les noms d’oiseaux entre socialistes et « insoumis ». Terminés aussi les oukases, les ultimatums et les portes qui claquent. A Toulouse, Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Nantes, Avignon ou Strasbourg, au lendemain du premier tour des élections municipales et à l’issue d’une éprouvante nuit de négociation, le Parti socialiste (PS) et Les Ecologistes ont signé avec La France insoumise (LFI) de nombreuses alliances en vue du second tour. Après la guerre fratricide de ces dernières semaines, les contingences électorales ont donc ramené LFI et le PS à la table des négociations et la hache de guerre a été – en apparence – enterrée.
Le parti à la rose a accepté de saisir « la main tendue » de Jean-Luc Mélenchon, qui appelait depuis plusieurs jours à constituer un « front antifasciste » pour contrer l’extrême droite. De quoi susciter les sarcasmes de la Macronie, de la droite et du Rassemblement national (RN), qui ont rappelé à la direction du PS sa promesse de rupture, même ambiguë, après les polémiques autour de la mort du militant d’extrême droite radicale Quentin Deranque sous les coups de militants antifas, dont certains auraient appartenu à la Jeune Garde, et les jeux de mots douteux du leader « insoumis » autour des patronymes juifs.
« Ce qui devait être impossible devient en fait la règle. Les socialistes et la gauche s’allient avec La France insoumise, malgré les promesses et malgré les grandes déclarations », a écrit le secrétaire général de Renaissance, Gabriel Attal, sur X. « Le PS et [son premier secrétaire] Olivier Faure assument de pactiser avec un parti qui a fait de l’antisémitisme et du communautarisme son carburant politique », a dénoncé Marc Ferracci, député (Renaissance) des Français de l’étranger. « L’antisémitisme dénoncé par le bureau du PS est donc inacceptable au plan national mais tout à fait fréquentable au plan local. Quelle bande de tartuffes ! », a enfoncé le président du parti Les Républicains (LR), Bruno Retailleau.
De fait, la menace d’une victoire du RN en raison d’une division de la gauche est une configuration rare. Principal exemple, Marseille, où le candidat du parti d’extrême droite, Franck Allisio, talonne le maire de gauche, Benoît Payan. Mais dans ce cas, l’ancien socialiste a justement décidé de faire cavalier seul, et pour couper court aux offres du député (LFI) Sébastien Delogu, il a déposé sa liste en préfecture dans la matinée de lundi. « J’appelle Benoît Payan à revenir à la raison », a martelé le coordinateur « insoumis », Manuel Bompard, sur France 2, lundi soir, rappelant qu’il avait jusqu’à mardi 18 heures pour changer d’avis.
En réalité, c’est pour battre la droite que se sont constituées les listes de gauche. Une stratégie classique, mais qui, compte tenu des polémiques, a obligé Olivier Faure, pris dans la communication contradictoire de son parti, à certaines contorsions. Sur France 2, lundi, le premier secrétaire du PS a dit « comprendre parfaitement les choix » de ses élus locaux, et a développé un argumentaire consistant à faire le distingo entre l’« insoumis » de base et son chef : les listes concernées par les accords « ne comportent ni discrimination, ni racisme, ni antisémitisme », a-t-il martelé au « 20 heures », alors qu’aucune tête de liste n’a pris ses distances avec Jean-Luc Mélenchon.
Au PS, deux lignes se sont fait face
La direction du PS, qui avait fustigé à l’issue d’un bureau national « les caricatures complotistes » et « les propos antisémites intolérables » de M. Mélenchon, a rangé au vestiaire ses exigences de « clarification ». Cette volte-face, le leader « insoumis », qui n’a eu de cesse de conflictualiser le débat politique, visiblement à dessein pour être central à gauche, l’avait anticipée. « Les socialistes ? Ils ne vont pas nous coûter trop cher, je pense, à acheter pour le deuxième tour ! », avait-il lancé lors du meeting de Bondy (Seine-Saint-Denis), le 4 mars.
Deux lectures et deux lignes se sont fait face, lundi, à gauche, entre ceux qui regrettent ces accords, craignant un affaiblissement de la gauche sociale-démocrate à un an de la présidentielle, et les autres, pour lesquels ces alliances locales montrent la voie d’union à suivre pour gagner.
Dans le camp des premiers, le député (PS) de l’Essonne Jérôme Guedj ne décolère pas. « Il ne peut pas y avoir des principes posés et des dérogations locales au nom de la conquête du pouvoir », s’emporte l’élu, qui craint que « des accords locaux n’abîment la parole républicaine ». L’ancien compagnon de route de Jean-Luc Mélenchon craint que ces alliances soient « contre-productives ». « A court terme, c’est le risque de la défaite – vous perdez des électeurs de centre gauche – et le déshonneur », ajoute-t-il. Mais c’est surtout, selon lui, le risque d’octroyer à LFI une forme de légitimité en la hissant à la tête d’exécutifs locaux, comme à Limoges ou Toulouse, et de lui donner des points dans la bataille pour l’hégémonie de la gauche. « On ne peut pas composer avec des gens qui veulent vous éradiquer », développe-t-il.
Dans la même veine, le coprésident de Place publique, Raphaël Glucksmann, a demandé aux membres de son mouvement de se retirer des listes d’union, sous peine d’exclusion. Les proches de l’eurodéputé ne sous-estiment pourtant pas la percée mélenchoniste. « La force de LFI, c’est l’incarnation de Jean-Luc Mélenchon, y compris dans les pires dérives, et l’appareil qui parvient à imposer un narratif de vague, malgré des déconvenues lourdes de ses très proches à Marseille ou Paris, analyse le député (Place publique) des Yvelines Aurélien Rousseau. Là où c’est décisif, c’est qu’ils brandissent la menace d’une minorité de blocage. Il ne faudrait pas [y] céder et mener la bataille », craint celui qui veut croire que ces alliances ne sont pas forcément synonymes de victoire pour la gauche.
En face, les partisans de l’union y voient la confirmation de leur stratégie. Ils misent sur les résultats de ces élections pour relancer le projet de primaire de la gauche, qui patine. « Il n’y a pas de chemin pour les gauches irréconciliables : cette idée est battue dans les urnes », avance l’ex-« insoumis » Alexis Corbière, qui invite la gauche à réfléchir à « un cadre commun pour 2027 ». Et pourquoi pas à une grande primaire qui inclurait aussi LFI, suggère-t-il. L’ancien lieutenant de M. Mélenchon critique « l’impasse » de Raphaël Glucksmann et met en garde son ancien mentor de LFI. « La manière de demander l’union compte aussi : cela ne peut pas être une caresse le lundi, une gifle le mardi », avertit-il à l’égard de celui qui a passé toute la campagne à taper sur les socialistes. Il remarque aussi que « la stratégie de clash » de Sébastien Delogu, à Marseille, et de Sophia Chikirou, la tête de liste LFI à Paris, également éconduite par le PS, ne « marche pas ».
Mais au niveau local, les considérations sont toutes autres, et la gauche espère simplement battre la droite, à l’exception de Strasbourg où l’alliance des écologistes et de LFI a pour vocation de battre le PS.
A Limoges, le député (LFI) de la Haute-Vienne Damien Maudet conduira la liste d’union. Son nouvel allié, le socialiste Thierry Miguel, convoite de son côté la présidence de l’agglomération. « Nous allons travailler ensemble. C’est un accord complet. Thierry a eu le courage de très vite dire qu’on devait battre la droite », se félicite le premier, ancien soutien du député de la Somme François Ruffin et dont le profil se situe aux antipodes de la conflictualité « insoumise ».
Accords « techniques »
Un échange de bons procédés équivalent a également été mis en place à Toulouse, où le député (LFI) de Haute-Garonne François Piquemal et le socialiste François Briançon vont tenter de se partager la ville et l’agglomération en battant le maire sortant de droite, Jean-Luc Moudenc. « On a travaillé longuement cette nuit, mais cet accord s’est rapidement imposé. Quand on est de gauche, on rassemble la gauche », a déclaré François Briançon, qui a affirmé en avoir discuté avec Olivier Faure. « C’est une alliance somme toute assez classique face à une droite et une extrême droite qui détruisent la vie des gens », a renchéri M. Piquemal.
Le duo a également signé un « texte d’engagement » qui condamne « sans aucune ambiguïté toutes les formes de racisme et d’antisémitisme ». Une façon d’apaiser les tensions survenues après les propos de M. Mélenchon. Il faudra cependant faire sans le soutien de Carole Delga, la présidente (PS) de la région Occitanie – ennemie farouche de LFI, et dont deux proches se sont retirés de l’accord –, et sans l’appui du Parti radical de gauche (PRG).
A Nantes, où la maire sortante (PS) Johanna Rolland était en tête, un accord « technique » a également été signé. Les deux partis feront campagne chacun sous ses propres couleurs, et les « insoumis », si l’édile est réélue, siégeront dans l’opposition. « Le rapport droite-gauche à Nantes s’effrite. Il y avait urgence à l’endiguer et à lutter contre la droite extrémisée », justifie le communiste Aymeric Seassau, élu à Nantes Métropole.
A Lyon, l’union de la gauche conduite par le maire sortant écologiste Grégory Doucet intègre LFI sans modifier son programme et en évitant une minorité de blocage.
Lire aussi | Municipales 2026 : simulez l’impact des différents scénarios d’alliances au second tour dans votre communeLire plus tard
A Avignon, au sein du fief du cofondateur de la Jeune Garde, le député (LFI) de Vaucluse Raphaël Arnault, le maire (PS), David Fournier, a uni ses forces avec l’« insoumise » Mathilde Louvain. L’accord est symptomatique des coups de canif portés par Olivier Faure à sa ligne initiale. Le chef de file socialiste avait écrit dans une note de blog à propos de la Jeune Garde, « qu’aucun parti ne [pouvait] accepter le compagnonnage, même lointain, de ce type d’organisation ».
En revanche, les « insoumis » ont essuyé deux revers de taille. D’abord à Rennes, où la maire (PS), Nathalie Appéré, a refusé de s’allier avec eux, au grand dam de leur candidate, la députée d’Ille-et-Vilaine Marie Mesmeur. Et à Lille, où le candidat écologiste, Stéphane Baly, arrivé en troisième position, a finalement opté pour le socialiste, Arnaud Deslandes, au détriment de l’« insoumise » Lahouaria Addouche, qui a dénoncé « l’alliance des notables face à la candidate du peuple ».
Le risque de la « défiance »
Selon une source au sein du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, les écologistes lillois étaient pourtant plus favorables aux « insoumis » qu’au PS. Pour les convaincre, LFI a su se montrer généreuse en leur offrant 50 % des places sur la liste finale. Cela n’a visiblement pas suffi. « Les positions étaient très partagées. Au regard de l’absence de consensus et de l’amélioration des propositions socialistes, j’ai fait le choix d’arbitrer pour un accord avec Tout pour Lille », affirme Stéphane Baly au Monde.
Les accords seront-ils porteurs pour le PS et Les Ecologistes ? Pour le directeur général délégué d’Ipsos, Brice Teinturier, « cela peut fabriquer de la défiance contre les dirigeants de l’appareil socialiste qui se verraient accusés de tambouille politique ».
La dernière enquête « Comprendre le vote des Français » (réalisé pour France Télévisions et Radio France), avant les municipales, démontrait que trois Français sur quatre s’opposaient aux fusions entre les listes de LFI et les autres listes de gauche. Chez les sympathisants socialistes, seulement 36 % y étaient favorables. « Cela peut poser un problème à Olivier Faure », considère Brice Teinturier. Quand bien même, à l’arrivée, « le PS devrait rester la deuxième grande force municipale dans le pays », derrière LR. A Paris et à Marseille, une victoire sans LFI pourrait aussi donner du grain à moudre aux partisans de la gauche sans Mélenchon.