PFAS – « La commune nous a laissé dans le silence alors que l’eau était polluée »
par Capucine Bordet
10 mars 2026 https://www.vivamagazine.fr/pfas-la-commune-nous-a-laisse-dans-le-silence-alors-que-leau-etait-polluee/

Jean-François Fleck, vice-président de Vosges nature environnement, revient sur les obstacles rencontrés dans sa région après les révélations sur la contamination de l’eau aux PFAS.
« Tout a commencé en 2023, lorsque j’ai été alerté par la publication d’une carte des hotspots de PFAS à l’échelle européenne. J’ai alors constaté que dans les Vosges, plusieurs points rouges étaient identifiés. Depuis près de dix ans, j’alertais régulièrement les services de l’Etat sur les risques liés aux épandages de boues industrielles et à l’absence de recherche sur des substances comme les pesticides ou les PFAS. A chaque fois, on me répondait : “Mais c’est réglementaire, vous comprenez, la réglementation est respectée, donc on ne peut pas interdire.” Et les choses ont continué comme ça, année après année.
Une réunion publique interdite au public
Lorsque la carte est parue en 2023, nous nous attendions à ce que les pouvoirs publics informent rapidement la population sur le fait que l’eau était contaminée, qu’il fallait éviter de la boire… Mais rien n’a filtré. Les semaines ont passé et les habitants n’étaient toujours pas au courant. Nous avons donc décidé d’écrire une lettre à la préfète. Nous n’avons jamais eu de réponse. En revanche, une réunion publique d’information a été organisée quinze jours après notre lettre.
Pour que l’eau redevienne potable, il faudrait qu’elle repasse sous les seuils réglementaires. En attendant, l’urgence est gérée par une distribution d’eau minérale.
A Arrentès-de-Corcieux, la maire, accompagnée du sous-préfet, des représentants de l’ARS et du président de la communauté de communes, a interdit l’entrée de la salle à toute personne n’habitant pas la commune, y compris aux associations et aux journalistes. Une réunion publique interdite au public, c’était mémorable. Cette exclusion a eu l’effet inverse. Au lieu de maintenir une chape de plomb, cela a explosé dans les médias.
Un discours minimisant
Nous avons alors découvert ce qui avait été communiqué aux habitants. Un message du type : “Oui, les taux sont dépassés, mais les impacts sur la santé sont un facteur de risque comme un autre. Si vous fumez, c’est aussi un facteur de risque.” Un discours minimisant, pour ne pas dire infantilisant. Des mesures d’urgence, mais aucune solution durable. Les autorités ont précisé qu’une distribution d’eau en bouteille serait mise en place. Mais le problème ne se limite pas au réseau d’eau potable : la moitié de la population s’approvisionne via des sources personnelles, qui doivent aussi être analysées.
Aujourd’hui, la durée des restrictions n’est pas déterminée. Pour que l’eau redevienne potable, il faudrait qu’elle repasse sous les seuils réglementaires. En attendant, l’urgence est gérée par une distribution d’eau minérale. Les responsables cherchent à mettre en place une filtration, comme c’est le cas à Tendon ou dans d’autres communes, avec des systèmes au charbon actif. A Saint-Louis, près de Mulhouse, cette méthode a permis de faire redescendre les taux sous la limite. Mais est-ce une solution durable ?
Des victimes invisibles
Pour l’instant, il n’y a aucune étude, aucun chiffrage, aucune transparence sur les conséquences sanitaires de cette contamination. On n’a aucun moyen de relier directement les pathologies observées (cancers, maladies chroniques) à la consommation de cette eau depuis dix ou vingt ans. C’est très compliqué, car ces maladies peuvent être causées par les pesticides, les PFAS, ou d’autres substances. Etablir le lien de causalité, c’est un vrai parcours du combattant. Pour l’instant, seules les personnes atteintes de maladies graves (cancers…) pourraient éventuellement déposer plainte en invoquant un lien. Mais c’est à elles de le faire, et c’est un combat solitaire.
Et puis, il n’y a pas que la santé : il y a aussi le préjudice économique. Les habitants paient pour une eau potable de qualité, et aujourd’hui, on leur dit : “Vous ne pouvez plus la boire.” Il y a là un préjudice qui doit être réparé. Le principe “pollueur-payeur” doit s’appliquer, mais pour cela, il faut une instruction judiciaire solide, avec des preuves établissant le lien entre les épandages des industriels et la contamination de l’eau et des sols.
Une plainte contre X en préparation
Concrètement, nous allons rencontrer le procureur et déposer plainte contre X pour contamination de l’environnement, destruction des écosystèmes et mise en danger de la vie d’autrui. En tant qu’associations, nous sommes légitimes pour le faire. Un collectif citoyen commence également à se structurer, à l’image de ce qui se passe dans d’autres régions. Il pourra envisager des actions collectives, des recours, et surtout, s’informer et se mobiliser.
Entre déni et fatalisme
Chez nous, les habitants réagissent avec un mélange de déni et de fatalisme. “Ça fait vingt ans qu’on boit cette eau, on n’est pas malades !” Certains sont inquiets, mais globalement, il n’y a pas encore de révolte. Les élus et les responsables de la préfecture ont minimisé les risques : “C’est un facteur de risque comme un autre.” Résultat : les gens ne mesurent pas encore l’ampleur du problème. Mais je pense que cela va changer. Aujourd’hui, les mots “PFAS”, “contamination”, “risques sanitaires” sont encore abstraits. Personne ne fait le lien avec les cancers qui se développent dans la région, les problèmes d’infertilité, les troubles neurologiques ou de développement chez les enfants. Pourtant, ces déficits pourraient bien être liés à cette contamination. Quand les gens comprendront, la colère viendra. Et ce jour-là, les pouvoirs publics devront répondre de leur inaction. »