| Municipales : la démocratie locale comme rempart à l’extrême droite ? |
| Chères lectrices, chers lecteurs, Oui, la défiance envers la politique et ses partis a rarement été aussi forte en France. Reste que les élections municipales ces 15 et 22 mars sont l’occasion de faire bouger les choses dans sa ville ou son village. C’est ainsi une manière de reprendre la main sur des sujets très concrets, malgré le chaos du monde. C’est ce que nous avons souhaité montrer en nous rendant en reportage dans plus d’une dizaine de communes, grandes ou petites. 👉 À L’Houmeau*, près de La Rochelle, un maire et son équipe rachètent les terres agricoles avoisinantes pour protéger les habitants des épandages de pesticides. 👉 À Plessé**, près de Nantes, l’équipe municipale a initié une « politique agricole locale » pour faciliter l’installation de jeunes agriculteurs (en bio) et remplacer ceux qui partent à la retraite. Les communes ne manquent d’ailleurs pas de leviers d’action pour reprendre la main sur leur agriculture et ne pas laisser l’agrobusiness décider à leur place. Des solutions locales existent aussi en matière de logement : pour rendre les loyers accessibles ou lutter contre le mal-logement. |
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| Jean-Luc Algay, maire de L’Houmeau, montre les parcelles rachetées par la commune.© Nolwenn Weiler |
| D’autres endroits deviennent de véritables laboratoires en matière de démocratie locale et de participation citoyenne : 👉 À Marseille***, ce sont des habitants et habitantes des quartiers populaires qui tentent de s’organiser, pour en finir avec le clientélisme ou l’indifférence entre deux élections. 👉 À Auray ****, dans le golfe du Morbihan, nous avons rencontré cinq « novices » en politique qui racontent leur premier mandat à la tête de la ville, ce dont ils et elles sont fiers, mais aussi les obstacles qu’ils et elles ont dû affronter. 👉 Au Havre*****, ce sont des citoyens-candidats qui sillonnent la ville à bord d’un bus pour « faire du Havre une ville où chaque habitant·e peut prendre part aux décisions sur tous les sujets qui concernent sa commune, son quartier ». |
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| ©Le Havre est à vous |
| Ces laboratoires de démocratie locale et d’expériences « citoyennes » constituent peut-être l’un des moyens les plus efficaces pour combattre la menace d’extrême droite. C’est en tout cas la conviction de Tristan Rechid, qui promeut une démocratie délibérative, ou celle de l’écologiste Lumir Lapray qui, face à la propagation des idées racistes, propose de « re-syndicaliser les campagnes ». L’autre laboratoire à l’oeuvre, bien plus inquiétant celui-là, est la tentative d’union des droites autour de l’extrême droite. C’est ce qui se passe particulièrement en région Paca, avec le label « La Provence qu’on aime » ou la résurrection du RPR désormais aux mains de l’extrême droite. Avec des conséquences directes pour les villes qui basculeront entre les mains du RN/FN ou de ses alliés, avec encore plus de bétonisation comme à Fréjus ou d’atteintes à l’action sociale et aux libertés comme à Hénin-Beaumont. Ce travail que nous menons depuis plusieurs mois pour décrypter les enjeux de ces élections – sur notre site mais aussi en valorisant le travail des confrères et consœurs sur notre Portail des médias indépendants – n’est possible que grâce à l’engagement à nos côtés de près de 6000 donatrices et donateurs chaque année. |
*Pour protéger ses habitants des pesticides, une commune rachète les terres agricoles avoisinantes
À L’Houmeau, près de La Rochelle, la mairie acquiert des parcelles polluées aux pesticides pour les mettre en prairie. « La santé n’a pas de prix », assure l’édile. Un choix politique qui lui a valu des menaces d’une figure locale de la FNSEA.
par Nolwenn Weiler, Sophie Chapelle
23 février 2026 à 07h00, modifié le 11 mars 2026 à 12h40
Temps de lecture :8 min.

« On me dit : ’’vous êtes écolo’’. Je réponds, je suis centre droit. » Jean-Luc Algay est un maire qui a décidé de protéger sa population des pesticides. Élu depuis 2014 à L’Houmeau, une commune de 3000 habitants au nord-ouest de La Rochelle (Charente-Maritime), il se bat pour racheter les terres agricoles qui bordent les habitations. « Pour le moment, on a racheté quasiment 20 hectares. »
Dans une salle de la mairie, l’homme de 61 ans nous montre la carte de L’Houmeau. « Vous voyez la partie orange ? Ce sont des cultures intensives. » Des céréales y sont essentiellement cultivées, avec leur lot d’insecticides, de fongicides et d’herbicides épandus régulièrement. Quand on évoque la mise en place de zones tampons entre les habitations et les épandages, Jean-Luc Algay balaie la mesure : « il faudrait au minimum 100 mètres » quand une distance de 5 à 10 mètres est aujourd’hui préconisée par le ministère de l’Agriculture. « Ça ne sert à rien », tranche-t-il.

Son équipe et lui ont fait un autre choix. « On s’est battus pour que ces 44 hectares passent en espace naturel sensible, explique-t-il. Si tel est le cas, quand un propriétaire vend, c’est la collectivité qui est prioritaire pour acheter et non plus la Safer [instance collective qui attribue le foncier, ndlr]. » Une délibération en ce sens est adoptée par la commune, soutenue par le département. « La chambre d’agriculture a répondu non, mais hors délai », précise Jean-Luc Algay.
« Toutes ces saloperies qu’on jette dans les champs »
Pourquoi avoir fait du rachat des terres une priorité du mandat ? « Ce qui m’éveille, ce sont les premières mesures de l’Atmo [observatoire de la qualité de l’air, ndlr] en 2014 » qui relève notamment les données concernant les pesticides dans l’air. « Je découvre qu’il y a potentiellement un gros impact sur la santé humaine. » Jean-Luc Algay évoque aussi le souvenir de son père, agriculteur. « Je reste marqué par les grands gants qu’il portait pour remuer les produits. Sa peau était fripée. Il me disait : ’’regarde toutes ces saloperies que l’on jette dans les champs ». »
« Certains habitants ne comprenaient pas pourquoi on voulait racheter les terres », se souvient Aurélie Crouzeau, maire adjointe à l’enfance et la jeunesse de L’Houmeau. « Il a fallu beaucoup expliquer et communiquer. » La commune met en avant la protection de l’environnement et du cadre de vie avec ses zones de marais et son espace Natura 2000. « Le bourg est aussi sous vent dominant ouest à 80 %, on reçoit beaucoup de molécules. Et le ruissellement pose la question de la qualité des eaux », ajoute Jean-Luc Algay, alors que des ostréiculteurs sont installés à proximité.

Le maire écrit donc des courriers aux propriétaires, dont une grande partie ne vit plus sur la commune et loue ses terres à des agriculteurs. Il renouvelle l’opération chaque année. « Les personnes m’appellent pour me dire qu’elles ne veulent pas vendre. Je les laisse cogiter et mûrir leur décision. Chaque fois qu’il y a un article dans la presse sur les pesticides, cela décante. Et cette année, une dame nous a vendu 11 hectares d’un coup. » Au prix de 0,5 euro le mètre carré, l’acquisition de ces onze hectares représente une somme de 55 000 euros pour la commune. Avec quel retour sur investissement ? « La qualité de vie ! La santé n’a pas de prix », assume Jean-Luc Algay.
Menacé de séquestration par la FNSEA locale
Ces rachats de terres agricoles ne sont pas du goût du syndicat agricole majoritaire, la FDSEA. Ses adhérents déversent, le 22 mars 2023, du fumier et des pneus à l’entrée et à la sortie de L’Houmeau. « Ce n’était qu’un premier avertissement. S’il faut séquestrer le maire dans sa mairie, nous le ferons. Nous voulons être tranquilles pour travailler. Si nous laissons faire, ce qui se passe à L’Houmeau, se passera ailleurs », menace à cette occasion Sébastien Brochet, président de la FNSEA pour le canton de La Rochelle, dans le journal Sud-Ouest.

« Un représentant cantonal de la FNSEA n’a pas à dire ce genre de choses. Ma famille a eu peur, nous confie Jean-Luc Algay, trois ans après les faits. Je ne comprends pas qu’on soit de suite dans l’agression. Alors, j’ai déposé plainte. J’ai reçu un courrier d’excuses mais sans signature. Ce n’était pas suffisant. Le procureur a convoqué ce représentant, qui a fait l’objet d’un rappel à la loi. Ça a fonctionné. »Les menaces ont cessé.
Localement, le dialogue n’a pas non plus toujours été évident avec les deux exploitations agricoles qui louaient les terres en cours de rachat par la commune. « Je ne leur jette pas la pierre, nous devons les accompagner à la transformation de l’agriculture. On a proposé que la commune les rémunère pour transformer en cultures raisonnées. Ils nous ont dit ’’non, nous, on nourrit le monde’’. »
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Le maire assure que les relations avec ces agriculteurs sont aujourd’hui apaisées. « On ne met pas les agriculteurs dehors. » Une fois les terres rachetées, la commune laisse les baux courir. Quand ceux-ci sont terminés, les agriculteurs cessent de cultiver les terres qui sont mises en prairie par la commune. « On laisse la végétation faire son évolution, et on fauche une à deux fois par an. On veut replanter des haies, avec un projet de cheminement à travers les 44 hectares. »
L’eau du sous-sol polluée aux pesticides
Initialement, la mairie projetait aussi d’installer un maraîcher en agriculture biologique. Mais des analyses de la qualité de l’eau de la nappe phréatique, menées par le laboratoire Qualyse en mars 2024, entravent ce projet. La découverte fait suite à des forages menés à 15 mètres de profondeur pour développer du chauffage par géothermie sur nappe à destination du groupe scolaire. C’est l’opérateur qui a alerté la commune. La teneur en nitrates – qui proviennent principalement des engrais azotés utilisés en agriculture pour favoriser la croissance des plantes – est supérieure à la norme (64,2 mg/l d’eau), quand, dans l’eau potable, elle doit être au maximum de 50 mg/l pour les adultes et de 10 mg/l pour les nourrissons.

« S’il y a beaucoup de nitrates, quid du reste ? » s’interroge alors Jean-Luc Algay. Inquiet, il demande de nouvelles analyses portant cette fois sur une centaine de résidus de pesticides connus. Les analyses montrent la présence, en quantité importante, de diméthachlore (résidu d’un herbicide pour le colza), de dieldrine (insecticide utilisé en agriculture et pour la protection des bois de charpente contre les termites, pourtant interdit depuis 1972) et d’un fongicide, le chlorothalonil, qui a entraîné la fermeture de captages d’eau potable sur le territoire de La Rochelle. Ce dernier est mesuré à 1,3 mg/l, soit au-delà de la limite, fixée à 0,1 mg/l.
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« J’ai envoyé ces analyses à l’ARS [Agence régionale de santé, ndlr], en précisant qu’il y avait de nombreux puits dans la commune dont les habitants se servaient pour arroser leur potager. Fallait-il leur dire que leur eau était polluée ? » se remémore le maire.
Dans un courrier du 3 mai 2024 que nous avons consulté, l’ARS demande à la commune d’avertir les habitants de la pollution des eaux de leur puits, en conseillant de laver abondamment les légumes avec l’eau du réseau public avant consommation. En cas d’installation de maraîchers, ces derniers doivent réaliser des analyses préalables pour contrôler la qualité des terres et de l’eau utilisée.
« On a donc informé les habitants et on a, pour le moment, mis en suspens le projet d’installer des producteurs maraîchers. On attend que les prairies fassent leur œuvre, et on refera un sondage dans quelques années pour voir l’état des nappes », décrit Jean-Luc Algay.
Une cantine à 82 % de produits bio et labellisés
La mairie mise tout de même sur des approvisionnements en bio et en local – dans un rayon d’une centaine de kilomètres – pour la cantine scolaire, qui sert en moyenne 200 repas par jour. Aux manettes, on retrouve Thiébaut Lévêque, cuisinier et responsable du restaurant scolaire depuis 2019. « Nous sommes à 82 % de produits bio et labellisés sur tous les produits qu’on commande », souligne-t-il, quand la loi Egalim exige un minimum de 20 % en produits bio.

La viande comme les fruits et légumes sont à plus de 80 % en bio. « Ce qui nous fait tomber le pourcentage, ce sont les goûters, plus conventionnels. Financièrement, on retombe sur nos pieds : certains produits locaux sont moins chers, plus faciles à cuisiner et il y a moins de pertes », explique le cuisinier.
Pour limiter les coûts, un gros travail a été mené sur le gaspillage, avec des sessions de pesée et la mise en place d’un compost. « On sert les enfants au fur et à mesure, en petite quantité, et ils peuvent redemander. On est aujourd’hui à 25 grammes par élève de déchets quand la moyenne nationale est de 110 grammes. Sachant que le but reste de faire plaisir aux enfants et qu’ils mangent. » Thiébaut Lévêque a lancé un groupe Facebook, « Ma cuisine bien aimée », dont l’accès est réservé aux parents d’élèves. Il y présente chaque jour le menu des enfants et réalise des photos et vidéos des produits cuisinés dans le but de rassurer sur la provenance et l’équilibre de ce qui est proposé.
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Une commission « enfance-jeunesse-restauration » a aussi été établie, composée notamment de parents d’élèves. La maire adjointe Aurélie Crouzeau en fait également partie. « Le passage au bio a été discuté en interne entre l’adjointe déléguée et le cuisinier. Les parents en sont très contents. » Un travail est actuellement amorcé sur les nuisances sonores dans la cantine et sur la filtration de l’eau.
L’élue l’assure : « On ne pourra pas tout changer mais cette cantine avec beaucoup de bio, c’est une solution que l’on propose aux gens. »Jean-Luc Algay, candidat à sa réélection pour les municipales de mars, n’a par ailleurs pas renoncé au projet d’installer à moyen terme des maraîchers. « Si nous sommes réélus, on prévoit des logements pour eux. »
** Plessé-Remplacer chaque agriculteur qui part en retraite par des jeunes : le défi (presque) réussi d’une commune rurale
Pour sauver les terres agricoles et maintenir des emplois locaux, la commune de Plessé, en Loire-Atlantique, laboratoire de la démocratie participative, accompagne la reprise des fermes avec une « politique agricole communale ». Et ça marche.
par Nolwenn Weiler
5 mars 2026 à 07h00, modifié le 11 mars 2026 à 12h40 https://basta.media/Remplacer-chaque-agriculteur-qui-part-en-retraite-par-des-jeunes-le-defi-presque-reussi-d-une-commune-rurale
Temps de lecture :8 min.

Comment maintenir une activité agricole, et les emplois qui vont avec, sur son territoire ? Le défi est de taille alors que la France perd 10 000 fermes en moyenne chaque année. À Plessé, commune d’environ 5000 habitant·es en Loire-Atlantique, au nord de Nantes, élu·es et citoyen·nes ont décidé de mettre en place une « politique agricole communale », également appelée PAC – en clin d’œil à la politique agricole commune européenne, qui tend plutôt à faire diminuer le nombre de paysan·nes en poussant à l’agrandissement. « On parle aussi de Paac pour « politique agricole et alimentaire communale » », précise Chantal Deniaud de CAP 44, une structure qui a accompagné le projet pendant plusieurs années.
Installée depuis quatre ans comme floricultrice, Anne estime que cette volonté politique locale a été « un vrai soutien ». En 2021, la parcelle de cinq hectares qu’elle avait repérée avec son conjoint pour s’installer leur est passée sous le nez, raflée par un concurrent qui a surenchéri. Informée de leurs déboires, la commune de Plessé les a encouragés à engager une demande de préemption auprès de la Safer pour avoir deuxième chance de l’acquérir. « Nous avons obtenu une réponse positive à cette demande, sans aucun doute parce que la commune soutenait notre candidature ». Anne et Tristan sont officiellement installés depuis 2022.

En cette fin d’hiver 2026, dans son atelier de confection, les bouquets de fleurs séchées s’alignent sur le plan de travail et sur des fils suspendus. Au champ, pour le moment, l’activité est plutôt calme. Mais bientôt, les tulipes « vont débouler » et ce sera parti pour des mois de cueillettes, plantations, semis, désherbage… jusqu’en décembre. Le rythme est soutenu mais le quotidien convient à cette ancienne salariée de Biocoop, qui avait à cœur de devenir productrice agricole. « Depuis un an, mon conjoint Tristan travaille avec moi. L’idée, c’est de produire suffisamment pour qu’il puisse devenir associé ou salarié. »
Renouveler les générations
« Pour toutes les communes rurales, l’enjeu du renouvellement des générations est ultra-important », dit Rémi Beslé, adjoint au maire en charge de l’agriculture, et lui-même exploitant agricole. La moitié des 400 000 agriculteur·ices doivent partir à la retraite ces prochaines années. « On s’est donc demandé ce que l’on pouvait faire, même si ce n’est pas notre compétence principale. »

Les réflexions ont été menées au cœur du comité agriculture-alimentation, modéré par un élu référent mais où peuvent venir les « volontaire investis à Plessé ». « Ce sont les non-élus qui viennent réfléchir ou travailler avec nous, détaille le conseiller municipal. Nous devons, ensemble, répondre à la question suivante : « Et vous, que feriez-vous pour la commune ? » »
Ce fonctionnement en comités ouverts – il en existe aussi sur l’enfance-jeunesse, la vie associative, le logement ou encore l’économie locale – entend inclure un maximum de profils, pour croiser les talents et les mondes qui peuplent la commune. La même méthode a été adoptée pendant la campagne électorale de 2020 pour élaborer le programme de la jeune équipe qui a été élue. La liste, portée par un collectif citoyen, avait désigné Aurélie Mézière comme tête de liste. La commune est devenue un laboratoire de renouveau démocratique.
On en Agro
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« Ce sont les idées qui ont émergé lors de notre premier comité agriculture-alimentation qui ont donné notre Paac », reprend Rémi Beslé. « Nous avons d’abord voulu établir un rapide état des lieux, comme une photographie de l’activité agricole et de ses acteurs. CAP 44 nous a aidés. » Toutes les personnes de 55 ans qui, dans les 5 ou 10 ans, allaient devoir lâcher leurs fermes ont été contactées pour savoir si elles avaient déjà réfléchi à la transmission. « On leur a demandé si elles avaient un repreneur », décrit Chantal Deniaud. Parmi les réponses « il y avait celles qui disaient “c’est bon, j’ai quelqu’un”, celles qui nous demandaient de venir pour en discuter, et d’autres qui nous ont sommé de nous mêler de nos affaires », raconte-t-elle.
Transmettre : un processus long
« Les fermes sont un mélange d’activités professionnelles et personnelles, il peut y avoir beaucoup d’affectif. C’est important de se préparer, car c’est long de transmettre. On conseille de s’y pencher cinq ans avant le départ en retraite mais peu de personnes le font », explique Chantal Deniaud. Pour elle, l’avantage du dispositif proposé par la commune de Plessé, c’est la possibilité de bénéficier d’un soutien pour celles et ceux qui le souhaitent.
Et il y a plusieurs manières d’accompagner les futur·es retraité·es de l’agriculture, une fois qu’ils et elles ont été reçu·es et qu’un rétroplanning jusqu’au départ en retraite a été discuté. Surtout quand la ou le repreneur potentiel de l’exploitation ne souhaite pas forcément produire les mêmes cultures, ou que la question du relogement, hors de la ferme, se pose.

Parallèlement à cet accompagnement des cédants, la commune s’est mise à communiquer auprès des porteur·ses de projets, pour les informer du soutien apporté aux jeunes installé·es ou en voie de l’être. « On a mis en place des cafés installations, toujours avec CAP 44, pour que cédants et aspirants agricoles puissent se rencontrer, précise Rémi Beslé. Cela a créé une effervescence et attiré un certain nombre de porteurs de projets. Mais nous sommes loin, bien sûr, d’être acteurs de toutes les installations qui ont eu lieu au cours de notre mandat. »
26 personnes se sont installées comme agriculteur·ices à Plessé entre 2020 et 2026, soit l’équivalent du nombre de départs à la retraite, ce qui est (très) rare dans les campagnes, où l’on observe un plan social accéléré, avec des dizaines de milliers de départs non remplacés.
Autre initiative pour offrir des débouchés aux productions agricoles locales : la mise en place d’une régie municipale pour la restauration scolaire, avec la préparation et la livraison de 450 repas par jour dans les quatre écoles communales, afin de remplacer le prestataire privé qui s’en occupait auparavant. Plats et menus des cantines se planifient désormais avec les producteurs locaux en fonction des saisons. Quatre personnes travaillent aujourd’hui en CDI sur cette régie. « On avait déjà une cuisine équipée que nous avons dû améliorer avec l’achat d’un four, l’aménagement d’un espace de lavage et d’un espace pour les entrées froides. Ça nous a coûté environ 80 000 euros », explique Marion, l’une des salariées de la régie.
Des petits-déjeuners entre jeunes agriculteur·ices installé·es et des apéros de jeunes retraité·es sont aussi organisés pour que chacun·e puisse dire et savoir comment se passent les premières années de retraite. « L’idée, c’est aussi de voir comment les retraités peuvent rester actifs sur la commune, éventuellement en allant donner des coups de main dans les fermes », décrit Rémi Beslé.
Un vivier agricole « hyper solidaire »
Fille du pays, Anne apprécie que « l’équipe considère l’agriculture comme partie prenante de l’attractivité économique du territoire. »« Avec plus de 90 fermes et environ 150 travailleurs (chefs d’exploitation, salariés sur les fermes et salariés des Cuma [petite coopérative de mutualisation du matériel agricole, ndlr]), l’agriculture est un vrai enjeu économique », confirme Rémi Beslé.
« On se sent soutenus, reprend Anne. Les élus valorisent la production locale et nous commandent des compositions de fleurs séchées pour les mariés qui passent à la mairie, pour le repas des aînés ou encore pour les cadeaux des agents communaux. » Elle évoque aussi la solidarité de ses collègues maraîcher·es qui l’ont aidée à monter ses serres, et le travail en cours pour mutualiser des outils. « C’est un milieu hyper solidaire. Tout le monde se soude. C’est vraiment important. » Ce vivier agricole solidaire, composé de petites fermes, plutôt en bio, est ce qui a permis à la PAC locale de prospérer. Avant même qu’elle soit mise en place, après 2020, le territoire de Plessé était connu pour son dynamisme agricole.
Cette ambiance a attiré Pol, ancien documentariste radio à la recherche d’une ferme d’élevage, arrivé sur la commune grâce à une annonce publiée dans le journal de la Confédération paysanne. « Je connaissais le coin, je savais qu’il était dynamique et qu’il y avait une forte densité de fermes bio. » La rencontre avec celui qui cherche alors à céder sa ferme, Philippe, un éleveur de vache laitière proche de la retraite, achève de le séduire. « La parcelle me plaisait, toute la ferme était en location, logement compris. »
Cette configuration permet à Pol de limiter les investissements de départ mais aussi de « se protéger des tentations de spéculation lors de la cession ». Après quelques négociations avec les propriétaires, membres d’une riche famille d’investisseurs immobiliers rennais, il s’installe dans le logement de la ferme quelques mois avant de devenir officiellement agriculteur, en janvier 2023. Il travaille aujourd’hui avec un associé, autrefois installé sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. C’est Biolait, une alternative à la multinationale Lactalis qui protège davantage ses producteur·ices, qui vient collecter le lait.

La limite de la propriété privée
« Nous n’avons pas tout résolu, bien sûr, nuance Remi Beslé, et nous n’avons pas réussi à sauver toutes les fermes. Trois sont parties à l’agrandissement, avec plusieurs centaines d’hectares à chaque fois. » « La Paac permet de faire venir des porteurs de projets, reprend Pol. Cela fonctionne bien en termes de communication positive à propos de l’activité agricole. En ce moment, c’est déjà pas mal. » L’éleveur se dit « outré » du leitmotiv de celles et ceux qui défendent la loi Duplomb et l’usage de pesticides en affirmant qu’il n’y a « pas d’interdiction sans solution ». « C’est insupportable pour nous d’entendre cela, dit Pol. Des solutions, il y en a partout dans nos fermes. »
« En matière de foncier, le pouvoir des communes reste limité, ajoute Pol. Les élus se heurtent à la propriété individuelle. » Avec plusieurs collègues, ils défendent le développement d’un outil de portage foncier qui permettrait de mettre à l’abri de la spéculation les terres cédées par un départ à la retraite, en attendant qu’un·e nouvel·le agriculteur·ice se présente. C’est ce que fait d’ores et déjà la société coopérative d’intérêt collectif (Scic) Nord Nantes/Champs à venir. « On a des fermes avec un cédant qui n’a pas toujours de repreneur connu, explique Chantal Deniaud. Donc, on appuie sur pause, en attendant de trouver un porteur de projet. La Scic va voir les propriétaires, elle signe les baux et se charge de l’entretien temporairement. » Les primes de la PAC (l’européenne) et la revente des fourrages rendent possible un équilibre financier approximatif. Le tout permet d’éviter l’agrandissement.
Autre suggestion des agricultrices et agriculteurs locaux : la mise en place de mécanismes de protection des terres agricoles contre le boisement, qu’affectionnent les propriétaires privés urbains amateurs de chasse. Mais qui, outre la réduction des terres à cultiver, fait prospérer les sangliers et autres cervidés ravageurs de cultures et de prairies.
Reste à savoir jusqu’où la prochaine municipalité réussira à aller, car ses interventions en matière agricole ne sont pas toujours bien vues. « Ce n’est pas du goût de tout le monde, concède Remi Beslé. Et nous n’avons pas la certitude d’être réélus. Les chambres d’agriculture voient ça d’un mauvais œil. D’autres nous disent qu’il faut laisser le monde agricole tranquille. Mais nous insistons pour que la gestion des terres agricoles soit transparente. Il faut dire et redire que le foncier agricole est un bien commun. »
*** Marseille-Les quartiers populaires de Marseille veulent « sortir de la relation clientéliste avec les partis »
Alternatives–Education populaire
À Marseille, le mouvement Forces vives se mobilise pour la participation des habitants des quartiers populaires à la vie politique. Un chantier qui vise à mettre fin au clientélisme, dans un contexte de menace RN et de tensions au sein de la gauche.
par Jean de Peña, Nina Hubinet
9 mars 2026 à 11h00, modifié le 12 mars 2026 à 13h25
Temps de lecture :10 min

De petits immeubles de deux ou trois étages aux murs ocres, jaunes ou rouge pastel, quelques arbres et un coq qui chante : difficile d’imaginer que la cité de la Paternelle, aux allures de village, a été un drive du trafic de drogue pendant plusieurs années, et le théâtre de règlements de comptes sanglants. C’était pourtant le quotidien des habitant·es de cet ensemble HLM atypique du 14e arrondissement de Marseille, dans les quartiers nord, jusqu’en 2023, quand une opération de « pilonnage » policier a poussé le réseau à se déplacer vers d’autres quartiers. Ce mardi de février, sur les coups de midi, des dames chargées de marmites et de gâteaux arrivent au compte-goutte dans un local associatif situé en haut de la cité de 168 logements.
« On organise un dernier déjeuner tous ensemble avant le ramadan, qui doit commencer demain », fait savoir Fadela Hadjadji, présidente de l’association Jeunes Renaissance. Créée par le frère de cette dernière, Hacène, pour aider les jeunes de la Paternelle à trouver des perspectives, la petite structure a diversifié ses activités après le décès de celui-ci en 2019. « On a des groupes de paroles, on fait de l’aide aux devoirs pour les enfants, ou pour les tâches informatiques, des ateliers parents-enfants le mercredi… et des temps conviviaux comme aujourd’hui », énumère Fadela. « Et là, on voudrait faire un joli jardin avec des palmiers et des tables », ajoute-t-elle dans un sourire, en désignant une butte en escalier au-dessus de deux terrains de boules récemment aménagés. « Les hommes du quartier viennent y jouer le soir », raconte la quinquagénaire, qui travaille comme standardiste et a toujours vécu à la Paternelle.

Un peu plus loin, un gamin tape dans un ballon entre les grillages du petit city stade. Même si Fadela assure que le réseau de narcotrafiquants ne s’en prenait pas aux habitant·es, la vie quotidienne était moins paisible dans la cité il y a trois ans. « On revit », lâche Adeline*, mère de famille du quartier voisin, qui se souvient de « la boule au ventre » qu’elle avait chaque jour quand son fils passait devant le point de deal pour se rendre au collège.
Comme près de 150 autres acteurs associatifs des quartiers populaires de Marseille, Fadela Hadjadji a rejoint le mouvement Forces vives en début d’année. « Ce sont des gens de terrain, qui connaissent les problématiques », assure-t-elle. « Ce qui m’intéresse, c’est que nos enfants réussissent, que les habitants soient bien logés, et qu’on lutte contre les discriminations : je n’arrive pas à accepter que mes neveux, en 2026, subissent le racisme que moi j’ai subi », pose la présidente de la seule et unique association de la Paternelle, au milieu des enfants qui courent et jouent en attendant le repas.

Elle espère que le syndicat des associations de proximité, que Forces vives vient de créer, va aider les petites structures comme la sienne à obtenir « le droit à la parole ». Le réseau que le nouveau mouvement citoyen tisse depuis un an dans les quartiers populaires est déjà un moyen de rompre avec une certaine solitude. « Aujourd’hui on est souvent isolé, chacun dans notre quartier, on ne se connaît pas forcément entre associations. Si on se met ensemble, on peut avoir plus de force pour demander des subventions, un local… Pour se faire entendre. »
Chez les indés
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Laboratoire citoyen
De l’autre côté de la table, Sandro Piscopo hoche la tête, tout en dégustant la chorba préparée par Souad, l’une des habituées de l’association de Fadela. Le quadragénaire ne vit pas à la Paternelle ni dans les quartiers nord, mais il les connaît bien pour y avoir de la famille et des amis. Il a aussi fait du porte-à-porte en juin 2024 dans cette partie de la ville, au sein du mouvement Réserve citoyenne, pour inciter les électeurs à voter pour le Nouveau Front populaire lors du second tour des législatives. C’est d’ailleurs lors d’un événement à l’Après M, restaurant solidaire des quartiers nord, auquel participait un groupe de la Réserve citoyenne, qu’il a rencontré Belaid Aroun, l’un des initiateurs de Forces vives.

Depuis quelques mois, Sandro travaille comme animateur de « table de quartier » pour l’association Avec nous, dans plusieurs cités des quartiers nord, et consacre une bonne partie de son temps à l’aventure Forces vives. « Au niveau politique, l’objectif est d’avancer vers une réelle représentation des habitants des quartiers populaires parmi les élus, pour sortir de la relation clientéliste avec les partis », explique-t-il. « Au-delà de l’élection, ça passe par une gouvernance partagée, via des conseils de quartier, pour que les habitants participent directement aux décisions prises. »
De fait, l’horizon de Forces vives – qui n’a pas constitué de liste – va bien au-delà du scrutin municipal. En organisant leur premier meeting le 14 janvier, les acteurs sociaux et militants associatifs du mouvement ont voulu profiter du coup d’accélérateur qu’offre la campagne. Ce premier événement public, dans une salle de mariage du 14e arrondissement, a rassemblé plus de 600 personnes et boosté la visibilité de Forces vives. Entre novembre et janvier, ses membres ont par ailleurs sillonné les quartiers nord – où l’abstention est très forte – pour inciter les habitants à s’inscrire sur les listes électorales, arguant notamment du risque RN, dont le candidat marseillais est crédité d’environ 30 % d’intentions de vote.
En parallèle, le mouvement citoyen a proposé aux deux principales listes de gauche en lice pour la mairie des 13e-14e arrondissements, celle du Printemps marseillais (union du PS, PCF, Les Écologistes et Générations derrière le maire sortant Benoît Payan) et de LFI, de s’unir pour mettre en œuvre un laboratoire citoyen dans ce secteur, qui totalise 160 000 habitants. « C’était une proposition du Printemps marseillais de 2020, mais ils ne l’ont jamais appliquée », rappelle Sandro. « Nous demandions aussi la tête de liste et 8 places éligibles pour les membres de Forces vives », précise-t-il.

Face au refus des deux appareils politiques, affirmant par ailleurs être en phase avec la quasi-totalité des propositions du collectif, Forces vives décide de n’apporter son soutien à aucune liste pour le premier tour, tout en invitant ses membres à se mobiliser partout où le RN menace de prendre le pouvoir. « Et nous allons bien sûr appeler à nouveau à l’union des listes de gauche pour le second tour », fait savoir Sandro. La mairie des 13e-14e, déjà passée par le RN entre 2014 et 2020, pourrait de nouveau basculer à l’extrême droite. D’autant plus que cinq listes de gauche s’y présentent.
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Sortir du piège clientéliste
Si l’accord espéré entre LFI et le Printemps marseillais n’a pas eu lieu, certaines figures du mouvement citoyen ont été largement courtisées par les différentes listes. Quatre ont fini par céder, avec l’espoir de « faire bouger les choses de l’intérieur », rejoignant le Printemps marseillais pour trois d’entre elleux et LFI pour l’une, dans les deux secteurs des quartiers nord, 13e-14e d’un côté et 15e-16e de l’autre. « On ne renie pas celles et ceux qui ont décidé de rejoindre des listes, évidemment. On sait qu’on se retrouvera après l’élection », assure Sandro, sans nier que ces « recrutements » créent des tensions au sein du mouvement.
Belaid Aroun, le directeur du centre social de la Maurelle (13earrondissement), près de Frais-Vallon, s’étonne de s’être même vu proposer une place éligible pour la mairie centrale sur la liste du Printemps marseillais, comme sur celle des Insoumis. Mais, à 38 ans, celui qui est l’un des initiateurs de Forces vives estime qu’il « a le temps ». « Pour moi, le comment on est élu est aussi important que le pourquoi », insiste cet enfant des quartiers nord, qui y a toujours vécu. « Les partis politiques ont du mal à accepter une approche vraiment démocratique, qui signifie une perte de contrôle pour eux », juge-t-il. Son ambition est de refonder la relation entre les habitant·es des quartiers populaires de Marseille et la politique, régie par le système clientéliste depuis au moins un demi-siècle. Avec le municipalisme en ligne de mire. Et tant pis si on le taxe d’idéaliste.

Certains lui reprochent aussi de négliger le risque RN qui menace Marseille. « On a déjà eu le RN à la mairie de secteur, donc on peut témoigner de ce que c’est. Mais on s’est aussi fait trahir par les partis », estime-t-il. Comme beaucoup d’acteurs sociaux des quartiers populaires, Belaid Aroun n’a pas une grande confiance envers les appareils politiques.
D’autres figures des quartiers nord ont en revanche décidé cette fois-ci de rallier la majorité sortante de gauche, en grande partie pour lutter contre la candidature RN, à l’image du militant anti-narcotrafic Amine Kessaci (Les Écologistes), qui fait campagne sous protection policière après le meurtre de son frère Mehdi en novembre, ou d’Hanifa Taguelmint, ancienne de la marche pour l’égalité de 1983, qui était engagée avec LFI lors des municipales de 2020.

Pour ce qui est du clientélisme, en sortir n’est évidemment pas une mince affaire : il s’agit de décomposer un système qui, au moins depuis l’après-guerre, organise les rapports entre les pouvoirs locaux et les populations les plus précaires de la ville, selon une logique de faveurs et de vassalité. Même si ce système est moins puissant aujourd’hui que dans les années 1980, quand les institutions locales étaient plus riches et avaient davantage de logements et d’emplois à distribuer à leurs « clients », il persiste encore et toujours. « Pour les associations, obtenir un local ou le renouvellement de telle subvention implique aussi, parfois, d’éviter toute critique vis-à-vis de l’institution ou du responsable politique local », rappelle Belaid. « Ils jouent sur la division : l’union des associations qu’on essaie de mettre en place, c’est le cauchemar du système clientéliste. »
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Risque RN et trahison des partis
Dans le local de Jeunes Renaissance, à la Paternelle, les habituées boivent le thé en papotant. Les élections municipales suscitent peu d’intérêt. « Les élus, on ne les voit jamais, sauf pendant les élections. Moi, je les rembarre ! » rigole Adeline, tout en précisant avoir croisé Benoît Payan quelques fois dans le quartier. « Il a fait des choses quand même », ajoute-t-elle. Malgré les désillusions, elle estime que « le droit de vote c’est important, surtout pour les femmes ». Sa voisine Lilly* est d’accord, mais se plaint des « promesses non tenues » des politiques. « À chaque élection, ils prennent mon numéro, mais personne ne me contacte après », renchérit Khalida, qui attend un logement adapté à la maladie de son fils depuis des années. « S’ils me donnent une maison je vote, sinon je vote pas ! » lance-t-elle. Adeline réagit : « Mais c’est ça le clientélisme ! Donner quelque chose en échange de ton vote, c’est pas la démocratie ! »
Changer de logiciel dans la manière d’envisager la politique dans les quartiers populaires prendra forcément du temps, après des décennies de clientélisme, d’abandon ou de trahison par les partis. Les membres de Forces vives en ont bien conscience. « Il va nous falloir un siècle pour balayer le système clientéliste mis en place sous Defferre [en référence à Gaston Defferre, socialiste plusieurs fois ministre, député et maire de Marseille de 1953 à 1986, ndlr] », soupire Fatima Mostefaoui, militante associative engagée depuis 30 ans dans son quartier des Flamants, et fondatrice de l’association Avec nous.

Elle fait partie de celleux, chez Forces vives, qui ont sauté le pas en s’engageant sur une liste électorale, en l’occurrence celle du Printemps marseillais dans les 13e-14e. « Quand je vois des gens beaucoup plus jeunes que moi qui s’engagent dans le secteur, ça me donne de l’espoir », assure la quinquagénaire. Même son de cloche chez Belaid Aroun. « En 2024, j’ai emmené des jeunes de la Paternelle et de la Simiane au conseil municipal de secteur. Quand ils ont vu le niveau des élus locaux, ils m’ont dit : “Mais on peut prendre leur place si on veut !” Et trois d’entre eux ont depuis rejoint les rangs du PC », raconte-t-il. Une nouvelle génération s’engage à Marseille, confirme-t-il, et il en est l’un des représentants.
Forces vives est loin d’être le premier mouvement citoyen prônant la participation des habitants à se créer à Marseille. En 2020, le Pacte démocratique s’était lancé avec le même discours, jusqu’à la formation d’une liste commune avec LFI et EELV dans les 13e-14e. « C’était mal calibré, et l’engagement électoral avec les partis a été vécu comme une trahison », juge aujourd’hui Belaid. Les artisans de Forces vives, à l’inverse, s’emploient à éviter cette explosion en vol qui avait mis un terme à la dynamique du Pacte démocratique. « Certains vont sur les listes et d’autres pas, mais surtout, on prépare la suite », insiste Sandro.
Pour faire vivre les thématiques chères au mouvement dans la campagne électorale, Forces vives propose ainsi aux candidats de signer une charte pour les associations de proximité. « Ces petites structures pallient les manques des institutions dans les quartiers populaires, donc il faut leur donner les moyens de faire ce travail, en dehors d’une dépendance clientéliste », souligne Sandro. Des Flamants à la Paternelle, en passant par la Castellane et Frais-Vallon, toutes les Forces vives – et bon nombre d’habitant·es – s’accordent sur ce « programme ».
****« Auray- En démocratie, il est important de savoir laisser la place » : des élus « citoyens » racontent leur mandat
Alternatives–Innovation politique
À Auray (Morbihan), une liste citoyenne l’a emporté en 2020, avec une promesse : il est possible de faire de la politique autrement. Six ans plus tard, cinq élus de la commune, « novices » en politique, racontent leur mandat et en dressent le bilan.
par Barnabé Binctin
11 mars 2026 à 07h00, modifié le 13 mars 2026 à 15h51 https://basta.media/En-democratie-il-est-important-de-savoir-laisser-la-place-des-elus-citoyens-racontent-leur-mandat
Temps de lecture :11 min.

La France compte près de 460 000 conseillères et conseillers municipaux, parmi lesquels nombre ne sont pas forcément membres d’une formation politique. Ils et elles ont choisi de consacrer une partie de leur temps à l’intérêt général et de contribuer à faire vivre la démocratie locale, souvent dans l’ombre du maire. Nous nous sommes rendus dans la ville d’Auray (Morbihan), 15 000 habitants, où une liste citoyenne l’a emporté en 2020, avec une grande promesse : oui, il est encore possible de faire de la politique autrement. Pour quels résultats et quels enseignements, six ans plus tard ? Cinq « novices » en politique, toutes et tous élus d’Auray et en charge de différents dossiers, racontent ici leur toute première expérience d’élu et dressent le bilan de leur mandat.
« L’expérience d’élu est fascinante, je n’imaginais pas que ce serait aussi exigeant »
Gurvan Nicol, 49 ans, libraire

À l’origine, je n’étais pas très chaud pour m’engager dans cette aventure, en 2020. Venant d’un milieu plutôt anar, la rigidité des institutions ne m’inspirait rien de bon. Et puis, en tant qu’indépendantiste breton convaincu, ça n’allait pas de soi de devenir un élu de la République française ! Mais le programme que l’on proposait, avec un vrai volet social, et la détestation de la droite au pouvoir, ont fini par me convaincre – nécessité fait loi, comme on dit. Notre fonctionnement, très collectif et horizontal, également : si nous avions opté pour un modèle de gouvernance classique, je crois que j’aurais vite tourné les talons…
Au contraire, nous nous sommes inspirés des modèles de sociocratie pour prendre, tous ensemble et au consentement, toutes les grandes décisions qui nous engageaient politiquement. Et, la plupart du temps, ça a très bien marché. Je me souviens d’une fois où, sur la question des feux d’artifice du 14 juillet – est-ce qu’on continue, est-ce qu’on arrête ? –, on s’est résolu à un vote, en désespoir de cause, en l’absence de consensus (au final, on organise ce feu d’artifice une fois tous les deux ans). Aujourd’hui, quand je regarde ce que l’on a fait, par exemple sur nos politiques de logement – avec le déploiement du BRS [bail réel solidaire, qui permet à des familles aux revenus modestes d’accéder à la propriété, ndlr] ou la législation anti-Airbnb notamment – je me dis qu’il n’y a rien que je renie.
L’expérience d’élu est fascinante, je n’imaginais pas que ce serait aussi exigeant, il y a tellement de choses à gérer, avec des réunions tout le temps : il faut visiter les équipements municipaux, assister aux conseils d’administration, etc. Et cela ne m’a pas forcément rassuré sur le niveau de dépolitisation de nos concitoyens : les intérêts individuels priment très souvent sur le bien commun, les administrés veulent tout, tout de suite, se révélant souvent d’une grande mauvaise foi… Tu froisses du monde en permanence, c’est très ingrat. Pourquoi vouloir prolonger l’aventure, alors ? Pareil, je me suis beaucoup questionné, cela n’allait pas de soi, j’étais résolument pour le mandat unique au départ. Mais nous ne sommes pas tant à repartir sur un nouveau mandat, seul un tiers de l’équipe actuelle se représente, au final. Et je pense qu’il est utile de ne pas repartir complètement de zéro… là encore, nécessité fait loi.
« Dans le contexte politique actuel, je suis fière de nos avancées concrètes »
Marie Le Crom, 40 ans, enseignante

Personnellement, j’ai pris la décision de ne pas me représenter, notamment pour des raisons professionnelles. Je viens de prendre un nouveau poste, et la fonction d’élu prend énormément de temps, ce qui oblige à mettre sa carrière un peu de côté – à Auray, tous les adjoints se sont ainsi engagés à passer à temps partiel. Et je ne veux pas non plus devenir une professionnelle de la politique, c’est important de garder un métier à côté, de prendre soin de sa vie de famille, etc.
Pour autant, je me prépare à vivre ce choix comme un deuil, tant cette expérience fut riche et intense. Pour moi, ce fut d’abord une aventure humaine extrêmement forte, et fondatrice. L’histoire d’un groupe de 24 personnes [nombre d’élus de la majorité, ndlr] qui ont appris à vivre ensemble et à prendre des décisions importantes pendant six ans. Au départ, on était seulement reliés par un ensemble de valeurs qu’on partage en commun, et par une même envie de faire bouger les choses dans le bon sens, sans qu’il existe entre nous de relations hiérarchiques, familiales ni même forcément amicales – même si, évidemment, au bout d’un moment, des liens plus forts peuvent se construire. C’est assez inédit, je n’ai pas souvenir d’autres expériences collectives équivalentes.
On s’est parfois engueulé, et parfois même fort, mais on a toujours continué à se voir trois à quatre fois par semaine, et à grandir ensemble sur tout un tas de sujets. Tout le monde est monté en compétences. Quand on parle du pouvoir municipal, on pense souvent à la personne avec l’écharpe, à la tête de la commune, mais nous, nous avons vraiment tenu à construire ce mandat en équipe. Cela a parfois bousculé les services municipaux, qui étaient habitués à ce que la décision vienne plus vite, et de façon beaucoup plus descendante.
« Pouvoir inscrire son gamin au club de foot parce que cela ne coûtera pas plus de dix euros par an, c’est très significatif pour certaines familles ! »
En fait, cela interroge plus largement sur la posture de l’élu. Je crois qu’il y a un certain dévoiement à ce sujet : les élus sont là pour donner des orientations politiques et faire vivre un collectif d’agents municipaux [350 au total, à Auray, pour 15 000 habitants, ndlr], mais pas pour trouver des solutions techniques à tous les problèmes que l’on nous fait remonter au quotidien dans la rue ! Ça, c’est précisément le rôle des services techniques de la ville. Et puis, l’échelon municipal est intéressant dans la mesure où il offre un certain poids politique. Il permet de mener des projets qui touchent directement les gens au quotidien, avec des résultats concrets.
Je pense au centre social que l’on a monté, ou à ce qu’on a pu mettre en place comme tarification des services de la ville, sur les pratiques sportives et culturelles, par exemple : pouvoir inscrire son gamin au club de foot parce que la licence ne leur coûtera pas plus que dix euros par an, c’est très significatif pour certaines familles ! Les gens ont besoin qu’on prenne en compte leurs difficultés, et elles sont souvent d’abord financières.
Je suis aussi très fière de ce qu’on a fait sur la question des violences faites aux femmes : on a pu ouvrir, en collaboration avec les services de l’État, des logements pour les femmes victimes de violence, avec des prises en charge financières et psychologiques. Et on a accompagné la création d’un collectif d’associations qui anime toute une semaine d’événements sur le sujet, avec du public qui vient de partout en Bretagne. Je suis très heureuse d’avoir pu créer les conditions pour que tout le monde continue à travailler ensemble sur un tel sujet. Dans le contexte politique actuel, ce sont des avancées très concrètes, et très importantes.
Chez les indés
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« Quand les habitants viennent te voir, c’est rarement pour te féliciter, il faut y être préparé »
Stéphane Renault, 48 ans, chargé d’études en aménagement urbain

Quand les habitants viennent te voir, c’est rarement pour te féliciter, et il faut y être préparé, parce que ce n’est pas toujours facile. On nous dit souvent : « Il n’y a qu’à faire ! » Ok, mais c’est souvent bien plus long et compliqué qu’on ne veut bien le croire, tout ne se fait pas comme ça du jour au lendemain… La municipalité n’est pas toute seule. Les moyens et les compétences sont de plus en plus du côté des intercommunalités, aujourd’hui. Et le temps de la commande publique n’est pas le même selon qu’on agit à l’échelle municipale ou à l’échelle intercommunale, ce qui est parfois difficile à faire comprendre. Il faut savoir composer avec les communes voisines, avec d’autres majorités politiques et ancrées sur des territoires différents. Cela apprend le sens du compromis – à la fois entre nous, au sein de notre majorité, mais aussi, et surtout, avec toutes les communes voisines qui deviennent de fait des partenaires.
Sur les 24 municipalités que regroupe la communauté de communes AQTA (Auray Quiberon Terre Atlantique), il n’y en avait que trois ou quatre avec une majorité marquée à gauche, ce qui ne nous a pas empêchés de très bien travailler ensemble. Le CLS [contrat local de santé, qui a pour but d’adapter les politiques de santé nationales aux territoires, ndlr], la mise en place de pistes cyclables, l’épicerie sociale et solidaire : tous ces projets ont été montés et portés avec la communauté de communes. De même que le réseau de chaleur urbain, alimenté par une chaudière biomasse : c’est un projet de souveraineté énergétique qui nous tenait à cœur, mais que nous n’aurions jamais eu les moyens financiers de mettre en place seuls – un kilomètre de réseau, ça coûte 2 millions d’euros… On a donc monté une SPL, une société publique locale, pour porter le développement de ce projet qui devrait alimenter près de la moitié des communes de l’interco, à terme.
La complexité du millefeuille administratif s’illustre dans tous ces acronymes et tous ces sigles qu’il faut apprendre à maîtriser – le Scot, le Sage, etc. Cela nécessite un temps d’adaptation. C’est aussi pour ça que je tiens à m’engager dans un second mandat, pour poursuivre tout le travail qui a été amorcé et pouvoir en percevoir le résultat effectif. Un premier mandat n’est pas de trop pour absorber et digérer toutes les connaissances que mobilise une fonction d’élu !
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« La gouvernance, ça se cultive, il faut en parler, comme dans un couple ! »
Adeline Agueneau, 43 ans, architecte

En fait, les citoyens se comportent souvent comme des consommateurs, ils sont très demandeurs de services. Mais ce n’est pas un dû, c’est quelque chose que l’on doit construire et financer ensemble. La collectivité, c’est eux ! Moi, au début du mandat, je ne pouvais plus aller au PMU sans me faire insulter ou entendre des réflexions, c’était assez pénible… Pour autant, je suis hyper fière de ce que l’on a pu mettre en place, notamment avec notre grand projet autour de l’alimentation, pour lequel on a monté une ferme publique de maraîchage et construit une cuisine centrale pour les cantines scolaires. On a su articuler ces grands enjeux de santé et d’environnement avec de vraies politiques sociales, autour de l’inclusion et du handicap, en développant, par exemple, des dispositifs de soutien aux sans-abris et en travaillant sur les logements d’urgence.
Quand je me suis lancée dans cette aventure, je n’avais pas d’attentes particulières en matière de gouvernance, je n’y étais pas spécialement formée et je ne voyais pas non plus le conseil municipal comme un lieu propice à ce genre d’expérimentation… Et pourtant, je me suis vite prise au jeu. C’est devenu un sujet qui m’anime énormément dans ma vie de tous les jours. Aujourd’hui, je regrette presque que l’on n’ait pas su pousser plus loin encore cette exigence. C’est un vrai combat à mener, car toute la société te pousse à revenir dans des formes de verticalité, avec une sorte de « pyramidalisation » très hiérarchique.
« Je suis hyper fière de ce que l’on a pu mettre en place, notamment avec notre grand projet autour de l’alimentation »
Six ans de mandat, c’est long : à l’usure, nous n’avons peut-être pas été assez vigilants sur notre propre pratique, et à la fin, on se rend compte qu’il y a des voix – souvent masculines – qui s’imposent plus que d’autres, comme dans tout groupe humain… La gouvernance, ça se cultive, il faut en parler, comme dans un couple ! Aujourd’hui, je suis un peu déçue de cela, je ressens moins de stimulation dans l’élan collectif de départ et je suis sûrement moins encline à supporter tous les sacrifices que demande une fonction d’élue. Car c’est tout de même beaucoup de temps pris sur nos vies personnelles, familiales, amicales et professionnelles !
« Je considère que chaque citoyen devrait se trouver en posture d’élu, au moins une fois dans sa vie »
Jean-François Guillemet, 43 ans, formateur

Moi non plus, je ne repars pas. C’est d’ailleurs plus facile en tant qu’homme, puisqu’on est sûr de trouver des remplaçants… Il faudra quand même s’interroger collectivement sur ce constat que la majorité des hommes souhaitent faire un deuxième mandat, quand la majorité des femmes souhaitent s’arrêter. En démocratie, il me semble important de savoir laisser la place. C’est une façon de tester les projets qu’on a initiés, et de voir ce que cela donne quand c’est piloté par d’autres personnes. Et puis, c’est le fondement même de notre démarche, depuis le début : montrer qu’une municipalité peut fonctionner autrement et que les 33 élus du conseil municipal n’ont pas vocation à confisquer le pouvoir pendant six ans.
« On est devenu l’une des premières communes de France à adopter une tarification au coefficient familial pour les places de spectacle »
C’était notre mantra, « faire avec » plutôt que « faire pour ». À la délégation culture, on a appliqué ça à différents chantiers, comme la programmation de notre grand centre culturel. Avant, c’était le programmateur de la ville qui choisissait l’exposition annuelle ; maintenant, il est accompagné d’un jury composé d’habitants tirés au sort et d’artistes qui y ont déjà exposé. Cela change la nature des expositions choisies. On a aussi revu la politique tarifaire des salles de spectacle, en concertation avec un groupe d’habitants. C’est comme ça qu’on est devenu l’une des premières communes de France à adopter une tarification au coefficient familial pour les places de spectacle, parce qu’on s’est rendu compte que les tarifs classiques ne garantissaient pas toujours la meilleure équité – une famille monoparentale qui gagne le Smic n’avait le droit à aucune réduction alors qu’elle peut parfois gagner bien moins qu’un chômeur !
En partant du besoin de garder la même assiette de recettes pour la ville, on a donc cherché à proposer une tarification plus juste, qui favorise l’accessibilité à certaines catégories de population. Après, il y a toujours l’épreuve du réel : en tant qu’élu, on arrive avec nos grandes idées – et tant mieux, il le faut – mais, parfois, les agents nous rappellent à la technicité des dossiers, à ce qu’il est concrètement possible de faire ou pas. Sur cette politique tarifaire, par exemple, on a bien été obligé de s’arrêter sur un certain nombre de tranches, avec les limites que cela comporte, parce qu’on ne pouvait pas sortir 800 tarifs différents pour les 800 spectateurs, le logiciel ne sait pas faire ça…
En fait, pour le dire simplement, on ne peut pas appliquer les méthodes d’éducation populaire à toutes les politiques publiques, tout le temps. C’est une tout autre posture professionnelle pour les agents que de construire la décision avec les habitants, cela chamboule les pratiques. C’est plus enrichissant mais c’est aussi bien plus chronophage, et il faut bien que la machine continue de tourner, par ailleurs. Tout ce qu’on a mis en place n’est certainement pas parfait, mais je crois qu’on l’a fait avec la plus grande sincérité, et avec les moyens et les compétences dont on disposait à Auray. C’est précisément pour se confronter à cette épreuve du réel que je considère que chaque citoyen devrait se trouver en posture d’élu, au moins une fois dans sa vie.
*****Le Havre-Pourquoi deux listes citoyennes et une gauche désunie pour affronter Edouard Philippe au Havre ?
Dans la ville portuaire normande, Édouard Philippe se représente aux municipales alors qu’il vise aussi la présidentielle. Une liste participative veut insuffler plus de démocratie directe, tandis que la liste des gauches et LFI partent désunies.
par Rachel Knaebel
19 février 2026 à 10h00, modifié le 23 février 2026 à 14h26 https://basta.media/Municipales-deux-listes-citoyennes-une-gauche-desunie-pour-affronter-Edouard-Philippe-Le-Havre
Temps de lecture :9 min.

Au Havre, 160 000 habitant·es, le maire actuel, candidat à sa réélection, est un ancien Premier ministre qui veut devenir président de la République : Édouard Philippe. En face, la liste citoyenne “Le Havre est à vous” pourrait avoir des airs de David contre Goliath. Sauf que Le Havre est à vous ne s’oppose pas frontalement à Édouard Philippe, pas plus qu’aux autres listes concurrentes : celle d’union d’une partie de la gauche, menée par un communiste, celle de la candidate de la France insoumise (LFI), et la liste citoyenne concurrente, nommée “Le Havre en débat”.
« On n’est pas là pour taper ni sur les uns ni sur les autres, on est là pour proposer, souligne Franck Testaert, l’un des initiateurs de la liste participative havraise. Nous décidons absolument tout en collectif. Alors, c’est très long, mais il n’empêche, c’est comme cela qu’on a décidé de faire. » Ce que veut Le Havre est à vous, c’est sortir de la culture verticale des têtes de liste et des partis, et mettre en œuvre la démocratie directe. Le mouvement entend « faire du Havre une ville où chaque habitant·e peut prendre part aux décisions sur tous les sujets qui concernent sa commune, son quartier ».
Le groupe de Havrais est loin d’être le seul engagé dans cette démarche. Plus de 600 listes citoyennes et participatives se présentent aux municipales des 15 et 22 mars. Il y en avait près de 400 en 2020, dont une soixantaine avaient emporté la majorité municipale, seules ou en s’alliant avec des partis politiques.
Quels critères définissent une liste citoyenne et participative
Comment se définit une liste citoyenne et participative ? L’association Actions communes, réseau de collectifs qui se sont présentés aux municipales a identifié plusieurs critères. Ainsi, dans une liste participative, la volonté de faire vivre la démocratie est centrale ; la démocratie est entendue comme la participation directe des habitantes et habitants, agents et élu·es aux décisions les plus importantes de la commune ; le projet politique de la liste est co-construit par les habitant·es en cherchant à faire s’exprimer la plus grande diversité d’opinions possible ; la liste est à l’origine portée essentiellement par des habitantes et habitants, en dehors de l’influence des partis politiques ; elle n’a pas de candidat·es ni de tête de liste prédéfini·es ; elle porte une volonté de justice sociale et d’écologie.

« En gros, la liste n’est pas à l’initiative d’un parti politique, elle met la démocratie plus directe au centre du projet, le programme est co-construit avec les habitants, et ce n’est pas quelqu’un qui veut être maire qui se présente et qui réunit des gens autour de lui », résume Thomas Simon, fondateur de la coopérative Fréquence commune, qui accompagne des listes citoyennes.
Au Havre, les municipales de 2020 avaient vu s’affronter Édouard Philippe et une liste d’union de partis de gauche accueillant un tiers de candidats citoyens, tout en restant menée par le député communiste Jean-Paul Lecoq. Cette liste avait obtenu près de 36 % des voix au premier tour, avant de s’incliner devant Édouard Philippe au second, sur fond de forte abstention (57 %).
Cette fois, Jean-Paul Lecoq mène une liste d’union des gauches, avec le Parti communiste, le Parti socialiste, les Écologistes, Place publique, L’Après (fondé par plusieurs exclus de LFI comme Clémentine Autain) et l’Engagement (parti fondé par Arnaud Montebourg et dirigé depuis 2022 par une équipe issue de la société civile). La France insoumise présente quant à elle sa propre liste, menée par Charlotte Boulogne.
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« En 2020, je trouvais le programme culturel de Jean-Paul Lecoq un peu hors-sol », se souvient Franck Testaert, qui travaille dans la culture depuis 30 ans. Après les élections, l’homme réfléchit alors, avec d’autres, à proposer une alternative. En 2024, il participe aux journées nationales des listes citoyennes et des communes participatives à Vaour, dans le Tarn, organisées par Fréquence commune, qui réunissent des centaines de personnes.
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Un bus rouge dans les quartiers
« Notre mouvement est né comme ça », retrace l’homme. La liste Le Havre est à vous est lancée. « Ensuite, il a fallu faire le parcours du combattant administratif, monter une association, monter un parti, trouver des experts-comptables, ouvrir des comptes, des assurances… Enfin, tout le bazar. »
Depuis l’automne, le groupe, constitué de plusieurs dizaines de personnes, traverse Le Havre dans un bus rouge à deux étages, qui, chaque week-end, fait étape dans différents quartiers. Objectif : recueillir la parole et les demandes des habitantes et habitants, en particulier dans les quartiers populaires. « Le bus, on le loue le temps de la campagne. Et j’ai passé le permis bus pour pouvoir le conduire, précise Franck. On a fait ce choix plutôt que d’avoir un local de campagne dans un quartier où personne ne viendrait. Avec le bus, nous sommes visibles. On va dans les quartiers, on propose du café. Il y a une exposition à l’étage sur des initiatives citoyennes dans des villes européennes et du monde. Ça permet d’ouvrir le débat. »
Le 8 février, le mouvement a établi son programme lors d’une assemblée ouverte, autour de onze thèmes, de l’alimentation au sport en passant par l’aménagement urbain et, évidemment, la démocratie. La soixantaine de participant·es a formé des groupes, qui ont déterminé quelques propositions avant un choix définitif en assemblée plénière.
Budget participatif et droit d’interpellation
Les mesures ont été décidées par un vote à main levée, à la majorité. Au final, il y en a eu 40 retenues. L’une d’elles est prioritaire : ne laisser aucun enfant dormir à la rue. Mais aussi : mettre en place un budget participatif et un droit d’interpellation, par lequel une pétition signée par 1000 personnes doit automatiquement être débattue au conseil municipal.

La liste participative veut aussi mettre en place une sécurité sociale de l’alimentation, qui garantit l’accès à une alimentation de qualité via une caisse commune, ou encore des paniers d’aliments sans pesticides ni perturbateurs endocriniens pour les femmes enceintes, appelés « ordonnances vertes ».
Le Havre est à vous met également en avant un engagement pour une « laïcité sans discrimination », explique Franck Testaert : « On veut que le burkini soit autorisé à la piscine, et qu’il y ait de la place dans les cimetières pour les musulmans, les bouddhistes, les juifs… »
Le 15 février, le mouvement a constitué une liste, établie lors d’un système d’élection sans candidat, où les personnes sont désignées par le groupe sans s’être forcément présentées. « On s’est mis en ligne, celles et ceux qui ne voulaient pas être dans les dix premiers de la liste, potentiellement éligibles, allaient à un endroit, les autres à un autre. Ensuite, le groupe de dix personnes a voté pour la tête de liste et l’ordonnancement des neuf autres, détaille l’initiateur du « Havre est à vous ». Puis on a pratiqué le tirage au sort pour les places suivantes, de la 11e à la 61e sur la liste », en respectant la parité. La tête de liste est Marie Le Cieux, documentaliste.
Une deuxième liste citoyenne menée par une cinéaste
Si Le Havre est à vous n’obtient pas d’élu·es, la liste pourrait toutefois avoir une place par désistement sur la liste d’union des gauches, que Franck Testaert a rencontrée en amont. Le Havre est à vous a aussi envisagé une fusion avec l’autre liste apartisane citoyenne, Le Havre en débat. Celle-ci est menée par Sophie Zarifian, une cinéaste qui a créé un mouvement après avoir commencé l’an dernier à publier des vidéoscritiques de la gestion municipale d’Édouard Philippe.
« J’ai publié une première vidéo sur la situation au Havre en janvier 2025. Il y a eu des conversations sous les vidéos. On s’est rendu compte que des gens n’étaient pas satisfaits de la manière dont la ville était gérée mais qu’il n’y avait pas beaucoup d’espace de parole pour contester. On a lancé un mouvement en juin 2025, à partir des gens qui conversaient sous les vidéos, et via un formulaire, auquel 150 personnes ont répondu », explique Sophie Zarifian, qui est la tête de liste.
Pour elle, il n’y a pas d’union possible avec Le Havre est à vous : « Pour les gens dans notre liste, un accord avec la liste de gauche pour avoir un siège, c’est inacceptable. Certains ont dit qu’ils partiraient si on fusionnait avec “Le Havre est à vous”. » Les deux listes entendent toutes deux aller chercher les quelque 60 % d’abstentionnistes des précédentes élections municipales, et dressent un constat commun : celui du désamour des habitant·es pour les partis. « Une des choses qui apparaît dans nos parcours avec le bus et nos rencontres avec les gens, c’est que les trois quarts en ont ras-le-bol des partis politiques en général, dit Marie Le Cieux, la tête de liste du Havre est à vous. Et y compris du RN. » Le parti d’extrême droite avait récolté 27 % des voix aux élections européennes de 2024 au Havre, et plus de 7 % lors des dernières municipales.
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Sans parti mais « plutôt de gauche »
Le Havre est à vous se veut apartisan, mais sa tête de liste qualifie malgré tout le mouvement de « plutôt de gauche », quoique sans « barrière politique ». « Même l’ancien candidat RN aux municipales de 2020 a toqué à notre porte pour voir s’il pouvait nous rejoindre, révèle Franck Testaert. On était bien embêté. » L’ancien candidat RN a finalement renoncé de lui-même. « Nous, on reste vraiment pratico-pratique, insiste Marie Le Cieux. Il y a 70 enfants qui dorment à la rue au Havre tous les soirs. Qu’on soit RN ou LFI, on ne peut pas dire que c’est bien. Et dire qu’on est apartisan, que nous ne sommes rattachés à aucun parti, tout de suite, ça détend les gens. »
Les programmes de la liste d’union des gauches, de la liste Le Havre est à vous, de celle de Sophie Zarifian et de LFI semblent avoir de nombreux points communs, en particulier sur le renforcement de la démocratie locale, des conseils de quartier, et de la participation des habitant·es. « Je pense que la différence entre la liste des gauches et nous, c’est la méthode », dit Franck Testaert. Pour la liste participative, les partis ne seront jamais assez horizontaux dans leurs prises de décision. « On peut être d’accord sur de nombreux points sur le fond, mais sur la forme, on ne sera jamais d’accord », complète Franck.
« La couleur politique, c’est important »
Le directeur de campagne de la liste d’union des gauches regrette la désunion. « Nous, on aurait souhaité que la gauche soit rassemblée dès le premier tour, toute la gauche, avec LFI et les participatifs », dit Baptiste Bauza, cheminot, secrétaire de section du PCF au Havre. Pour la candidate LFI, Charlotte Boulogne, 28 ans, ces listes citoyennes ne sont « pas un problème », assure-t-elle, « c’est le principe démocratique ». Mais elle ajoute : « Ce qui me dérange un peu dans le principe des listes citoyennes, c’est de s’affirmer libre des appartenances gauche-droite. Car, alors, on ne sait pas à quelle sauce on peut être mangé. J’entends qu’il y ait des gens qui ne veulent plus des partis, mais autant je pense que cela peut facilement fonctionner sur une petite commune, autant ici, au Havre, on est sur une gestion à beaucoup plus grande échelle. Et pour moi, la couleur politique, c’est important. »

Le conseiller municipal LFI Pierre Bouysset, architecte-urbaniste, l’un des initiateurs d’un tiers-lieu coopératif du Havre, dans l’opposition depuis 2020, trouverait plus intéressant d’avoir « des listes mixtes, avec des partis et des citoyens ». Pour lui, les listes citoyennes, « c’est une fausse route ». Quand bien même LFI, qui ne veut pas d’alliance avec le PS, a choisi de faire cavalier seul, l’homme avertit que « quatre listes de gauche, c’est peut-être se tirer une balle dans le pied ». Et, ajoute-t-il, « sociologiquement, la liste Le Havre est à vous est homogène. Ils n’ont pas réussi à s’élargir. »
La tête de la liste participative, Marie Le Cieux, le reconnaît : « Pour être transparent, dans la liste, on est majoritairement blancs, on est majoritairement pas très jeunes, et on est majoritairement plutôt diplômés. » Mais Le Havre est à vous regarde au-delà des seules élections de mars. « L’idée, c’est de continuer. Je pense qu’en 2032, la liste sera beaucoup plus mixte socialement. » En attendant, le bus rouge pourrait devenir de plus en plus familier aux Havrais.

