« Pourrait-on breveter le soleil ? » : petite histoire d’une industrie pharmaceutique de plus en plus dominée par des logiques financières
Le système international s’est radicalement transformé depuis les années 1980. Les Etats-Unis ont adopté une série de lois et réglementations afin de transformer les brevets des médicaments en actifs financiers.

« Pourrait-on breveter le soleil ? » Lorsqu’il prononce cette phrase en 1955, Jonas Salk, père du vaccin contre la poliomyélite, n’imaginait certainement pas qu’elle incarnerait, des décennies plus tard, le dilemme d’une industrie de la santé de plus en plus dominée par des logiques financières. Le virologue américain, dont les recherches avaient été financées par des subventions publiques et des dons de particuliers, refusait alors de tirer profit de sa trouvaille, estimant qu’elle devait bénéficier au plus grand nombre.
Soixante ans plus tard, l’homme d’affaires new-yorkais Martin Shkreli n’aura pas ce scrupule. Peu après avoir racheté aux Etats-Unis les droits du Daraprim en 2015, un médicament à base d’une vieille molécule utilisée dans le traitement de la toxoplasmose, l’ex-gestionnaire de fonds, désireux d’en « maximiser » les gains, décide d’en augmenter brutalement le prix. Le coût d’un comprimé passe alors de 13,50 à 750 dollars (de 11,45 à 636 euros). Outre-Atlantique, le scandale est immense. Mais Martin Shkreli, rapidement surnommé « l’homme le plus détesté d’Amérique », n’enfreint aucune loi locale (il sera condamné, en 2017, pour « fraude financière » et « escroquerie envers des investisseurs », sans lien avec le Daraprim). « Personne ne veut le dire, personne n’en est fier, mais nous vivons dans une société capitaliste, un système capitaliste et des règles capitalistes », se défend-il à l’époque, regrettant même de ne pas avoir davantage augmenté le prix de son médicament.
Si ces déclarations choquent l’opinion publique, elles n’en traduisent pas moins la profonde évolution qu’a connue l’industrie pharmaceutique ces dernières décennies. La bascule s’opère à partir des années 1980, en grande partie sous l’impulsion des Etats-Unis, lorsque ces derniers adoptent localement une série de lois et de réglementations qui transforment progressivement les brevets des médicaments en des actifs financiers à forte valeur.
En 1980, la loi Bayh-Dole a ainsi permis aux universités américaines d’exploiter les découvertes financées par des subventions publiques, et réalisées dans leurs laboratoires, grâce à des licences auprès d’entreprises privées, tandis que les lois Stevenson-Wydler (1980) et Federal Technology Transfer (1986) ont mis en place la boîte à outils pour faciliter ces transferts technologiques vers le secteur privé.
A l’origine, l’objectif est d’encourager les entreprises à innover à partir des trouvailles des chercheurs, plutôt que celles-ci ne se perdent au fond d’un tiroir. L’Etat américain pose quelques garde-fous, notamment une clause permettant d’exiger « un prix raisonnable » sur les médicaments commercialisés à partir de ces recherches académiques, mais ces leviers vont peu à peu disparaître au cours des années 1990 au motif qu’ils découragent les entreprises privées.
En parallèle, le droit des brevets se renforce et s’harmonise à l’échelle internationale, en particulier lors de la signature, en 1994, par les membres de l’Organisation mondiale du commerce de l’accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce. Le brevet n’est plus seulement un outil de protection juridique : grâce à l’exclusivité dans le temps qu’il confère, il devient un gage de revenus futurs relativement prévisibles, que les marchés financiers peuvent anticiper et valoriser, ouvrant la voie à une financiarisation du secteur.
Impératifs de rendement
Cette évolution s’accompagne, de la fin des années 1990 au début des années 2000, d’une concentration intense du secteur. Face à l’explosion des coûts de recherche et développement, liée au durcissement, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, des réglementations encadrant la mise au point de médicaments et leur approbation par les autorités, et au risque élevé d’échecs lors des essais cliniques, les mégafusions entre laboratoires se multiplient, faisant émerger de grandes multinationales pharmaceutiques capables d’absorber les risques et de financer l’innovation, les Big Pharma.
Ainsi, Ciba épouse Sandoz en 1996, donnant naissance à Novartis, Astra convole avec Zeneca en 1999, Pfizer acquiert Warner-Lambert en 2000, Glaxo-Wellcome fusionne en 2000 avec SmithKline Beecham, devenant GSK, tandis qu’Aventis, né du rapprochement de Rhône-Poulenc et Hoechst en 1999, est racheté par Sanofi en 2004.
Cette mutation ne met pas fin à l’innovation. Le secteur demeure aujourd’hui l’un des plus grands pourvoyeurs de capitaux en recherche et développement, les Big Pharma y consacrant souvent de 15 % à plus de 20 % de leur chiffre d’affaires. Mais elle en redessine les contours, les efforts se concentrant sur les maladies les plus lucratives, à l’instar du cancer ou, plus récemment, de l’obésité, plutôt que sur des domaines moins solvables comme les maladies tropicales ou les antibiotiques. Les stratégies des entreprises sont encore plus soumises aux impératifs de rendement de leurs actionnaires les plus influents, constatait ainsi, en 2020, la sociologue Joan Busfield dans un article de recherche intitulé « Documenting the financialisation of the pharmaceutical industry » (« documenter la financiarisation de l’industrie pharmaceutique »).
Au risque de se heurter parfois aux logiques de temps longs que nécessite l’industrie du médicament. L’ex-directeur général de Sanofi Paul Hudson, qui appelait encore quelques jours avant son éviction, mi-février, les marchés financiers à faire preuve de patience, en a récemment fait les frais. Tout comme le PDG de Novo Nordisk, Maziar Mike Doustdar, qui, après avoir demandé aux investisseurs de lui faire confiance au début du mois de février, s’est vu répondre par un plongeon du cours de Bourse de l’entreprise.
Lire aussi | La ruée vers les Etats-Unis des grands laboratoires pharmaceutiques
La financiarisation du secteur se lit particulièrement dans les bilans. Selon les travaux de l’économiste William Lazonick portant sur 18 grandes firmes pharmaceutiques américaines, parmi lesquelles Pfizer, MSD, Johnson & Johnson ou encore Bristol Myers Squibb, celles-ci ont alloué, entre 2009 et 2018, environ 622 milliards de dollars aux versements de dividendes et aux rachats d’actions. Soit davantage que leurs dépenses cumulées de recherche et développement sur la même période (544 milliards de dollars). La pratique n’est pas l’apanage du secteur pharmaceutique. Elle s’explique, d’après les laboratoires, par les risques financiers élevés, inhérents à cette industrie, pris par les investisseurs. Mais elle suscite de vives critiques alors que les entreprises pharmaceutiques, justifiant de la nécessité de soutenir l’innovation, réclament des augmentations de prix des médicaments.

Pour approfondir (1 article)
Voir aussi:
Trump et bigpharma unis pour augmenter le prix des médicaments en Europe. https://environnementsantepolitique.fr/2026/03/12/72492/