« La tentation d’une violence politique caractéristique des droites extrêmes s’amplifie dans les campagnes françaises »
Chronique
Le mouvement MAGA de Donald Trump trouve en France un écho particulier auprès d’acteurs de l’agriculture, comme vient encore de le rappeler la virulence des critiques contre la nomination d’une ancienne cadre écologiste à l’Office français de la biodiversité, rappelle dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».
Publié le 08 février 2026 à 04h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/08/la-tentation-d-une-violence-politique-caracteristique-des-droites-extremes-s-amplifie-dans-les-campagnes-francaises_6665834_3232.html
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« Make Agriculture Great Again. » En creux, c’était le mot d’ordre d’un événement organisé, lundi 2 février, au Sénat par l’Observatoire du déclin agricole et pour l’autosuffisance, en présence de parlementaires, de communicants, d’acteurs de l’agriculture et de leur ministre, Annie Genevard. Il s’agissait, lit-on dans le communiqué des organisateurs, de lutter contre les normes et la concurrence déloyale pour lancer la « reconquête durable de l’autosuffisance alimentaire » et « renouer avec le mot produire », retrouver la prospérité d’un passé mythique et mettre à bas tous les obstacles sur le chemin de cette reconquête.
Si certains objectifs poursuivis sont largement consensuels dans le monde agricole et la société – en particulier lutter contre la mise en concurrence avec des importations soumises à des réglementations sociales, sanitaires et environnementales laxistes –, d’autres se heurtent frontalement à des réalités incontestables.
Ecroulement de la biodiversité, pollution quasi généralisée de l’eau potable par les intrants et les effluents agricoles, dégradation de la qualité des sols et aridification de certains territoires, progression des maladies chroniques : continuer « comme avant » ne se ferait qu’au prix de dégâts de plus en plus insoutenables.
A bien des égards, le « Drill, baby, drill ! » (« fore, bébé, fore ! ») scandé par les partisans de Donald Trump trouve un écho particulier en France, avec cette différence que, à l’inverse des Etats-Unis, l’Hexagone n’est pas une puissance pétrolière mais agricole. Les analogies entre le MAGA (Make America Great Again) du président américain et son pendant français sont nombreuses. On y retrouve cet âge d’or mythique à reconquérir et ce même déni de la réalité scientifique, mais aussi le même style de propagande : instrumentalisation de la détresse d’un groupe social au profit d’une minorité, rhétorique polarisante du « eux contre nous » (écologistes contre producteurs, urbains contre ruraux), etc.
Inversion du réel
Quant aux slogans, ils se dégonflent bien vite devant le simple examen des faits et procèdent souvent de la même inversion orwellienne du réel. Il y a aussi peu de sens à promettre la prospérité de l’économie américaine tout en expulsant des centaines de milliers de travailleurs étrangers qu’à promettre en France l’« autosuffisance alimentaire » par le renforcement d’un modèle intensif qui dépend d’engrais minéraux importés à 95 % – en particulier de Russie et de Biélorussie – et où l’élevage repose sur des protéines de soja importées à près de 50 %. On savait que « la guerre, c’est la paix », on sait désormais que « la dépendance, c’est l’autosuffisance ».
Il est probable qu’une majorité d’agriculteurs ne se reconnaissent pas dans ce « MAGA » à la française. L’enquête du cercle de réflexion Shift Project menée en 2024 auprès de plus de 7 500 exploitants avait montré que 75 % des enquêtés s’inquiétaient des effets des pesticides sur leur santé et que plus de 80 % étaient prêts à s’engager dans la transition pour peu que des contreparties le leur permettent. Enfin, 87 % se sentaient mal représentés dans le débat public, sans doute conscients d’être pris en otage par des intérêts économiques qui les dépassent.
Depuis la percée de la Coordination rurale, proche du Rassemblement national, aux élections agricoles de février 2025, il n’en reste pas moins que la tentation d’une violence politique, verbale ou physique, caractéristique des droites extrêmes, s’amplifie dans les campagnes françaises. C’est, toutes proportions gardées, une autre analogie avec ce qui se produit outre-Atlantique.
Dernier épisode en date, la nomination d’une ancienne cadre écologiste et ex-patronne d’Eau de Paris, Anne Le Strat, au poste de directrice générale déléguée à l’Office français de la biodiversité (OFB). Des déclarations incendiaires et des contrevérités visant l’intéressée ont aussitôt été relayées par des parlementaires de droite ou des dirigeants syndicaux – elle militerait pour « la décroissance et la désobéissance civile » et elle serait une « bombe comme celle de Hiroshima sur l’agriculture française ».
Agressions violentes
Dans la Vienne, le Loiret ou dans les Landes, les sièges de l’OFB ont été dégradés la semaine du 2 février et Anne Le Strat affronte depuis fin janvier une intense campagne de dénigrements, d’insultes et de menaces de mort. Mais il aura suffi d’une simple déclaration de syndicalistes agricoles pour que Matignon saisisse trois inspections générales d’une enquête sur le recrutement de l’intéressée, validant de facto la possibilité qu’il puisse y avoir des délits d’opinion parmi les agents de l’Etat.
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Cette réaction pose d’autant plus question que ce ne sont plus seulement des infrastructures qui sont dégradées ou détruites : écologistes, journalistes, élus locaux et agents de l’Etat sont de plus en plus souvent pris à partie et/ou molestés par des agriculteurs. En novembre 2025, le président de la Coordination rurale expliquait qu’il fallait « faire la peau aux écolos ». Pour le média en ligne Bon pote, France Nature Environnement a recensé, en décembre 2025, 61 agressions violentes de ses militants depuis 2015, dont près de la moitié au cours des trois dernières années. De son côté, le Syndicat national de l’environnement (SNE-FSU) relève, depuis 2023, pas moins de 85 cas de violences graves visant des agents de l’OFB, généralement du fait des principaux syndicats agricoles. Dans l’écrasante majorité des situations, il ne se passe rien.

Le philosophe slovène Slavoj Zizek observe que la déliquescence de l’Etat de droit passe souvent par des situations où la loi n’est plus guère qu’une façade symbolique, où l’Etat garantit, sans le dire, à certains groupes sociaux un régime d’exception et où, les concernant, la règle de droit est comme « suspendue ». Toutes proportions gardées, c’est une autre analogie entre le MAGA de Donald Trump et le « Make Agriculture Great Again » tricolore.