À Fukushima : 15 ans après l’accident nucléaire, l’infinie litanie des victimes
9 mars 2026 | Par Jade Lindgaard
Le bilan après le tsunami qui s’est abattu sur les côtes japonaises le 11 mars 2011 et a inondé la centrale de Fukushima s’aggrave encore aujourd’hui. Aux morts des premières semaines, il faut ajouter les victimes des cancers qui se développent et inquiètent les habitants, malgré le discours rassurant des autorités.
Aizuwakamatsu, Fukushima, Futaba, Iitate, Minamisōma et Namie (Japon).– En lettres grasses et blanches, le chiffre s’affiche sur un panneau noir : « 2 348 ». C’est le nombre de morts « liées au désastre » causé par le grand tremblement de terre qui a frappé l’est du Japon le 11 mars 2011.
Mais dans la préfecture de Fukushima, à 200 kilomètres au nord de Tokyo, où 160 000 personnes ont dû fuir il y a quinze ans l’accident nucléaire de la centrale opérée par la Tokyo Electric Power Company (Tepco), les mots sont des chausse-trapes. Il faut les inspecter pour en comprendre le sens.
Au musée mémorial du grand tremblement de terre et du désastre nucléaire de Futaba, à 6 km à peine des réacteurs qui ont explosé – en raison d’une accumulation d’hydrogène dans les bâtiments réacteurs- après avoir été frappés par un tsunami, chaque terme est soupesé. Les autorités ont donc pris la peine d’expliciter qui sont les morts « liés au désastre » : les personnes qui ont succombé au « mode de vie des réfugiés ». Elles n’ont donc pas été directement tuées par le tremblement de terre, mais ont péri de « défaut de soins », d’« épuisement physique » et de « fatigue psychologique » dans les mois et les années qui ont suivi l’évacuation des zones dévastées par le tsunami et contaminées par les retombées radioactives. Les taux de suicide y ont par ailleurs fortement augmenté.

De nouvelles constructions pour les revenants à Odaka, dans la préfecture de Fukushima, le 27 février 2026. © Photo Arthur Perset / Hans Lucas pour Mediapart
« Ce sont les morts causées par le bouleversement de l’environnement de ces personnes, explique Yasuyuki Taneichi, médecin rattaché à l’hôpital communautaire de Kuwano Kyoritsu, dans la préfecture de Fukushima. Elles n’ont pas été écrasées par une maison qui leur est tombée dessus mais par un enchaînement de facteurs : une activité physique réduite, la coupure des liens sociaux entraînant des impacts psychologiques. Tout cela a abîmé leur vie. »
Les mots « accident nucléaire » ne figurent pas sur le mur du mémorial. Ils sont sous-entendus dans le terme « désastre ». Début mars, surprise en traversant une deuxième fois la salle à une semaine d’écart : le nombre de victimes est passé à 2 350. Deux personnes ont été ajoutées au bilan macabre. Quinze ans après la plus grave catastrophe nucléaire depuis l’explosion du réacteur de Tchernobyl en 1986, le décompte des morts continue de s’alourdir à Fukushima.
Au total, 3 810 personnes ont péri « en lien avec le désastre » dans les neuf préfectures touchées par le tremblement de terre de 2011, selon l’autoritéchargée de la reconstruction – les chiffres datent du 31 décembre 2025. À Iwate, au nord-est de Honshū, principale île de l’archipel : 472 morts. À Miyagi, juste en dessous : 932. À Ibaraki, au nord de Tokyo : 42.
Dans la préfecture de Fukushima, là où s’est produit l’accident nucléaire : 2 348. C’est plus qu’ailleurs, et plus que le bilan du tsunami, qui y a directement tué 1 831 personnes, selon les autorités. Au niveau national, près de 20 000 personnes ont perdu la vie dans le tremblement de terre du 11 mars 2011. Une des pires catastrophes de l’histoire du Japon.
Qui veut encore compter les morts ?
« Le désastre s’est passé en deux temps, se souvient Terumi Kataoka, militante et épouse du pasteur d’Aizuwakamatsu. En 2011, elle a accueilli des évacué·es dans sa paroisse, à une centaine de kilomètres de la centrale. Il y a eu l’explosion des réacteurs. Des gens ont été évacués tout de suite. Mais d’autres non. L’armée a mis du temps à arriver à Futaba [ville mitoyenne de la centrale – ndlr]. Et ensuite jusqu’à dix heures se sont écoulées entre le moment où les gens sont montés dans les bus et celui où ils ont trouvé un lieu d’évacuation. Certaines de ces personnes étaient malades, âgées, elles avaient besoin de soins et elles sont mortes dans les transports. C’est horrible. »
Quarante patient·es ont ainsi perdu la vie lors de leur déplacement entre l’hôpital de Futaba et la ville d’Iwaki. D’autres personnes blessées par le tsunami se sont retrouvées bloquées dans la zone évacuée et n’ont pu y être secourues : « Après le 11 mars, je suis retournée voir ma maison et arroser mes plantes, se souvient Tomoko Kobayashi, gérante d’un ryokan, un hôtel traditionnel, à côté de Minamisōma, à une trentaine de kilomètres de la centrale. Il n’y avait personne. Seules les fleurs me souriaient. À un moment un homme est arrivé. Il venait de perdre son cousin, coincé dans l’eau et les débris. Il avait appelé à l’aide mais comme il était dans la zone irradiée, les gens n’ont pas pu lui porter secours. Ils l’entendaient crier de l’autre côté de la limite de la zone. »

Tomoko Kobayashi, propriétaire d’un riokan et membre d’un réseau de citoyens mesurant la radioactivité. Elle tient un compteur geiger dans la rue principale d’Odaka. © Photo Arthur Perset / Hans Lucas pour Mediapart
Au large de la côte japonaise, un équipage de la marine états-unienne à bord de l’USS Ronald Reagan, envoyé pour porter secours aux victimes du tremblement de terre, s’est, lui aussi, retrouvé en plein panache radioactif. Plusieurs centainesde marins ont ensuite saisi – en vain – la justice après que certains sont tombés gravement malades. L’un des plaignants est depuis mort d’un cancer rare.
Quant aux travailleurs de la centrale de Fukushima-Daiichi, l’un est mort d’un cancer du poumon en 2018, tandis qu’un sous-traitant a perdu la vie en 2024 à la suite de travaux de décontamination. En 2011, deux jeunes ouvriers avaient succombé à l’accident – un drame reconstitué dans la série The Days.
Un accident s’est produit à la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi de la compagnie Tepco, mais personne n’en est mort.
Sanae Takaichi, actuelle première ministre du Japon, en 2013
« Les “morts liées au désastre” dans la préfecture de Fukushima sont bien plus nombreuses qu’ailleurs, c’est spectaculaire, remarque Toru Honda, médecin du village d’Iitate, à une cinquantaine de kilomètres de la centrale. Ces personnes n’ont pas été directement tuées par l’accident nucléaire, mais elles sont mortes à sa suite, succombant à la dépression et au désespoir, ayant perdu leur activité, leur maison, leur cadre de vie familial. » Dans l’immense majorité, elles avaient 66 ans et plus, selon l’Agence de reconstruction.
À la tête du suivi sanitaire des retombées radioactives et des évacuations, Kuichi Eda reçoit Mediapart dans les bureaux labyrinthiques de la préfecture de Fukushima. Il prend le temps de répondre aux questions, ouvre d’épais dossiers, montre des tableaux de données, distribue des rapports. Mais à la question du compte des morts causées par l’accident, il sèche : « Notre service ne peut pas vous répondre. Ce n’est pas sous notre responsabilité. »

Kuichi Eda, au centre, avec les membres du bureau de surveillance de la santé des citoyens de la préfecture de Fukushima, le 26 février 2026. © Photo Arthur Perset / Hans Lucas pour Mediapart
Le sujet reste politiquement sensible au Japon. L’actuelle première ministre ultraconservatrice Sanae Takaichi avait provoqué un scandale en 2013, deux ans après la catastrophe, en déclarant : « Un accident s’est produit à la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi de la compagnie Tepco, mais personne n’en est mort. » À l’époque figure montante du Parti libéral-démocrate (PLD), elle avait dû s’excuser.
Mais quand, en février, le ministre de la reconstruction Takao Makino présente en conférence de presse le bilan de « la revitalisation » des régions frappées par le tremblement de terre de 2011, il ne prend même plus la peine de distinguer les morts de la catastrophe naturelle de celles de l’accident nucléaire. Une habile manière de déclarer le sujet clos.
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Le temps est-il déjà venu de refermer le livre des morts de la catastrophe de Fukushima ? « Combien de morts a causé l’accident de Fukushima ? On ne peut pas répondre à cette question quinze ans plus tard, c’est trop tôt », assure Yasuyuki Taneichi, médecin très impliqué dans le suivi des jeunes frappé·es par le cancer. Tchernobyl s’est passé il y a quarante ans et on n’a toujours pas les réponses à toutes les questions. Pour Hiroshima et Nagasaki, les effets sur les cancers sont clairs maintenant, quatre-vingts ans plus tard. »
Des cancers, et des questions
L’augmentation du risque de cancer est le principal effet à long terme de l’exposition aux radiations chez les survivant·es de la bombe atomique (hibakusha en japonais, « les irradié·es ») pour le reste de leur vie. « Les effets des radiations mettent incroyablement longtemps à se manifester. Donc vous voyez bien que lorsque l’industrie nucléaire dit que tout va bien, c’est une affirmation sans fondement », poursuit le médecin.
À Iitate, une commune agricole nichée dans une vallée de rizières et de prairies, le docteur Honda reçoit au cabinet de son infirmier, dans un salon meublé de larges canapés, à côté d’un coin rempli d’instruments de musique. Le village avait dû être évacué à la suite de l’accident nucléaire en 2011. L’ordre d’éloignement de la population a été partiellement levé en 2023.

Un signe d’interdiction sur une digue près de la centrale de Fukushima en février 2026. © Photo Arthur Perset / Hans Lucas pour Mediapart
Avant mars 2011, la commune comptait 6 500 âmes. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un quart, autour de 1 500 personnes. « Il n’y a eu aucun nouveau-né à Iitate l’année dernière, se désole le médecin. Les structures familiales ont été complètement détruites par le nucléaire, c’est son plus grand crime ici. Avant, les gens étaient dix ou quinze sous le même toit, les enfants héritaient de la ferme de leurs parents. Mais, aujourd’hui, plus personne ne veut y habiter à cause du niveau trop élevé des radiations, et les familles se sont désintégrées. »
« Quand je suis arrivé ici, juste avant la levée de l’ordre d’évacuation, le maire m’a dit ne pas avoir besoin de ressources médicales supplémentaires, se souvient Katsuya Hoshino, l’infirmier. Il n’y avait pourtant qu’une clinique ouverte deux jours par semaine et seulement le matin. » Il parvient finalement à s’installer, poussé par la volonté d’aider les habitant·es à se défendre dans leur environnement radioactif. Mais « lors des visites médicales, ils posent peu de questions sur la radioactivité. Les gens qui en avaient peur sont partis ». Il a nommé sa clinique Agabego, en écho à la vache rouge (Akabeko), porte-bonheur traditionnel de la région de Fukushima, et au nom grec agapê, pour dire l’amour inconditionnel.
Plus de pollution qu’ailleurs
Toru Honda remarque qu’à l’exception d’un ou deux cas, toutes les causes de décès de ses patient·es sont liées à des cancers : « Mais cela ne prouve pas le lien avec l’accident. » Comment savoir ? À Iitate, des niveaux élevés de pollution continuent d’être mesurés. La pollution tourne en moyenne autour de 0,25 et 0,30 microsievert par heure, soit l’équivalent de 2,6 à 3 millisieverts par an, explique le médecin du village : « C’est deux à trois fois plus que la dose recommandée par la Commission internationale de protection radiologique, cela fait prendre des risques aux habitants. »
Il y a un avant et un après le 11 mars 2011 : les gens ont des cancers, des problèmes de peau, des problèmes de cœur.
Terumi Kataoka, militante antinucléaire
Tory Honda, médecin du village d’Iitate, dans la préfecture de Fukushima, le 28 février 2026. © Photo Arthur Perset / Hans Lucas pour Mediapart
Dans la préfecture de Fukushima, il faut que la radioactivité ambiante dépasse 20 millisieverts par an pour qu’une zone soit placée sous ordre d’évacuation, et donc déclarée inhabitable. Dans le reste du pays, et du monde, la norme de 1 millisievert par an.
Nobuyoshi Ito, ancien ingénieur en mesures de radioactivité aujourd’hui à la retraite, habite lui aussi à Iitate. Il surveille chaque jour la radioactivité de son village et montre ses meilleurs scores : plus de 3 microsieverts par heure à un carrefour routier, ou encore 90 000 becquerels par kilo dans un fossé entre une route et un champ en 2024, huit ans après la décontamination – les sieverts mesurent la dose reçue par un organisme, alors que les becquerels quantifient la radioactivité à l’œuvre dans un sol, de l’eau ou une autre source.

Toru Honda, médecin du village d’Iitate, dans la préfecture de Fukushima, le 28 février 2026. © Photo Arthur Perset / Hans Lucas pour Mediapart
« Les voitures roulent et déplacent les particules radioactives. Et quand il pleut, ça les étale, elles tombent dans la rivière », explique-t-il, un compteur à la main. Derrière sa maison, en ce beau jeudi ensoleillé de fin février ? 1,30 microsievert par heure. « La norme internationale, c’est de prioriser la santé des habitants, de tout faire pour éviter le risque, et s’il existe un bénéfice avéré à l’usage de la radioactivité, de limiter ce risque à son minimum. Mais quel bénéfice tirons-nous de vivre dans les suites d’un accident nucléaire ? Aucun. »
Décompte macabre
« Les liens entre les radiations et les morts sont difficiles à prouver », met en garde Toru Honda. La population est vieillissante et le cancer est la première cause de décès au Japon depuis plusieurs décennies.
Conseiller municipal d’Iitate, Hachiro Sato dit ne plus compter les allers-retours au cimetière alors que la population a été divisée par quatre : « Je connais vingt ou trente personnes qui sont tombées malades et sont mortes depuis 2011. » Et quand il demande aux familles les causes des décès, il dit entendre « leucémie », « cancer », « tumeur maligne ».À lire aussiAprès Fukushima, « les gens, d’année en année, se rendent compte qu’il faut tout repenser »
« Les pronucléaires disent que ce n’est pas à cause de l’accident, les anti disent que si. C’est ridicule. » Quinze ans plus tard, il reproche toujours au maire d’avoir tardé à évacuer le village, près d’un mois et demi après l’accident de la centrale. « Les gens ont passé tout ce temps dans les retombées radioactives. Presque tous étaient des personnes âgées, parce que les jeunes et les familles s’étaient enfuis par eux-mêmes. »
À une centaine de kilomètres de là, à l’extrémité ouest de la préfecture de Fukushima, une nef de l’Église unie du Christ prend le soleil derrière ses vitraux jaune et bleu. À l’intérieur, c’est un lieu de prière. Et un QG antinucléaire, où les brochures sur les bombardements d’Hiroshima et les tracts appelant à manifester contre le redémarrage de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa (un des plus gros sites nucléaires au monde avec sept réacteurs) reposent dans un alignement parfait.
Terumi Kataoka, militante et épouse du pasteur de la paroisse, vient de la région sinistrée. Elle y a encore des ami·es et de la famille. « Il y a un avant et un après le 11 mars 2011 : les gens ont des cancers, des problèmes de peau, des problèmes de cœur. Ils sont très conscients de tout ça, sans pouvoir rien prouver du lien avec l’accident. » Son père est mort il y a cinq ans, à 80 ans. C’est un âge avancé. Mais en quelques semaines, beaucoup d’autres octogénaires sont morts. « Pourquoi tous en même temps ? »À lire aussiDe Hiroshima à Fukushima, et retour
Pour Terumi Kataoka, « c’est très difficile d’imaginer que des gens doutent que l’accident nucléaire a causé des morts : ce qui s’est passé à Hiroshima et ce qui s’est passé à Fukushima, c’est le même phénomène radioactif ». « Pourquoi reconnaît-on les morts dans un cas et pas dans l’autre ? », interroge-t-elle.
Aucun monument aux mort·es de l’accident nucléaire n’a été construit à Fukushima. Mais sur le mur d’une ferme, non loin de Namie, il existe un autel bricolé, où trône un crâne de vache au-dessus du symbole de la radioactivité. Une main moqueuse y a gribouillé une tête de mort dotée d’un nez de clown. Un autre bout de squelette bovin a été cloué à une croix.
Des barbelés montent vers le ciel : « C’est la fumée de la centrale », explique Masami Yoshizawa, paysan anarchiste et artiste. « Cette œuvre symbolise la tombe de la centrale de Fukushima. Parce que c’est un enfer, ce truc. »
En 2011 lors de l’évacuation, il a dû laisser ses vaches dans la ferme. « Elles sont mortes coincées dans l’étable. » Il conserve des photos de leurs cadavres. « La vie de ces animaux a été foutue en l’air. » Vaches, poules, porcs, chevaux… : 650 000 animaux d’élevage ont été tués en 2011 dans un rayon de 20 km autour de la centrale.
Sur son mur, il a aussi écrit : « Adieu Namie ». Pourtant, la ville est toujours là. C’est même une des communes dont le gouvernement veut faire une vitrine de la reconstruction de la région. « Qu’est-ce qu’on va faire de cette ville ? Ceux qui reviennent sont des papis et mamies. Est-ce que des petits-enfants vont venir ici ? Je ne crois pas. Cet endroit est voué à être détruit. On s’est dévoués toute notre vie pour lui et c’est fini. Quand une centrale nucléaire explose, ça donne ça. Il ne reste plus rien. »
ÉcologieAsie et OcéanieReportageBoite noire
C’est bien le 11 mars que le tsunami frappa le Japon en 2011. Le 15 mars correspond à un jour d’importants rejets radioactifs.
Pour écrire cette série d’articles, je me suis rendue au Japon entre la mi-février et début mars. La plupart des entretiens ont eu lieu en japonais et ont été traduits par Hiroko Aihara, Johann Fleuri et Makiko Segawa.