« Les pompiers ne peuvent pas devenir les actionnaires majoritaires du préhospitalier ! »
Dr Yann Penverne, président de Samu-Urgences de France
Généralisation des plateformes communes d’appels, création d’un contrat territorial du secours d’urgence sous l’égide du préfet… Le futur projet de loi Décentralisation électrise les urgentistes. Ils refusent que la Santé soit « déscopée » du préhospitalier au profit des pompiers. À la tête de SUDF, le Dr Yann Penverne dénonce ce « passage en force ».
Par Thomas Quéguiner
10 mars 2026 à 12h41 https://www.hospimedia.fr/actualite/interviews/20260310-dr-yann-penverne-president-les-pompiers-ne-peuvent

Hospimedia : « Le dialogue est-il bloqué voire rompu avec les pompiers au regard des divergences de fond sur le contenu du futur projet de loi Décentralisation ?
Yann Penverne : Absolument pas. Nous ne pouvons pas être dans une position de fermeture car il nous faut construire des choses ensemble. Je ne suis pas anti-pompiers ni partisan d’une guéguerre d’un autre temps entre les blancs et les rouges. Ne tombons pas dans ce piège caricatural. Nous travaillons tous les jours ensemble sur le terrain et partageons collectivement le besoin de maîtrise opérationnelle avec de nombreux points de convergence. Depuis septembre 2022, nous avons d’ailleurs produit de nombreux livrables en interministériel pour préparer l’expérimentation Matras : le cadre d’évaluation, l’arbre décisionnel d’orientation des appels d’urgence au niveau de la plateforme de débruitage, l’identification des sites d’expérimentation, etc. Il restait du travail à accomplir mais la Santé s’est retrouvée seule début 2025 à la table des discussions, d’où l’arrêt du processus. Personnellement, je souhaite que l’expérimentation soit menée et la loi respectée. Nous disposerions d’une décision publique éclairée sur la base d’évaluations et de résultats objectifs, afin de ne pas engager la dépense publique dans une généralisation des plateformes d’appels communes entre les Samu et les services départementaux d’incendie et de secours (Sdis). Certaines d’entre elles font peut-être sens mais à l’échelle du territoire cette obligation interroge. En tout cas, j’ai un impératif pour boussole : veiller à ce que la qualité et la sécurité des soins urgents ne soient pas menacées. Il en va de ma responsabilité.
Les pompiers définiront les moyens capacitaires, la coordination entre les acteurs, les lieux de dépose et donc d’adressage des patients, pourtant notre cœur de métier !
H. : Ces plateformes reviennent dans l’avant-projet de loi assorties d’une obligation de regroupement sous cinq ans avec a minima une articulation au moyen d’un espace numérique intégré. Pour les pompiers, vous avez été associés à la concertation…
Y. P. : C’est faux. Le Beauvau de la sécurité civile a commencé mi-2024. Nous étions présents en mai à la première réunion de présentation générale. Depuis et jusqu’à la remise du rapport fin 2025, nous n’avons été entendus qu’une heure en visio. Ce n’est pas une concertation ni une contribution utile. La réalité opérationnelle des pompiers, c’est pourtant 86% de secours et de soins d’urgence aux personnes. Un tel degré d’activité demande quand même un peu d’interactions avec la Santé ! Certains membres des ARS et quelques médecins à droite et à gauche ont bien sûr participé au Beauvau mais ils n’avaient pas mandat de représentation. La période de travail n’a pas été suffisamment étayée et contributive pour résoudre les problématiques de fond que nous vivons au quotidien. Prenez le référentiel commun d’organisation du secours à personne et de l’aide médicale urgente, il date de 2008 et n’a plus été actualisé depuis 2015. Il ne correspond plus du tout à nos réalités. La loi Matras a introduit en 2021 cette nouvelle notion qu’est la détresse fonctionnelle. Elle fait partie du Code général des collectivités territoriales et des missions des Sdis, si bien qu’ils s’y engagent. C’est normal mais le législateur n’a pas défini la détresse fonctionnelle. Cela crée inévitablement des tensions, les uns considérant qu’ils n’ont pas à aller sur ces interventions, les autres jugeant au contraire qu’elles font partie de leurs prérogatives. Cela génère plein d’incompréhensions et de surengagements opérationnels. Enfin, cela coûte cher pour un service rendu à la population pas forcément le plus pertinent. Il en va de même sur les carences ambulancières.
H. : Le texte final du projet de loi ne sera dévoilé qu’après les municipales. Comment le percevez-vous à ce jour et pensez-vous parvenir d’ici-là à infléchir son contenu ?
Y. P. : Avec la DGOS, nous avons rappelé le 20 février au ministère de l’Intérieur que nous n’avions pas été concertés sur un texte inacceptable en l’état par la Santé… et pas que par les Samu mais aussi les ambulanciers et les structures d’urgences. Le débat est transversal et pas uniquement préhospitalier, d’où l’appui d’ailleurs des conférences de directeurs et de présidents de commission médicale d’établissement ou encore de la FHF. Elles nous suivent parce qu’elles ont bien compris que nous étions face à une prise de pouvoir du préhospitalier et de son financement et que cela allait impacter l’hôpital. Finalement, il semblerait que les plateformes communes, et derrière elles cette obligation d’une colocalisation physique Samu-Sdis, soient écartées du projet de loi mais il ne faut pas se leurrer : si elles n’y sont plus, elles reviendront sous forme d’amendements au Parlement, vous pouvez en être sûr.
H. : Et concernant cette autre épine qu’est le contrat territorial du secours d’urgence établi sous l’autorité du préfet ?
Y. P. : Il est maintenu. Là aussi, pas question d’être uniquement dans un blocage, nous voulons être force de propositions afin d’assurer de manière équilibrée la réalité du positionnement des uns et des autres. La Santé ne peut pas être « déscopée » du préhospitalier et les pompiers en devenir les actionnaires majoritaires. Il nous faut en revanche résoudre les problématiques de terrain et faire ainsi en sorte d’améliorer l’action publique sur les territoires, comme le réclame Matignon, ce qui ne peut pas s’envisager en nous imposant des fonctionnements sans traiter le fond du problème. Or le projet sous sa forme actuelle créera plus de tensions et de défiance qu’autre chose. Nous n’avons rien contre le préfet, nous sommes d’ailleurs déjà sous leur égide puisqu’il préside en lien avec l’ARS le comité départemental de l’aide médicale urgente, de la permanence des soins et des transports sanitaire (Codamups-TS). Malheureusement, il serait seul demain à arrêter ce contrat territorial après avis consultatifs du conseil d’administration du Sdis, du Codamups-TS et de l’ARS. Il y a là un énorme déséquilibre de représentation pour la Santé. Notre tutelle sanitaire qu’est l’ARS ne serait plus au même niveau que le préfet. Elle est totalement écartée. Le Codamups-TS, où la représentation de la médecine d’urgence est diluée, compte parmi d’autres membres les pompiers. Or, malgré cela, l’avis du conseil d’administration du Sdis serait sollicité ! Avec une telle gouvernance, les pompiers définiront leurs règles : les moyens capacitaires, la coordination entre les acteurs, les lieux de dépose et donc d’adressage des patients, pourtant notre cœur de métier. Ce passage en force et cette prise de pouvoir auront inévitablement un effet majeur sur la régulation médicale.
Nous réclamons le retrait du contrat territorial, l’ouverture d’un espace de dialogue et de travail interministériel et la création d’une organisation départementale des ambulances d’urgences.
H. : Quelle est votre voie du compromis ?
Y. P. : Nous avons adressé ce 9 mars à Matignon une proposition alternative concertée* réclamant le retrait du contrat territorial, l’ouverture d’un espace de dialogue et de travail interministériel et la création d’une organisation départementale des ambulances d’urgences sous l’égide des Codamups-TS. L’objectif est de concevoir une gouvernance équilibrée qui préserve l’expertise sanitaire et mette en avant les ambulanciers privés, dont le rôle sur le secours d’urgence et le transport sanitaire est de premier ordre. Il faut un moratoire car le climat actuel n’est pas favorable à un dialogue apaisé. Prenez le récent rapport de la Cour des comptes sur les secours en montagne. La médicalisation coûte 2,07 millions d’euros (M€) par an sur un total de 107 M€, soit moins de 2% de la dépense. Ce texte pointe clairement l’Intérieur et les choix qui sont les siens de maintenir des organisations redondantes et peu efficientes. Le Beauvau de la sécurité civile propose justement d’unifier la gestion des moyens de secours. Cette thématique porte le projet de contrat territorial. Allons-y mais jusqu’au bout et pas à géométrie variable ! Unifions la sécurité civile et le peloton de gendarmerie de haute montagne, « déscopons » les Sdis du secours en montagne ! Il y a là un énorme levier d’efficience ! Balayons nous aussi devant notre porte car les Samu ont probablement des ajustements organisationnels à faire mais l’ordre de grandeur n’est pas du tout le même.
H. : Le ministère de la Santé pèse-t-il suffisamment dans le débat face à l’Intérieur, Stéphanie Rist ne s’étant toujours pas exprimée ? Prévoyez-vous de battre le pavé comme en 2021 lors des débats parlementaires sur le projet de loi Matras ?
Y. P. : Nous avons rencontré Stéphanie Rist. Elle a bien pris en compte nos demandes puis eu depuis un temps d’interface place Beauvau avec son collègue Laurent Nunez pour confronter les propositions. Il s’avère que rien de ce que nous avons proposé n’a été retenu dans l’avant-projet de loi, un texte officieusement stabilisé par Matignon même s’il n’est pas encore totalement validé. Je ne peux qu’en tirer les conclusions qui s’imposent. Après, la Santé est forte par ses institutions mais aussi par la mobilisation de ses professionnels. Il y aura ce temps parlementaire, celui de l’éclairage politique aussi même si nous ne sommes pas dupes de la logique électoraliste. Le texte est prévu au calendrier du Sénat en juin avant d’aller à l’Assemblée nationale. Cela ne sera pas simple, nous en sommes bien conscients, mais il n’y a pas de fatalité. Nous restons déterminés. Et puis viendra le temps de la mobilisation avec des actions d’ores et déjà prévues pour alerter la population et éviter de légiférer sans la Santé. Une opération gyro-sirènes se tiendra ce 12 mars entre 11h et 12h devant les sièges de médias. »
* Outre SUDF, les propositions associent également la Société française de médecine d’urgence (SFMU), l’Association française des assistants de régulation médicale (Afarm), la Chambre nationale des services d’ambulances (CNSA), la fédération nationale des ambulanciers privés (Fnap), la Fédération nationale de la mobilité sanitaire (FNMS) et la Fédération nationale des artisans ambulanciers (FNAA).
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