Pourquoi Donald Trump et l’industrie pharmaceutique veulent obliger l’Europe à payer plus cher les médicaments
Par Zeliha Chaffin
publié le 10 mars 2026 à 05h15, modifié le 10 mars 2026 à 17h03 https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/10/prix-des-medicaments-trump-et-big-pharma-veulent-faire-plier-l-europe_6670176_3234.html#
Décryptage
D’abord critiqués par le président américain, les laboratoires pharmaceutiques, en lui donnant quelques gages, l’ont amadoué et obtenu son soutien dans leur bataille pour augmenter leurs tarifs en Europe.

Le PDG de Pfizer, Albert Bourla, et le président américain, Donald Trump, dans le bureau Ovale de la Maison Blanche, à Washington, le 30 septembre 2025. WIN MCNAMEE/GETTY IMAGES VIA AFP
C’est une anecdote dont Donald Trump est friand. Il l’a encore racontée, le 21 janvier, au Forum économique mondial de Davos (Suisse). Il s’agit d’une conversation téléphonique avec Emmanuel Macron, durant laquelle le chef d’Etat américain s’est vanté d’avoir tordu le bras de son homologue français, en moins de trois minutes, afin que celui-ci augmente le prix des médicaments en France. « J’ai dit : “Ecoute Emmanuel, vous allez le faire. Vous allez le faire vite. Sinon, j’imposerai des droits de douane de 25 % sur tout ce que vous vendez aux Etats-Unis, et de 100 % sur vos vins et champagnes” », raconte le locataire de la Maison Blanche, avant de singer une prétendue réponse de son interlocuteur : « Non, non, Donald, je le ferai. Je le ferai. »
Démentie par l’Elysée, qui dénonce une « fake news » du président américain, l’histoire n’en illustre pas moins l’important bras de fer mondial qui se joue depuis plusieurs mois sur le front des médicaments, et dont l’issue demeure plus qu’incertaine. M. Trump veut obliger l’Europe à payer davantage pour les médicaments sous brevet. Il a fait de cet objectif l’un des piliers de sa politique de baisse des coûts des produits de santé. Dès son retour dans le bureau Ovale, en janvier 2025, le républicain avait promis aux Américains de réduire drastiquement leurs factures de médicaments. Un sujet récurrent outre-Atlantique, où les prix des traitements sont si chers qu’ils en deviennent inaccessibles pour de nombreux malades.
Selon l’étude Rand publiée en 2024, financée par le gouvernement américain, les prix nets des médicaments sur ordonnance, hors génériques, y seraient trois fois plus élevés en moyenne que dans la plupart des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). A quelques mois des élections de mi-mandat, prévues en novembre, Washington est donc déterminé à donner des gages à ses administrés en forçant la main des Européens.
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Pour M. Trump, les systèmes de santé européens, en régulant les tarifs des médicaments, sont à l’origine du mal américain. Les laboratoires pharmaceutiques, contraints en Europe, n’auraient d’autre choix que de pratiquer des prix très élevés aux Etats-Unis pour rentrer dans leurs fonds et financer la recherche et le développement de nouveaux produits. En poussant l’Europe à rehausser ses tarifs, postule le président américain, les fabricants de médicaments pourront alors les ajuster mécaniquement à la baisse aux Etats-Unis, sans souffrir de pertes de revenus. « Je ne jette pas la pierre aux laboratoires pharmaceutiques. Je m’en prends davantage aux pays », soulignait-il, le 12 mai 2025, dédouanant in fine les industriels de toute responsabilité.
Quelques mois plus tôt, pourtant, il tenait un discours bien plus offensif à l’égard des laboratoires pharmaceutiques, accusés de réaliser des « profits abusifs », les menaçant de les matraquer de droits de douane. Pour calmer le président américain, les laboratoires ont alors annoncé des dizaines de milliards d’investissements aux Etats-Unis pour y relocaliser leurs productions.
Puis, à partir de l’automne 2025, les grands groupes pharmaceutiques et le gouvernement américain ont conclu une série d’accords, aux termes tenus confidentiels, sur des baisses de prix, permettant à Washington d’afficher une victoire. Du moins en façade.
Chantage sur les médicaments innovants
Certes, les laboratoires ont dû faire des concessions, mais celles-ci n’ont pas perturbé outre mesure leurs projections de croissance. Mieux, en s’abritant sous la bannière étoilée, ils ont gagné un allié de poids dans leur propre bataille pour augmenter leurs tarifs en Europe.
Au Royaume-Uni, la pression combinée de l’administration Trump et des laboratoires a ainsi eu raison des résistances du gouvernement Starmer. Le 1er décembre 2025, celui-ci a signé un accord de principe avec les Etats-Unis l’engageant à relever les seuils de son système d’évaluation des prix, ce qui, d’après les parties, se traduira par une augmentation de 25 % des dépenses consacrées outre-Manche aux médicaments innovants, c’est-à-dire les nouveaux traitements apportant des bénéfices thérapeutiques.
Forts de ce précédent, les Etats-Unis entendent désormais répliquer la méthode à l’échelle du continent, en ciblant en priorité les pays qui figurent dans le panel retenu pour la mise en place de leur politique de prix dite « de la nation la plus favorisée ». Selon ce dispositif, dont les détails et la mise en place demeurent flous, le prix de tout nouveau médicament mis sur le marché américain ne pourra plus excéder le prix le plus bas observé dans ce panel de référence.
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En théorie, cette indexation doit faire baisser radicalement la note des patients outre-Atlantique. Sauf qu’avec une telle politique, une partie des profits des laboratoires s’éroderait, et avec eux les importants investissements, les créations d’emplois sur le sol américain ainsi que les contributions fiscales à l’économie locale qui en découlent, ce que redoute Washington. C’est pourquoi le gouvernement américain pèse de tout son poids pour que les pays du panel augmentent leurs prix.

Lors d’un discours de Donald Trump consacré au prix des médicaments, à la Maison Blanche, à Washington, le 6 novembre 2025. ANDREW HARNIK/GETTY IMAGES VIA AFP
Dans cette croisade, il peut compter sur l’aide des laboratoires. Ces derniers mois, ils ont, eux aussi, accru leur pression, soulignant que sans évolution à la hausse ils n’auraient d’autre choix que de retarder, voire de ne pas commercialiser, leurs prochaines innovations sur les marchés du Vieux Continent, privant ainsi les malades de traitements potentiellement vitaux. « Faut-il baisser les prix américains aux niveaux français ou cesser de fournir la France ? Il faut cesser de fournir la France », résumait, le 13 janvier, Albert Bourla, le PDG de Pfizer, lors d’une intervention dans le cadre de la J.P. Morgan Healthcare Conference à San Francisco (Californie).
Accords de performance
Jusqu’à présent, les pays de l’Union européenne (UE), contraints budgétairement, n’ont pas fléchi. « Personne n’aime se sentir acculé », réagit Yannis Natsis, le directeur de la Plateforme européenne d’assurance sociale, l’association regroupant les sécurités sociales du continent, qui observe que les récentes déclarations des patrons de laboratoire « nuisent à un dialogue sain » avec les assureurs santé. « L’Europe reste un marché prévisible, important et rentable pour ces entreprises. Si elles choisissent de ne pas commercialiser leurs produits en Europe, il s’agira de décisions commerciales, et elles devront en répondre devant les patients européens », poursuit-il.
Les lignes pourraient toutefois bouger. En France, l’année 2026 doit marquer le renouvellement de l’accord-cadre entre le Comité économique des produits de santé, organisme interministériel placé sous l’autorité conjointe des ministres chargés de la santé, de la sécurité sociale et de l’économie, et les entreprises du médicament. Les discussions, qui ont débuté mi-février, seront décisives car le texte doit fixer les règles du jeu pour plusieurs années en matière de formation et d’évolution des prix des médicaments.
« Payer les médicaments systématiquement plus cher n’est pas ce que l’on souhaite », indiquait, le 26 janvier dans un entretien aux Echos, Virginie Beaumeunier, la présidente du comité, précisant toutefois qu’« il faut être pragmatique »compte tenu de l’environnement international. « C’est-à-dire éventuellement accorder des prix plus élevés à l’entrée sur le marché. A condition que ce soit pour des produits dont on a vraiment besoin, c’est-à-dire qui apportent un plus sur le plan thérapeutique ou qui sont fabriqués en France ou en Europe », poursuivait-elle. In fine, remarque Thomas Rapp, professeur de sciences économiques à l’université Paris Cité, « ce nouveau contexte mondial pose le besoin de remettre, plus qu’auparavant, la question de l’efficience au cœur de la négociation du prix des médicaments. Aujourd’hui, il existe déjà une évaluation médico-économique des produits de santé, mais ses résultats ne sont pas assez pris en compte dans la fixation des prix ».
A cet égard, avance le chercheur, le Comité économique des produits de santé pourrait étudier la mise en place d’accords de performance.
Ce dispositif consisterait à accorder à leur lancement, des tarifs plus élevés aux médicaments présumés innovants en intégrant une clause de remboursement ou de baisse de prix si les effets en vie réelle du traitement, c’est-à-dire une fois mis sur le marché, ne sont pas conformes aux attentes initiales.
Une autre piste, pour stimuler l’attractivité de l’Hexagone et éviter que les laboratoires pharmaceutiques ne renoncent à y commercialiser leurs produits, serait de conditionner une valorisation des prix à des engagements de production souveraine en France ou en Europe.
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Paris, estime M. Rapp, aurait par ailleurs tout intérêt à envisager des négociations conjointes sur les prix des médicaments innovants avec l’Allemagne, le Danemark et l’Italie, les autres pays de l’UE ciblés par la politique américaine de la nation la plus favorisée, afin d’en contrer les effets. « Seule, la France ne représente que 3,5 % du marché mondial des médicaments. Ensemble, leur poids pour négocier avec les laboratoires serait bien plus important. Ce sujet devrait être une priorité d’Emmanuel Macron, notamment dans le cadre de sa présidence du G7, car il s’agit d’un enjeu majeur et très concret : aurons-nous encore accès aux traitements innovants de demain ? », remarque-t-il.
De fait, les Etats-Unis n’ont pas entièrement épuisé leur arsenal de persuasion. Ils pourraient lancer une enquête « section 301 ». Cet outil permet à Washington de sanctionner des pratiques commerciales jugées injustes ou discriminatoires, notamment par l’imposition de droits de douane punitifs à l’égard du pays visé par l’enquête.
« Raisonnement simpliste »
Dans cet affrontement, une question demeure : l’argument central évoqué par M. Trump et les laboratoires pharmaceutiques pour réclamer des hausses de prix est-il fondé ? Les malades européens ne sont-ils que des profiteurs, « passagers clandestins » d’une innovation financée par les Américains dont ils refusent d’assumer le coût ?
En raison de leurs prix élevés, les Etats-Unis concentrent effectivement la majorité des revenus du secteur. En 2024, l’Amérique du Nord représentait 54,8 % des 1 414 milliards d’euros de ventes mondiales de médicaments sur ordonnance, contre 22,7 % pour le continent européen. Et, selon certaines études académiques, cet écart serait encore plus important en matière de profits, le gouvernement américain affirmant que le pays assure à lui seul 70 % des bénéfices engrangés.
« Sauf que ce raisonnement est simpliste. Prenons l’exemple du vaccin contre le Covid-19 commercialisé par Pfizer : le développement a été fait par BioNTech, une biotech allemande, mais à qui a-t-il le plus bénéficié ? A l’américain Pfizer. En outre, il ne faut pas oublier que ces bénéfices servent très largement à rémunérer les actionnaires, majoritairement américains, à travers de généreux dividendes et des rachats d’actions», observe Nathalie Coutinet, maîtresse de conférences en sciences économiques à l’université Sorbonne-Paris Nord.
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Plus largement, l’écosystème pharmaceutique ne se résume pas aux seuls investissements des groupes pharmaceutiques, même si ceux-ci sont très importants. Il repose aussi sur tout un tissu de biotechs à travers le monde. Ces jeunes pousses, qui constituent l’un des viviers de l’innovation sur lequel s’appuient les grands laboratoires pour garnir leurs portefeuilles de médicaments, ont des sources de financement diverses, combinant souvent des fonds privés et publics. En France, par exemple, le crédit d’impôt recherche représente « en moyenne entre 20 et 30 % des dépenses d’exploitation totales des entreprises » de la filière, notait l’association professionnelle France Biotech dans une étude publiée en septembre 2025.

Lars Fruergaard Jorgensen, alors PDG de Novo Nordisk (Ozempic et Wegovy), devant la commission sénatoriale américaine de la santé, au Capitole, à Washington, le 24 septembre 2024. SAUL LOEB/AFP
Surtout, la recherche publique joue un rôle crucial. C’est elle, la plupart du temps, qui va poser, en amont, les jalons nécessaires à l’élaboration de nouveaux médicaments. « Cette innovation publique est ensuite bien souvent transférée à des industriels ou à des biotechs, parce que les équipes académiques n’ont généralement pas les moyens financiers ni les expertises nécessaires pour conduire le développement clinique du médicament jusqu’à sa mise sur le marché », explique Marc Lefrançois, associé chez CMI Stratégies.
Or, cette recherche académique, même si les Etats-Unis y tiennent une place majeure grâce à l’important budget des National Institutes of Health, est aussi mondiale. Ainsi, le Keytruda du laboratoire américain MSD, anticancéreux le plus vendu au monde, aurait difficilement vu le jour sans les travaux, entre autres, de l’immunologiste japonais et Prix Nobel de médecine Tasuku Honjo à l’université de Kyoto (Japon). De même, le sémaglutide, molécule à l’origine de l’antidiabétique Ozempic et du médicament antiobésité Wegovy, vendus par Novo Nordisk, n’aurait pu être conçu par le laboratoire danois sans les recherches menées, notamment, à l’université de Copenhague par le Danois Jens Juul Holst. Ce dernier n’est que l’un des nombreux exemples attestant de la contribution de la recherche publique européenne à l’innovation thérapeutique.
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Le financement de l’innovation repose ainsi sur un millefeuille mondial où s’entremêlent des investissements privés et publics, mais aussi des aides d’Etat, au travers de subventions ou d’incitations par le biais de dispositifs fiscaux ou réglementaires.
Dans ce paysage complexe, l’affirmation selon laquelle l’Europe profiterait des Etats-Unis se nuance. Au fond, constate Théo Bourgeron, maître de conférences en sciences sociales et politiques à l’université d’Edimbourg (Royaume-Uni) et coauteur de l’ouvrage Peak Pharma (Oxford University Press, 2025, non traduit), « si tant est que l’Europe devait contribuer davantage à l’innovation médicale mondiale, cela devrait passer par une augmentation des budgets dans la recherche publique plutôt que par une hausse des prix des médicaments », soulignant que la cherté des traitements outre-Atlantique « n’est pas la faute des Européens » mais la conséquence des choix politiques des dernières décennies aux Etats-Unis. « C’est l’un des seuls pays développés à avoir opté pour un système de santé reposant principalement sur des assurances privées, avec un mode de fixation des prix structurellement inflationniste, et c’est aujourd’hui le seul à payer aussi cher les médicaments », note-t-il.
