JO 2026 : la neige artificielle, un fardeau écologique
Les Jeux de Milan-Cortina ne font pas exception : le recours à l’enneigement artificiel y sera quasi systématique. Cette technologie, qui requiert beaucoup d’eau et d’énergie, a nécessité des aménagements importants, critiqués par les défenseurs de l’environnement et des scientifiques.

La démesure s’est invitée dans un coin de paradis. A Livigno, l’église Santa Maria Nascente en imposait depuis des siècles aux chalets traditionnels, anciennes fermes, restaurants et petites boutiques. Son harmonie architecturale préservait l’authenticité de ce gros bourg, aux confins de l’Italie et de la Suisse, surnommé « le Petit Tibet », à cause de ses hivers rigoureux à 1 800 mètres d’altitude.
Avec les Jeux olympiques (JO) de Milan-Cortina – du 6 au 22 février –, le bel équilibre a été rompu. Une structurede fer de 55 mètres de haut et 180 mètres de long, au-dessus de laquelle les athlètes vont défier la pesanteur terrestre, s’est invitée à l’entrée du village le temps des compétitions. Cette rampe, baptisée « Big Air », permettra les épreuves très spectaculaires de ski et de snowboard acrobatique. L’édifice n’est pas la seule nouveauté dans cette station où 26 titres seront attribués, tous en lien avec des disciplines spectaculaires de snowboard et de freestyle. Et autant la rampe est provisoire, autant d’autres aménagements laisseront une empreinte plus profonde.
Comme la démesure appelle la démesure, 100 000 mètres cubes de neige viennent d’être ajoutés dans la zone d’atterrissage des skieurs. Le 28 janvier, une pelle mécanique, perchée à 22 mètres, attendait de reprendre son travail de nivellement sur ce tas de poudre blanche que l’on aurait cru façonné par la main d’un géant.
Et ce n’est là qu’une toute petite fraction du 1,6 million de mètres cubes de neige qui ont été fabriqués pour rendre les épreuves possibles sur l’ensemble des sites des JO, malgré d’importantes chutes de neige. A Livigno, où 1 million de mètres cubes sont nécessaires, 700 000 ont dû être produits, soit l’équivalent de sept fois le volume de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Une « superproduction », que défend le « M. Neige » de la Fondation Milan-Cortina, Davide Cerato, et que déplorent les organisations de protection de l’environnement et un certain nombre de scientifiques spécialistes du sujet. D’autant que pour Carmen de Jong, géographe à l’université de Strasbourg, ces données sont très sous-estimées. D’après ses calculs, en incluant les paralympiques, c’est « plutôt autour de 2 millions de mètres cubes d’eau qui vont être utilisés au total ».
Neige sur mesure
Pour Vanda Bonardo, présidente de la branche italienne de la Commission internationale pour la protection des Alpes, il convient d’abord d’interroger le premier paradoxe, « le fait de vouloir des jeux de neige, à une époque où la neige fait défaut ». Une anomalie de départ « qui nous conduit à devoir célébrer l’événement sportif le plus lié à l’idée de nature et de froid, en produisant artificiellement ce qui devrait être son fondement naturel ». Une anomalie qui n’est pas nouvelle, puisque la neige artificielle, utilisée pour la première fois aux Jeux d’hiver de 1980, à Lake Placid (Etat de New York), monte depuis lors en puissance, au point que l’édition de Pékin, en 2022, a été la première à s’appuyer presque entièrement dessus.
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D’ailleurs, le débat sur la neige artificielle n’existe plus vraiment dans cette superproduction où il est contractuel d’offrir à chaque athlète les mêmes conditions d’épreuve, donc de miser sur des pistes façonnées par une neige sur mesure, la plus stable possible. Un aménagement qui a un coût non négligeable : selon nos calculs, plus de 3 millions d’euros ont été dépensés pour la simple transformation d’eau en neige pour cette édition.
Mais le coût total de l’enneigement, incluant l’acquisition des canons et la construction des retenues, sera loin de tenir dans le budget de 22 millions d’euros prévu par l’organisation, puisque la seule retenue aménagée au-dessus du village de Livigno a nécessité, à elle seule, 21 millions d’euros.

La neige de culture, c’est la grande affaire de Davide Cerato. Lunettes de ski sur le front et sonnerie de téléphone qui s’échappe sans trêve de sa poche, le responsable du pôle de la Valteline (Bormio et Livigno) se dit satisfait que « toute la neige nécessaire à la qualité et à l’équité des courses jusqu’à fin février » soit « prête ». Celui qui a été par deux fois conseiller technique pour des JO, à Sotchi (Russie) en 2014 et à Pékin en 2022, estime qu’« il faudra peut-être en refaire un peu pour les épreuves paralympiques, mais pas avant ». Hormis « la cosmétique » – la couche de surface.
Cet Italien des Dolomites aime la neige, la vitesse et les sports spectaculaires. « Rendre cela possible » est l’une de ses motivations, comme il le rappelle sous des photos de glisse acrobatique sur son compte Facebook. Conscient des critiques sur le gaspillage de ressources naturelles, il milite pour que l’or blanc qu’il fabrique ne soit plus qualifié de « neige artificielle », mais de « neige technique », interrogeant, au passage, « où est l’artificialité d’un produit fabriqué avec du froid et de l’eau » ? Même si Davide Cerato le qualifie d’« extrêmement performant », le « système » dont il dispose dans la Valteline a besoin de 0,7 kilowattheure d’électricité pour produire 1 mètre cube de neige, et de beaucoup d’eau : en moyenne 1 mètre cube pour obtenir 2 mètres cubes de flocons. Et comme l’eau est une denrée rare dans les écosystèmes montagneux, trois réserves collinaires ont dû être spécifiquement creusées pour ces Jeux.
« Ces réservoirs seront utilisés pour d’autres championnats et Coupes du monde après les Jeux, mais leur nécessité pour le tourisme hivernal classique n’est absolument pas démontrée, estime Carmen de Jong, spécialiste du sujet. Ces structures ont donc été construites pour deux semaines de compétition, pour quelques centaines d’athlètes, au mépris des équilibres naturels en eau des zones concernées. »
L’équivalent de 160 piscines olympiques
Au-dessus de Bormio, la retenue peut emmagasiner 88 000 mètres cubes d’eau ; à Anterselva, une plus modeste, de 31 500 mètres iuuucubes, a été aménagée pour le biathlon et, surtout, l’une des plus grandes d’Europe surplombe désormais Livigno. Là, à 2 600 mètres d’altitude, un réservoir de 203 000 mètres cubes capte depuis novembre 2025 les eaux du secteur. Mais cette bassine n’a pas suffi, « d’autant qu’elle a été creusée trop tard pour avoir le temps de se remplir », déplore la chercheuse.
Là encore, Carmen de Jong ne juge pas les ponctions indolores dans cette rivière, principale ressource hydrique de Livigno, dont 98 % du débit est déjà destiné à l’hydroélectricité et qu’il a fallu équiper de centaines de points de captage pour alimenter les canons à neige. D’après les données officielles de l’Office fédéral de l’environnement suisse et les rapports hydrologiques italiens, la chercheuse alerte sur « la faiblesse du débit de ce cours d’eau ».
Davide Cerato dit avoir conscience de cet aléa et explique avoir « demandé aux barrages en amont d’opérer des lâchers d’eau en décembre, après avoir observé une baisse de son niveau ». Pour contrer les critiques d’opacité faites à l’endroit de la Fondation Milan-Cortina sur l’usage de l’eau, il montre l’application qui mesure en temps réel l’eau consommée et la neige fabriquée. Un compteur partagé avec la région Lombardie, l’entreprise chargée des constructions olympiques et la Fondation Milan-Cortina.
Mais, contrairement aux requêtes de nombreuses associations environnementales, ces informations ne sont pas publiques. Les ONG déplorent un manque de transparence des données sur les effets cumulatifs des différentes infrastructures, permettant de comprendre les impacts à moyen terme sur les écosystèmes et les nappes phréatiques. Ce que regrette également Silverio Lacedelli, ancien ingénieur des eaux et forêts de 75 ans, natif de Cortina d’Ampezzo.
Sur cet autre site des JO, la pression sur l’eau est importante, afin que la glace de la toute nouvelle piste de bobsleigh soit utilisable. L’eau de la rivière du village a d’abord été pompée, puis remontée pour fabriquer la glace, qui doit ensuite être maintenue à la bonne température grâce à des moteurs situés le long de la piste. « C’est l’équivalent de 7 000 réfrigérateurs fonctionnant portes ouvertes », selon une image et des calculs de l’ancien ingénieur.
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Présentés dans le dossier de candidature comme les Jeux d’hiver « les plus durables de l’histoire », un élément de langage repris à l’envi, ceux de Milan-Cortina contribuent eux aussi au réchauffement du climat… et donc à aggraver encore un peu ce manque de flocons.