Euthanasie : vous avez dit consensus ?
06 mars 2026 https://www.jim.fr/viewarticle/euthanasie-vous-avez-dit-consensus-2026a10006zn?ecd=wnl_all_260307_jim_jim-plus_
L’Assemblée nationale a adopté la semaine dernière en seconde lecture la proposition de loi sur l’aide à mourir, à l’issue de débats dont les hésitations et revirements, notamment sur la création de délits d’entrave et d’incitation ont révélé qu’au-delà du consensus apparent, le sujet est bien plus complexe et discuté.
Fissure politique
Politiquement, d’ailleurs, le consensus ne cesse de se fissurer. Le rejet par le Sénat de la loi sur la fin de vie en janvier avait déjà été un signal marquant. Les résultats du scrutin la semaine dernière au Palais Bourbon comportent également des indices importants de divergence. Ainsi, comme le rappelait dans son éditorial sur CNews la journaliste Charlotte d’Ornellas, vingt-sept députés de plus ont voté contre le texte par rapport à juin dernier. Plus encore, quand 80 % des députés se prononçaient en 2021 en faveur du droit à l’aide à mourir, ils ne sont aujourd’hui plus que 53 %. Un constat que partage Dominique Reynié, directeur du think tank du Fondapol, d’inspiration libérale. « Notons que, si l’on calcule le résultat sur l’ensemble des députés inscrits, c’est-à-dire 577, ce qui permet de prendre en compte les 16 députés absents le jour du vote, la proposition de loi « fin de vie » a été adoptée en première lecture par 52,8 % des députés. On voit le contraste saisissant entre l’étroitesse de ce résultat et l’extrême gravité de l’enjeu », remarque-t-il. Pour Charlotte d’Ornellas, l’aveu de ce difficile consensus se lit dans la neutralisation des termes, avec la mise à l’écart notamment des mots « euthanasie » ou « suicide assisté ». « On invisibilise la réalité pour qu’elle reste consensuelle » assène-t-elle.
Majorité sans appel et au-delà des clivages politiques
Mais on le sait, la classe politique n’est pas toujours un parfait reflet de l’opinion publique. Au sein de cette dernière, l’adhésion apparaît bien plus large. Sondage après sondage, les Français disent majoritairement leur accord quant à une loi permettant aux personnes le souhaitant de pouvoir être euthanasiées. Dernière en date, une enquête de l’IFOP signalait une adhésion à 87 % des Français au principe de la légalisation de l’euthanasie et à 84 % à la proposition de loi dans sa version actuelle, c’est-à-dire si les critères d’affection grave et incurable, phase avancée, souffrance insupportable et demande explicite sont respectés. C’est au nom de cette large majorité, sans cesse répétée, qui dépasse clairement les clivages politiques (alors que dans l’hémicycle ces derniers restent relativement bien marqués) que de nombreuses associations déplorent le retard de la France.
Des convictions ou le doute éclairé
Est-ce à dire que les Français ne partagent pas du tout les hésitations qui ont vu les députés revenir à plusieurs reprises sur certaines dispositions phares ? Est-ce à dire que certains ne nourrissent pas la crainte que les plus fragiles, les plus pauvres ne soient conduits à voir dans l’euthanasie une forme de solution ? Pas si sûr. Depuis toujours, les analyses parallèles soulignent que si l’idée de permettre l’euthanasie des personnes en fin vie, connaissant des souffrances intolérables et la souhaitant, fait quasiment l’unanimité, la volonté de voir protéger la vie et le rappel de la nécessité de solides garde-fous sont également largement ancrés.
Dès 2011, le Dr Véronique Fournier qui était alors directrice du centre d’éthique clinique (CEC) de l’hôpital Cochin avait révélé à travers une enquête auprès de 167 personnes âgées de plus de 75 ans que ces derniers étaient bien plus attentifs à la qualité de leur fin de vie qu’à la possibilité de demander l’euthanasie. « La préoccupation la plus forte de tous ceux que nous avons rencontrés concerne le sens de la vie qui reste et non le sens de la mort », analysait le Dr Fournier (qui aujourd’hui cependant se déclare largement favorable à l’adoption d’une loi en France).
D’autres expériences montrent également comment au-delà de l’adhésion de principe, les enjeux réels (quid de l’accès aux soins palliatifs, de la souffrance psychique, de l’intervention des psychiatres ?) sont toujours appréhendés avec plus de nuances et de doutes. Dans Sud-Ouest, le Dr Bernard Paternostre, médecin dans le service de soins palliatifs du CHU de Bordeaux évoque comment la position de ses étudiants peut être bouleversée par une meilleure connaissance de certaines questions. Il indique commencer chaque session avec ses nouveaux étudiants par un sondage : « Voilà la question posée : ‘‘Si vous êtes atteints d’une maladie incurable, que vos souffrances ne peuvent être soulagées, êtes-vous pour ou contre l’aide à mourir ?’’ » détaille-t-il. La réponse est sans appel : 95 % se déclarent favorables. Cependant, « à la fin du cours, après un échange durant lequel j’explique les pratiques palliatives et sédatives partielles, transitoires, profondes, je sonde à nouveau les étudiants : ‘‘Si vous aviez une maladie non guérissable, seriez-vous d’accord pour des soins palliatifs, un accompagnement de vos proches, une sédation transitoire, une sédation profonde maintenue jusqu’au décès, ou un acte d’euthanasie ?’’ Les réponses divergent, se modulent, se complexifient. Moins de 50 % souhaitent alors l’euthanasie », affirme-t-il.
L’euthanasie, oui mais pas sans une solide appréciation médicale et psychiatrique
Cette ambivalence se retrouve également dans les résultats de l’enquête menée par Opinion Way récemment et largement commentée par la Fondapol. Cette étude a consisté à aller au-delà du symbolique « pour ou contre » l’euthanasie et le suicide assisté, afin de recueillir le sentiment des Français sur de nombreux sujets annexes. On découvre ainsi que 50 % des Français considèrent qu’il faut d’abord proposer des soins palliatifs sur tout le territoire avant d’envisager l’introduction d’un droit à l’aide à mourir (vs 48 % qui sont contre). Il apparaît également que face à un proche gravement malade, 52 % des Français souhaiteraient qu’il bénéficie des soins palliatifs (52 %) plutôt que d’une euthanasie (vs 38 %). Ces résultats n’invalident nullement l’adhésion majoritaire au droit à mourir que retrouvent de nombreux sondages, le désir largement partagé que sorte de l’illégalité les pratiques d’euthanasie, mais ils mettent néanmoins en lumière un décalage entre une position de principe et la persistance de confusions et de limites personnelles. Plus remarquables encore sont les résultats aux interrogations concernant les « garde fous » qui suggèrent une véritable volonté de protection. Ainsi, « les trois quarts (73 %) des personnes interrogées souhaitent que la proposition de loi rende obligatoire l’avis d’un psychiatre en cas de doute sur les capacités de discernement de la personne qui demande l’euthanasie ou le suicide assisté » relève la Fondapol. De la même manière, alors qu’en l’état actuel du texte, le second médecin qui doit être consulté dans le processus n’a pas l’obligation d’examiner le patient, « la majorité (57 %) des personnes interrogées jugent cette disposition inadaptée (contre, 33 % ; et 10 % de « sans réponse ») ».
Pourquoi ces fêlures ne sont-elles pas plus souvent exposées ? Pourquoi le consensus semble-t-il univoque dans les commentaires des médias ? Sans doute en raison des « implicites » qui sous-tendent ce qui est présenté comme une « évidence », rappelés sur le site Atlantico par Benoît Desavoye, responsable du plaidoyer à la Fondation Jérôme Lejeune. « L’argument central des partisans de l’euthanasie tient en quelques mots : liberté, dignité, compassion. Qui pourrait s’y opposer ? (…) La liberté suppose des conditions qui la rendent possible. Dans un contexte de pénurie de soins palliatifs, de solitude croissante des personnes âgées, d’économies budgétaires sur la dépendance, parler de « libre choix » relève de l’euphémisme (…). Qui définit ce qu’est une vie digne ? Le discours dominant suggère que certaines existences, diminuées, dépendantes, souffrantes, seraient indignes d’être vécues. Mais cette conception de la dignité conditionnelle est précisément ce que contestent les personnes handicapées, les professionnels des soins palliatifs, et tous ceux qui accompagnent la vulnérabilité au quotidien. La dignité n’est pas une qualité que l’on perd avec l’autonomie. La compassion. Répondre à la souffrance par la mort, est-ce de la compassion ou un aveu d’échec ? » interroge-t-il avant de conclure : « les mots qui justifient l’euthanasie ne résistent pas à l’examen. Ils fonctionnent comme des slogans, pas comme des arguments ».
Un consensus qui fait l’économie des considérations économiques
Si les convictions et positions de la Fondation Jérôme Lejeune sur d’autres sujets (comme l’avortement) conduiront beaucoup à refuser d’entendre le discours de Benoît Desavoye, au-delà de lui d’autres semblent également partager l’idée que le consensus apparent est servi par différents non-dits. Ces derniers notamment constituent un point de rupture pour certaines personnes proches de la gauche. Traditionnellement et en tout cas dans l’hémicycle, cette dernière est considérée comme plus favorable à l’euthanasie. Mais des dissensions se sont exprimées, comme dans les colonnes de l’Humanité où une tribune publiée par le collectif Jusqu’au Bout Solidaire et signée par quelques soignants estimait que la « gauche devait s’opposer à une loi validiste et antisociale ». Dans ces argumentations, est remise en cause l’idée habituellement communément admise et donc pas toujours forcément étayée que l’euthanasie serait forcément progressiste. L’exclusion potentielle des personnes handicapées ou des plus pauvres est par exemple redoutée. On retrouve cette crainte dans le sondage d’Opinion Way : « la majorité des 18-24 ans (55 %) redoutent une extension de l’euthanasie et du suicide assisté aux personnes les plus pauvres, de même que 60 % des proches de La France Insoumise » décrit la Fondapol. Cette trop rare prise en considération des implicites économiques a également été au cœur de la réaction du Dr Jérôme Marty(président de l’Union française pour une médecine libérale) sur X. « Parce qu’en France les politiques de santé sont entièrement priorisées vers l’économie, il va s’ouvrir un risque immense : la capitalisation sur la mort de l’autre… (…) La santé ici, n’est regardée par les responsables politiques aux affaires que sous l’angle économique. Alors je le dis ici, cette pensée salace qui vise à comptabiliser et projeter les économies engendrées par le départ favorisé des uns ou des autres, cachée, sera en fait l’éléphant dans la pièce. Je suis médecin, je m’occupe de patients en soins palliatifs, je sais le manque de moyen, je sais qu’il faudrait 10 milliards pour une offre égalitaire et de qualité sur tout le territoire (…). On usera de la loi sur « l’aide à mourir » et on proposera cela sous « bonne conscience » loin des cas particuliers pour lesquels à l’évidence il faut légiférer, et cela me glace. (…) Je suis médecin, je sais la souffrance de patients atteints de pathologies dont ils connaissent la dégradation et l’issue inévitable, je sais la nécessité de légiférer, mais je sais aussi qu’il ne peut y avoir de loi pour remplacer l’incapacité à faire et je sais l’urgence à financer et développer soins et équipes de soins palliatifs afin de donner à toutes et tous, partout, des soins de qualité, un accompagnement digne et humain, et une médecine qui arrive à ré-éclairer la pénombre. Parce qu’effacer la douleur physique et psychique, donner du temps humain est au centre du soin et ce temps et ces moyens sont aujourd’hui et seront demain encore, volés aux malades. Oui cela me glace de voir certains pousser une loi sous couvert d’humanité et de France en retard et déjà compter les économies engendrées par l’institutionnalisation du départ » déplore-t-il.
On le voit dans le discours de Jérôme Marty, l’importance de légiférer n’est nullement niée et ce rappel fait écho au fameux accord majoritaire qui se dégage non seulement des sondages mais aussi des multiples témoignages relayés par les médias. Mais il apparaît également qu’à force de mettre en avant cet unanimisme sans en interroger les limites, les défiances, les interrogations, on pourrait construire les conditions de dérives, que l’on peut constater dans certains pays et qui dans une société traversée de si nombreuses fêlures ne pourraient que davantage fragiliser le fameux désir de consensus.
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