Histoire du socialisme municipal 1880-1920

Dossier : Élections municipales

Construire le socialisme dans une seule ville ?

Le Monde Diplomatique Mars 2026 https://www.monde-diplomatique.fr/2026/03/BLIN/69321

par Alexia Blin

JPEG - 64.2 kio
Darwin Estacio Martinez. – « The Yellow Suit » (Le costume jaune), 2024© Darwin Estacio Martinez – www.darwinestacioart.com

«Les municipalités sont le foyer naturel du prolétariat. C’est là, dans un premier temps, qu’il affirmera sa force », soutient Seymour Stedman en 1904. Pour ce socialiste de l’Illinois, la ville peut être le lieu privilégié d’une lutte efficace contre le capitalisme. Sa voix n’est alors pas isolée : elle fait écho à un puissant mouvement international, très actif dans les années 1880-1920 aux États-Unis, en Europe — de la Suède à l’Italie —, mais aussi en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

Dans les décennies qui suivent la Commune de Paris, véritable matrice, les élus socialistes conquièrent des centaines de mairies, démocratisent la vie publique et améliorent les conditions de vie populaires.

Cet essor tient d’abord aux conditions économiques et démographiques : sous l’effet de la deuxième industrialisation, les prolétaires, de plus en plus nombreux, se concentrent dans certains quartiers ou cités. En France, entre 1871 et 1931, la population des banlieues parisiennes passe de 400 000 habitants à plus de 2 millions, constituant ainsi l’électorat de la « ceinture rouge ». Dans ces espaces de vie partagés, le fossé qui sépare la bourgeoisie du prolétariat apparaît encore plus profond que sur les lieux de travail. Cette période se caractérise aussi par l’irruption des classes populaires sur la scène politique nationale. Les partis ouvriers deviennent alors des organisations de masse, qui acceptent le jeu électoral et se dotent d’un personnel politique à même d’administrer les affaires locales.

Le socialisme municipal ne se construit pas dans une seule ville, mais au sein d’un vaste réseau, sur trois continents. Les relations se tissent au sein de la IIe Internationale, dont le congrès de Paris (1900) vote une résolution recommandant l’élaboration de programmes municipaux. Au même moment, débats et initiatives se diffusent par-delà des frontières. Ainsi l’économiste Edgard Milhaud crée-t-il, en 1908, Les Annales de la régie directe, afin d’alimenter les discussions autour de la municipalisation des services essentiels (1). La presse militante sert également de relais : le Parti social-démocrate allemand (SPD) se dote par exemple d’une revue consacrée aux questions municipales, Kommunale Praxis, qui rend compte de la diversité des expériences en cours.

Les liens organiques entre les élus et de puissantes institutions populaires — syndicats et coopératives — renforcent le socialisme municipal. Au Royaume-Uni, c’est l’Independent Labour Party, émanation d’organisations syndicales, qui impulse la « municipalisation des monopoles » dans les années 1890. Le milieu des coopérateurs représente également un vivier important : en Belgique, les édiles du Parti ouvrier se tournent vers eux lorsqu’il s’agit de recruter du personnel ayant une expérience pratique en matière de gestion.

C’est donc un socialisme à la fois local et internationalisé qui se construit après les années 1880. Il fait face à deux enjeux. D’une part, ses tenants aspirent à réintégrer les classes populaires dans la sphère du gouvernement local. Souvent, en effet, les restrictions apportées au droit de vote se révèlent plus importantes à l’échelle municipale qu’à l’échelle nationale. En 1893, les socialistes belges obtiennent par la grève générale le suffrage universel masculin et l’instauration de la proportionnelle au niveau des villes — deux réformes qui leur permettent d’accéder au pouvoir dans de nombreuses localités. Dans le cas français, la démocratisation passe aussi par la réappropriation de l’espace public et l’édification de monuments républicains et révolutionnaires.

Les socialistes partis à l’assaut des villes entendent, d’autre part, œuvrer à l’amélioration immédiate des conditions de la vie ouvrière. La tâche est d’autant plus cruciale que les pays industrialisés connaissent plusieurs crises de la vie chère dans les années 1890, puis dans les années 1910. On retient de cette période la municipalisation d’un certain nombre de réseaux : l’eau, le gaz, l’électricité, les transports publics. Mais en Belgique, en France ou en Italie, les édiles proposent aussi des programmes en faveur des plus démunis — institutions éducatives, cantines et vêtements gratuits pour les enfants, logements sociaux, magasins publics —, ainsi qu’une réforme des conditions de travail pour les employés municipaux huit heures de travail quotidien et un salaire minimum garanti (2).

Des embryons de collectivisme

Ces programmes, rarement mis en œuvre dans leur totalité, commencent à produire leurs effets. À Milwaukee, lors du premier mandat socialiste, entre 1910 et 1912, les élus prennent des mesures d’hygiène et de santé publique qui permettent de faire baisser de 50 % la mortalité infantile dans les quartiers pauvres. Ils lancent des travaux publics, aménagent des parcs, des bains municipaux, et proposent des concerts symphoniques aux travailleurs. En France, la petite ville ouvrière de Sotteville-lès-Rouen, en Seine-Inférieure (actuelle Seine-Maritime), qui élit des maires socialistes entre 1896 et 1914, ouvre plusieurs écoles, un hospice de vieillards, un abattoir public, et organise des distributions gratuites d’eau potable et de fournitures scolaires (3).

Pareils succès s’avèrent cependant fragiles, et peuvent être rapidement remis en cause — lorsque les échelons supérieurs de gouvernement font barrage à l’application du programme, ou quand les élections sont perdues. Ils font également l’objet d’âpres débats au sein même du mouvement ouvrier. Si l’on trouve des défenseurs de ces expériences dans différentes traditions de gauche, des chrétiens-sociaux aux syndicalistes révolutionnaires, le clivage entre « réformistes » (ou « révisionnistes »), qui soutiennent les initiatives municipales, et marxistes « orthodoxes », qui expriment leur méfiance, se retrouve dans plusieurs pays.

Aux États-Unis, la confrontation a lieu en 1904, lors d’un congrès houleux où s’opposent « constructivistes », défendant la nécessité de formuler des « exigences immédiates » à l’échelle locale, et « impossibilistes », pour qui cela reviendrait à devenir un parti comme les autres (4).

En France, l’affrontement éclate au congrès de Saint-Quentin, en 1911. La jeune garde, Albert Thomas ou Ernest Poisson, considère les expériences municipales comme des embryons de collectivisme et un point d’appui essentiel aux conquêtes futures. Les partisans de Jules Guesde, à l’inverse, y voient un risque de divertir les militants de l’objectif principal : le renversement du capitalisme. Le maire de Lille, Gustave Delory, défend cette ligne : si l’expérience « peut avoir valeur de réforme,(…) ce n’est pas du socialisme (5) ». Les critiques minimisent la portée des projets municipaux en les réduisant à leur aspect le plus pragmatique : les socialistes new-yorkais moquent leurs camarades de Milwaukee en parlant de sewer socialism, de « socialisme des égouts », quand les adversaires de l’option municipale en Allemagne raillent le « socialisme du gaz et de l’eau ».

Le socialisme municipal ne disparaît pas après les années 1920 ; pour preuve, la « banlieue rouge » dans la France de l’après-guerre, où le communisme garde une influence majeure. Toutefois, depuis la fin du xxe siècle, le sens de ces expériences de gouvernement local n’est plus le même. La conquête de Burlington, dans le Vermont, par M. Bernie Sanders en 1981 ou la victoire de « Barcelone en commun » en 2015 ne résultent pas d’une stratégie coordonnée. Des partis de gauche y prennent part aux côtés d’organisations citoyennes et de mouvements sociaux contestataires, souvent mobilisés autour de la question du logement ou de l’aménagement urbain. Si puissants soient ces nouveaux projets « municipalistes », on n’y retrouve pas la cohérence de programmes forgés à l’échelle internationale ni la vivacité des débats théoriques, au sein d’organisations de masse, à propos de la pertinence de l’échelon local dans la construction du socialisme. Le moment 1880-1920 reste, à ce titre, unique.

Alexia Blin

Historienne. Auteure d’À l’assaut de l’abondance. Socialisme et consommation, du xixe siècle à nos jours, PUF, Paris, 2025.

(1) Patrizia Dogliani, « European municipalism in the first half of the twentieth century : the socialist network », Contemporary European History, vol. 11, n° 4, Cambridge, novembre 2002.

(2Cf. Patrizia Dogliani, Le Socialisme municipal en France et en Europe. De la commune à la grande guerre, Arbre bleu éditions, Nancy, 2018.

(3Cf. Yannick Le Marec, « Sotteville-lès-Rouen, ville socialiste (1896-1914) : une politique sociale spécifique ? », Cahiers Jaurès, n° 177-178, Paris, 2005.

(4Cf. Shelton Stromquist, Claiming the City : A Global History of Workers’ Fight for Municipal Socialism, Verso Books, Londres – New York, 2023.

(5) Adeline Blaszkiewicz-Maison, Albert Thomas. Une histoire du réformisme social,Presses universitaires de France, Paris, 2024.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire