
| Cher lecteur, chère lectrice Le 2 mars dernier, comme nous vous l’avions annoncé, le président Macron a prononcé un discours consacré à la dissuasion nucléaire *. « Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher », écrivait Albert Camus le 8 août 1945 dans le journal Combat. Des propos qui s’appliquent encore aujourd’hui suite au discours du président, tant les médias ont peu interrogé les conséquences juridiques et sécuritaires des décisions annoncées. « On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée », poursuivait Camus. Or, les mots du président « un seul de nos sous-marins, emporte avec lui une puissance de frappe qui équivaut à la somme de toutes les bombes tombées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est près de mille fois la puissance des premières bombes nucléaires » … L’attention des commentaires s’est surtout concentrée sur ce qui a été présenté comme le point central : le « non-partage du bouton » et l’idée d’une « dissuasion nucléaire avancée » à destination de certains pays européens. Les partis politiques, pour la plupart, ont également salué cette nouvelle posture, et les critiques ou interrogations sont restées rares. « Il est permis de penser qu’il y a quelque indécence » à multiplier les annonces tout en ignorant les conséquences pour notre sécurité et la pérennité du Traité de non-prolifération nucléaire :« Un rehaussement de notre arsenal est indispensable » : la France dispose déjà d’environ 290 ogives nucléaires, représentant une puissance destructrice équivalente à plusieurs milliers d’Hiroshima. Que ne pourrait-on déjà détruire avec un tel arsenal pour qu’il soit jugé nécessaire de l’augmenter encore ?« Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une quelconque course aux armements » : l’affirmation interroge. Comment dénoncer (à juste titre) l’augmentation des arsenaux chinois ou russes comme une dynamique de course aux armements, tout en affirmant que la France, lorsqu’elle renforce son arsenal, ne participerait pas à cette même logique ?« Nous devons renforcer notre dissuasion nucléaire avec une dissuasion nucléaire avancée » : une telle orientation va être perçue par de nombreux États — tout particulièrement ceux engagés dans le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) — comme une contradiction avec l’engagement pris par la France dans le cadre du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de réduire le rôle des armes nucléaires dans les doctrines militaires et de progresser vers le désarmement.Ces choix ont été élaborés dans une opacité quasi totale, par le président avec un cercle restreint de conseillers, sans débat parlementaire, avec pour conséquences la poursuite de la banalisation de l’arme nucléaire (voir notre tribune ci-dessous, publiée dans Le Monde) et de la dynamique prolifération verticale plutôt que de renforcer la sécurité collective.Albert Camus nous alertait déjà au lendemain de la destruction de la ville d’Hiroshima, qu’il allait « falloir choisir entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques ». Nous refusons ainsi cette vision d’insécurité nucléaire proposée par le président. Un refus que nous avons fait savoir à travers nos rencontre avec la presse (lire ci-dessous) et que nous porterons à travers notre travail de plaidoyer lors de l’actualisation de la Loi de programmation militaire en mai prochain. Mais auparavant, nous ferons entendre notre voix en participant à la 11e conference d’examen du TNP (27 avril – 22 mai, siège des Nations unis), aux côtés de nos partenaires européens pour dénoncer cette dynamique de prolifération promise par la France plutôt que de renforcer la sécurité collective.Enfin, nous vous invitons ce samedi 11 avril pour notre événement « Face au « nouvel âge nucléaire » comment agir ? » (lire ci-dessous) qui sera un moment fort de mobilisation de notre campagne. Merci pour votre engagement à nos côtés. Pour le Comité d’animation d’ICAN France, |
| « Le tabou nucléaire s’érode, et la France porte une part de responsabilité » une tribune publiée dans le journal Le Monde Jean-Marie Collin directeur de ICAN France et Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des armements et co porte-parole de ICAN France, alertent dans cette tribune sur l’érosion du « tabou nucléaire », c’est-à-dire la norme morale et politique qui rendait l’usage de l’arme nucléaire impensable depuis des décennies. Selon eux, cette évolution se manifeste aujourd’hui par la banalisation du discours sur l’arme nucléaire, notamment en Europe, où elle est de plus en plus présentée comme une garantie de sécurité face à la Russie et au possible désengagement des États-Unis.Ils rappellent que la peur nucléaire avait pourtant conduit, depuis les années 1960, à la création d’un cadre juridique international visant à limiter puis éliminer ces armes, avec le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) et, plus récemment, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN).Cependant, ils estiment que la France contribue aujourd’hui à fragiliser ces normes en promouvant l’idée d’une extension de sa dissuasion nucléaire à l’Europe. Cette orientation, amorcée depuis 2017, a ouvert une « boîte de Pandore » : responsables politiques, experts et industriels européens évoquent ainsi désormais ouvertement la possibilité de stationner ou d’acquérir des armes nucléaires.Ils soulignent également que la dissuasion nucléaire repose sur des hypothèses théoriques incertaines (telle la rationalité permanente des acteurs, l’absence d’erreur humaine ) et qu’elle ne garantit pas la sécurité. En revanche, sa promotion affaiblit les règles internationales de non-prolifération et risque de décrédibiliser le TNP, notamment à l’approche de sa prochaine conférence d’examen (27 avril- 22 mai).Face à ces enjeux, ils appellent à un véritable débat démocratique en France sur la politique nucléaire, estimant qu’un changement aussi profond dans la conception de la sécurité ne peut être décidé sans discussion publique ni contrôle démocratique. Tribune à lire ** |
| ICAN FRANCE vous invite le 11 avril à Paris Cela fait longtemps que nous souhaitions organiser un évenement pour nous retrouver tous, et notamment dans la volonté de marquer le cinquième anniversaire de l’entrée en vigueur du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires.La date est désormais fixée : rendez-vous le samedi 11 avril (14-17h30) à la Bourse du travail (3 rue du château d’eau, Paris). Dans un contexte marqué par le retour des menaces nucléaires, nous vous invitons à un temps de réflexion, d’échanges et d’espoir pour réfléchir ensemble à une question essentielle : face au « nouvel âge nucléaire », comment agir ?Vous pouvez réserver votre place dès à présent |
| Merci d’agir avec nousNotre campagne agit et se développe grâce au travail de plaidoyer politique, diplomatique et financier que nous menons avec les organisations membres. Mais elle fonctionne aussi grâce à votre mobilisation citoyenne.Début février, nous vous avons invités à agir à nos côtés en écrivant aux médias de la presse régionale et nationale afin de leur demander de traiter les questions liées au désarmement nucléaire, au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires et, plus largement, aux interrogations que soulève ce projet d’étendre l’ombre nucléaire de la France à l’échelle européenne…Nous souhaitons ainsi remercier celles et ceux qui ont pris le temps d’interpeller ces journalistes, comme Jacques, Agnès, Nelly, Dominique, Gérard, Patrick, Christine et de nombreuses autres personnes. Parfois des médias vous ont répondu, parfois non, mais nous savons que ce travail s’inscrit dans la durée. Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore fait, n’hésitez pas à participer à cette action. Dans les prochaines semaines, nous vous proposerons d’agir de nouveau à nos côtés, cette fois en direction des parlementaires. Notre campagne repose aussi sur l’engagement de bénévoles. Ce mois-ci, nous souhaitions mettre à l’honneur plusieurs jeunes femmes, toutes étudiantes – Marguerite, Méline, Flavie, Florine et Camille – qui se sont tournées vers notre campagne ces derniers mois et semaines avec l’envie d’agir pour faire connaître notre campagne dans leur universités. Des projets sont en cours de concrétisation (à Grenoble et à Montpellier), d’autres en cours de réalisation. Nous leur adressons un grand merci pour leur énergie et leur engagement. Et nous en profitons pour poser la question : Mais où sont les garçons ? N’hésitez pas à nous tenir informé de vos actions vers les médias ou de votre souhait de devenir bénévole pour notre campagne en nous écrivant |
| La presse parle de notre campagne Le Télégramme, Réarmement de la France : « Il existe bien assez de bombes nucléaires pour détruire l’humanité », interview de JM Collin, directeur de ICAN FR, 4 mars. La Croix, Avec la dissuasion avancée, la France risque-t-elle de perdre sa souveraineté nucléaire, 4 mars. BFMTV, interview de Jean-Marie Collin, directeur de ICAN France, sur le discours nucléaire de Emmanuel Macron, 2 mars Médiapart, Dissuasion nucléaire : Emmanuel Macron amorce une nouvelle étape, interview de JM Collin, directeur de ICAN FR, 3 mars. AFP, Discours nucléaire: la France dans la course aux armements déplorent des ONG, interview de JM Collin, directeur de ICAN FR, 2 mars. L’Humanité, Emmanuel Macron acte l’engrenage nucléaire, 3 mars. Reporterre, Course à l’armement nucléaire : la France accélère, 3 mars. Ouest France, Dissuasion nucléaire : les ONG déplorent la course aux armements à laquelle participe la France, 3 mars. |
| Agenda : retrouvez-nous à ces évènements Moloy 19 mars, le Collectif Bourgogne – Franche-Comté pour l’abolition des armes nucléaires (CBFC-AAN) vous attend avec plaisir pour montrer votre opposition aux armes nucléaires devant le cite du CEA en participant à la première vigie citoyenne de 2026. Contact pour y participer. Lille, 21 mars, Table-ronde : le nucléaire et le pouvoir, avec une intervention de Sayat de l’Observatoire des armements, organisation membre de ICAN France. Grenoble 25 mars, à Science po Grenoble, « Des explosions nucléaires d’Hiroshima et Nagasaki aux tensions actuelles : Quelles conséquences pour notre futur ? » sur invitation de l’association ASIA et sur l’initiative de Méline bénévole étudiante de ICAN France, intervention de JM Collin, directeur d’ICAN France. Montpellier, 30 mars, à l’Université Paul-Valéry, conférence « climat et arme nucléaire », sur l’initiative de Flavie bénévole étudiante de ICAN France, avec Sofia Kabbej, chercheuse associée du programme Climat, environnement et Sécurité de l’IRIS, Pierre Journoud, Professeur d’histoire contemporaine et de Jean-Marie Collin, directeur d’ICAN France. Webinaire, 1er avril, ICAN France et le Mouvement de la paix vous propose un temps de réflexion sur « le Traité de non-prolifération : une 11e conférence d’examen sous tension », avec Jean-Marie Collin directeur de ICAN France, Daniel Durand et Laetitia Planche du Mouvement de la paix. Inscription obligatoire. Paris, 17 avril, conférence « L’heure des choix : l’urgence d’une sécurité globale », organisée par Initiatives pour le Désarmement Nucléaire, organisation membre de ICAN France, au Palais du Luxembourg. |
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*La dissuasion nucléaire française fait un grand pas vers l’Europe
Par Chloé Hoorman
Publié le 03 mars 2026 à 05h00, modifié le 03 mars 2026 à 12h04 https://www.lemonde.fr/international/article/2026/03/03/la-dissuasion-nucleaire-francaise-fait-un-grand-pas-vers-l-europe_6669308_3210.html
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DécryptageDans son discours à la base navale de l’île Longue, lundi, Emmanuel Macron a mis l’accent sur la coopération et la solidarité avec des alliés de la France sur le Vieux Continent, dévoilé un nouveau concept de « dissuasion avancée » et une augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises.
A l’île Longue, dans le Finistère, le choix des mots et des noms ne doit jamais rien au hasard. Le Triomphant, Le Téméraire, Le Vigilant et Le Terrible : les quatre sous-marins qui constituent la composante océanique de la dissuasion nucléaire française ont tous été mis à l’eau à l’ère des « dividendes de la paix ». Il en sera tout autrement pour leurs successeurs, dont le premier doit être achevé en 2036. Baptisé L’Invincible, lundi 2 mars, en ouverture du discours d’Emmanuel Macron sur l’évolution de la doctrine nucléaire française, il affrontera de toutes autres menaces.
Une « parenthèse de l’histoire » s’est refermée, a acté le président de la République, anticipant une multiplication des conflits, et l’entrée dans un nouvel « âge d’armes nucléaires ». L’architecture mondiale de maîtrise des armes nucléaires est tellement affaiblie qu’elle s’apparente à un « champ de ruines », a-t-il asséné, rappelant que plusieurs traités internationaux sont désormais inopérants ou menacés.
Dans un discours de cinquante minutes aux phrases ciselées, le chef de l’Etat a mis l’accent sur la coopération et la solidarité avec les Européens, en présentant un nouveau concept de « dissuasion avancée ». L’idée : mettre en place dès 2026 une coopération avec sept pays de l’Union européenne et le Royaume-Uni, avec la possibilité pour les partenaires de se joindre aux exercices militaires de la dissuasion, ou de participer aux opérations dans leur dimension conventionnelle.
Inflexion majeure, « des éléments des forces stratégiques » pourraient aussi être déployés dans les pays alliés a signalé Emmanuel Macron. « De la même façon que nos sous-marins stratégiques se diluent naturellement dans les océans, garantissant une capacité permanente de frappes, nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen », a-t-il détaillé, en soulignant que « cette dispersion sur le territoire européen (…)compliquera le calcul de nos adversaires ».

Dans la pratique, il n’est pas question de prépositionner en dehors des frontières françaises des avions, ou des ogives nucléaires – comme le font les Américains dans plusieurs pays sur le Vieux Continent –, mais de permettre aux forces aériennes stratégiques d’utiliser ponctuellement et de façon temporaire le territoire de pays alliés.
Dans un premier temps, huit pays ont accepté de se joindre à cette dissuasion : le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. « C’est une véritable convergence stratégique entre nos pays, de nature à donner une réelle profondeur à la défense de notre continent », s’est félicité le chef de l’Etat. Ce « club des huit » n’est cependant pas fermé. « Les discussions sont aussi ouvertes avec plusieurs autres pays et se poursuivront dans les semaines et les mois à venir », a-t-il ajouté.
Trois domaines prioritaires identifiés
Des groupes de pilotage doivent être mis en place « dans les prochains jours », une première annonce en ce sens ayant été faite par l’Allemagne et la France, dans la foulée du discours. Ce concept de dissuasion avancée « suppose un travail commun sur la menace et le renseignement, des moyens de communication spécifiques, une organisation, mais aussi une compréhension commune des ressorts de l’escalade, et de savoir comment y faire face, en particulier dans sa phase conventionnelle », a insisté le président de la République.

Ce concept de dissuasion avancée s’inscrit dans une véritable réflexion sur la coordination des moyens militaires européens. S’il ne s’agit pas d’attribuer un « rôle » précis à chacun, l’objectif est de s’assurer qu’il n’y ait pas de lacunes dans le dispositif, invitant à « une juste répartition des efforts ». Trois domaines prioritaires sont identifiés : « l’alerte avancée, donc la capacité, par une combinaison de satellites et de radars, de détecter et de suivre les missiles qui pourraient nous viser ; la maîtrise de notre ciel avec la défense aérienne élargie et les protections antimissiles et antidrones ; enfin les capacités de frappe dans la grande profondeur », a détaillé Emmanuel Macron.
L’enjeu pour l’Europe est d’accroître ses capacités conventionnelles, pour être en mesure de gérer une escalade militaire sous le seuil nucléaire, un point faible actuellement. « Les dernières années ont bien montré le manque criant de capacité d’épaulement en Europe. Et cette situation n’est pas tenable », a alerté le chef de l’Etat, citant deux programmes destinés à accroître l’autonomie des Européens, « Jewel » et « Elsa ». Lancé à l’automne 2025 par la France et l’Allemagne, le premier est un programme d’acquisition centré sur la détection des missiles et l’alerte précoce ; le second, qui date de 2024, est une initiative européenne pour développer conjointement des capacités de frappes de longue portée.
« En présentant les choses sous l’angle de la complémentarité et de la coopération, Emmanuel Macron évite de laisser penser que la France est dans une démarche transactionnelle », décrypte Héloïse Fayet, responsable du programme de recherche sur la dissuasion et la prolifération à l’Institut français des relations internationales. « Il ne s’agit pas d’échanger un parapluie nucléaire contre autre chose », précise-t-elle, en rappelant qu’une telle garantie n’a de toute façon jamais été à l’ordre du jour.


A plusieurs reprises, le chef de l’Etat a insisté sur la souveraineté de la France sur la dissuasion nucléaire. « Il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. En vertu de notre Constitution, elle appartient au seul président de la République comptable devant le peuple français », a rappelé Emmanuel Macron. « En conséquence, il n’y aura pas non plus de partage de la définition des intérêts vitaux [ni] de garanties au sens strict du terme », a-t-il poursuivi, alors qu’une partie de l’opposition en France accuse régulièrement le chef de l’Etat de vouloir brader l’arme nucléaire.
Plus de chiffres de l’arsenal nucléaire communiqués
Sur la définition de ces intérêts vitaux, le président de la République s’en est tenu à un « flou » de rigueur. « Nos lignes rouges ne sont pas lisibles. Elles ne sauraient l’être », a-t-il martelé. « A coup sûr, pourtant, nos intérêts (…) ne peuvent se confondre avec le seul tracé de nos frontières nationales. Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu, sans que cela affecte nos intérêts vitaux ? », a-t-il interrogé.
Cette ouverture vers l’Europe de la doctrine française s’est accompagnée d’une annonce majeure : une augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises (290 actuellement). De plus, Paris ne communiquera plus sur les chiffres de son arsenal nucléaire, « contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé », a dit le président. La Russie et les Etats-Unis détiennent chacun un peu plus de 1 700 têtes déployées, la Chine 600 en stock ou déployées et le Royaume-Uni 225, selon une estimation du centre de réflexion suédois Sipri.
Lire aussi | L’européanisation du « parapluie nucléaire » français, un projet de moins en moins tabou chez beaucoup d’alliés
Cependant, pas question pour la France de se lancer dans une course au réarmement. « Un seul de nos sous-marins, tel que celui derrière moi, emporte avec lui une puissance de frappe qui équivaut à la somme de toutes les bombes tombées en Europe pendant la seconde guerre mondiale. C’est près de 1 000 fois la puissance des premières bombes nucléaires », a tenu à rappeler Emmanuel Macron, dont le pupitre se situait en surplomb du Téméraire.
« Si nous devions utiliser notre arsenal, aucun Etat si puissant soit-il ne pourrait s’y soustraire et aucun, si vaste soit-il, ne s’en remettrait », a-t-il ajouté, suggérant une évolution du concept prévalant jusque-là de « dommages inacceptables ». « Depuis le début de la guerre en Ukraine, le seuil d’acceptabilité de dégâts par les dirigeants russes a probablement évolué à la hausse. Cette expression apporte une nuance qui reste encore ambiguë », relève Héloïse Fayet en rappelant que de cette analyse dépend précisément le calibrage de notre arsenal.
Pour approfondir (1 article)
**« Le tabou nucléaire s’érode, et la France porte une part de responsabilité »
Tribune
Patrice BouveretDirecteur de l’Observatoire des armements Jean-Marie CollinDirecteur d’ICAN France
L’hypothèse de l’usage du nucléaire comme gage de sécurité de l’Europe face aux menaces russes et au désengagement américain a « ouvert une boîte de Pandore », s’alarment, dans une tribune au « Monde », Patrice Bouveret et Jean-Marie Collin, spécialistes du désarmement nucléaire, qui appellent à un débat démocratique sur le sujet.
Publié le 28 février 2026 à 16h30
Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/28/le-tabou-nucleaire-s-erode-et-la-france-porte-une-part-de-responsabilite_6668708_3232.html
Pendant des décennies, la prudence du langage contribuait à maintenir le tabou sur l’arme nucléaire, capable d’anéantir des populations entières. Cette arme imposait une retenue absolue. Aujourd’hui, le verrou se fissure. Ce mouvement concerne l’ensemble des pays. En France, il se manifeste par la promotion de ses armes nucléaires comme garantie de sécurité pour l’Europe. L’idée s’installe qu’elles seraient un instrument normal de la politique de sécurité.
La peur atomique, la course aux arsenaux et la crise de Cuba ont, paradoxalement, engendré une réponse constructive: l’édification de normes du droit international pour stigmatiser l’arme nucléaire dans la perspective de son abolition. D’abord, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), à la fin des années 1960, qui organise la limitation de la dissémination et inscrit le désarmement comme horizon. Ensuite, le traité d’interdiction complète des essais nucléaires, en 1996, qui s’attaque au perfectionnement des arsenaux en proscrivant toute explosion. Enfin, le traité sur l’interdiction des armes nucléaires, entré en vigueur le 22 janvier 2021, qui met en place un cadre institutionnel pour permettre l’élimination de ces armes de destruction massive.
Lire le décryptage (2022) | Comprendre la menace de l’arme nucléaire en 10 questions
La mobilisation citoyenne contre les conséquences humanitaires, celle des scientifiques, notamment autour du concept d’hiver nucléaire, ont contribué à installer ce que la politologue Nina Tannenwald a nommé le « tabou nucléaire », rendant leur emploi impensable, conduisant les dirigeants des cinq puissances permanentes du Conseil de sécurité [des Nations unies] à déclarer, en 2022, qu’« une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit jamais être menée ».
« Indignation morale généralisée »
Lors de la remise du prix Nobel de la paix 2024 à Nihon Hidankyo, organisation représentant les survivants des bombardements de Hiroshima et de Nagasaki, Jorgen Watne Frydnes, président du comité Nobel norvégien, a rappelé que le tabou nucléaire repose sur « une indignation morale généralisée face à la perspective d’utiliser des armes nucléaires et par une peur commune du gouffre qui attend l’humanité si cette norme est violée ». Pourtant, il s’érode aujourd’hui, et la France porte une part de responsabilité.
Le tournant remonte au discours du président Macron à la Sorbonne, en 2017, appelant l’Europe à développer une « culture stratégique commune ». Cette orientation s’est traduite par l’ouverture des exercices nucléaires à des partenaires européens et, désormais, par l’hypothèse d’une extension de la dissuasion française.
Menaces nucléaires russes et déclarations à l’emporte-pièce de Trump aidant, l’arme nucléaire est entrée dans le langage courant comme gage de la sécurité de l’Europe. La banalisation s’est opérée, non par un basculement brutal, mais par l’accumulation de déclarations et de scénarios qui rendent progressivement acceptable ce qui devrait rester impossible.
Lire aussi l’enquête | La nouvelle jeunesse de la dissuasion nucléaire
La France a ainsi ouvert une boîte de Pandore dont nous commençons aujourd’hui à en mesurer les effets. Que ce soit en Belgique, en Pologne, en Scandinavie, en Allemagne ou en Italie, responsables politiques, experts et médias évoquent ouvertement le stationnement, ou même l’acquisition d’armes nucléaires. Même des dirigeants d’entreprise, à l’image de René Obermann, président d’Airbus, lors de la Conférence de Berlin sur la sécurité, le 19 novembre 2025, appellent à des programmes européens d’armes nucléaires tactiques. Le glissement est révélateur.
Une « alliance nucléaire européenne », quelle qu’en soit la forme, exigera des années de négociations, d’ajustements doctrinaux et d’investissements considérables pour être concrètes. Sans oublier qu’elle nécessite la construction d’une confiance politique loin d’être acquise et qu’elle implique de plus le fait d’accepter de sacrifier, par exemple, Lyon pour Stockholm. Cette alliance ne répond en rien à l’urgence sécuritaire invoquée pour la justifier.
Le pari de la maîtrise
Surtout, la dissuasion repose sur une construction théorique – non vérifiable – fondée sur l’hypothèse d’une rationalité permanente des acteurs, sur un pari de maîtrise et sur l’absence d’erreur humaine. Elle ne garantit en rien la sécurité, comme le montrent de nombreux exemples historiques. En revanche, la promotion de ces armes produit un effet bien réel : elle fragilise les normes du droit international, qui ont créé de la sécurité, et elle banalise l’idée même de leur utilisation.
De plus, comment les diplomaties française et européenne pourront-elles défendre de manière crédible la non-prolifération lors de la prochaine conférence d’examen du TNP, du 27 avril au 22 mai, tout en soulignant l’importance accrue des armes nucléaires pour leur propre sécurité ? Cette trajectoire, prônée par le président, va renforcer la décrédibilisation du TNP et, d’une manière plus générale, affecter l’ensemble du droit international, dont les traités qui encadrent les armes de destruction massive.
Lire aussi la tribune | « Affirmer que la dissuasion nucléaire a préservé la paix ne repose sur aucun fondement scientifique »
D’autres questions se posent : le président Macron envisage-t-il d’augmenter l’arsenal nucléaire ? Comment critiquer la Russie lorsqu’elle adopte une posture proliférante en installant des armes nucléaires en Biélorussie ? Et si, demain, une autre puissance nucléaire faisait de même, sur quelle base la France pourrait-elle légitimement la condamner ?
Si l’objectif est une sécurité nucléaire affranchie de toute norme internationale, alors la France s’engage clairement sur cette voie. Mais, dans un Etat qui se veut démocratique et responsable, un tel basculement ne peut se faire en silence. Il doit être débattu publiquement et non discuté entre un président et quelques conseillers. Les citoyens, les citoyennes et la représentation nationale doivent être pleinement conscients des conséquences de la nouvelle réalité que va impliquer cette insécurité nucléaire massive.
Patrice Bouveret est directeur de l’Observatoire des armements, responsable de la revue « Damoclès » et co-porte-parole d’ICAN France, la branche française de la Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires, une organisation lauréate du prix Nobel de la paix en 2017 ; Jean-Marie Collin est directeur d’ICAN France.
Patrice Bouveret (Directeur de l’Observatoire des armements ) et Jean-Marie Collin (Directeur d’ICAN France)