Face à l’explosion des cancers, la France détourne le regard
La France : ses fromages, ses parfums, sa haute couture… et ses cancers. Notre pays a reçu en septembre dernier, via une étude publiée dans le Lancet, le titre peu envié de champion du monde de cette maladie. Les commentaires ont évoqué les expositions environnementales, mais surtout largement diffusé un discours culpabilisant sur les facteurs de risque – si vous avez un cancer, prenez-vous-en à vous-même. Bien évidemment, fumer, boire, manger n’importe quoi, négliger l’activité physique et se trouver en surpoids restent nocifs. Mais de nombreuses expositions évitables sont passées sous silence. Notamment un continent caché : les expositions professionnelles, qui touchent principalement les plus modestes. Le travail représente un cancérogène majeur et le cancer tue massivement plus les personnes défavorisées. Et tout est en place pour que l’invisibilisation continue.
publié le 22/02/2026 https://elucid.media/societe/face-a-l-explosion-des-cancers-la-france-detourne-le-regard
Par Ariane Denoyel

N.B. Sauf mention contraire, nos interlocuteurs déclarent n’avoir pas de conflits ou liens d’intérêts
Le 11 février, l’Assemblée nationale a débattu, sans vote, de la pétition contre la proposition de loi (PPL) du sénateur LR Laurent Duplomb, qui a récolté plus de deux millions de signatures en 2025. Le parlementaire a déposé le 30 janvier une nouvelle proposition, prévoyant toujours la réintroduction de l’acétamipride. Les néonicotinoïdes, dont fait partie cet insecticide, sont notamment soupçonnés de favoriser les cancers du foie. Une deuxième pétition a été lancée par les opposants à cette PPL. Parmi les organisations mobilisées pour manifester devant l’Assemblée le 11 janvier figurait le collectif Cancer colère, dont la fondatrice, Fleur Breteau, a déclaré que « le cancer est politique puisque les pouvoirs publics ont la possibilité de le prévenir et ne le font pas ».
Le cancer se trouve au premier rang des causes de décès en France (27 % des morts), devant les maladies cardiovasculaires. En termes de « taux d’incidence » – le nombre de cancers standardisé selon l’âge (1) pour 100 000 habitants – la France et Monaco font la course en tête (respectivement 389,4 et 491,3 cas).
D’autres estimations ne placent pas notre pays sur la première marche du « podium tumoral », mais dans les neuf premiers. Des variations à attribuer surtout aux différences de recueil des données, de méthodologie de leur traitement, ainsi qu’au fait que la France ne dispose pas d’un vrai registre national des cancers, mais extrapole les données rassemblées par la trentaine de registres locaux et les deux registres pédiatriques nationaux, couvrant environ un quart de la population. L’Institut national du Cancer (INCa), dont les limitations sont régulièrement soulevées par le collectif Cancer Rose et par le Formindep (également ici et là), proche de Prescrire, sera chargé d’instaurer un registre national – les décrets sont en attente.

L’incidence de la maladie varie fortement à travers l’Europe (2) ; ainsi, le risque d’être atteint d’un cancer est moitié plus important pour un résident français que pour un résident bulgare (3). Pour le cancer du sein, notre pays trône au sommet du palmarès. Notamment pour les femmes jeunes (moins de 40 ans), avec un taux standardisé de 21 pour 100 000, versus 10,8 en Allemagne et 10,3 en Bulgarie. Quant au taux de mortalité pour le cancer du sein dans la même tranche d’âge, il s’élève à 1,3 pour 100 000, à savoir 50 % de plus qu’en Espagne (0,93).
Quant aux hommes de moins de 60 ans, ils sont deux fois plus nombreux à succomber au cancer en France qu’en Suisse ou en Norvège (4).

Par ailleurs, plusieurs études (5) démontrent que les femmes d’un statut socio-économique élevé présentent un risque nettement supérieur (jusqu’à 92 %) d’être atteintes d’un cancer du sein. Idem pour les hommes par rapport au risque de cancer de la prostate. Difficile d’attribuer de telles disparités à des différences de comptage ou à « l’épaisseur du trait », pour reprendre une expression des statisticiens.
Près de la moitié (40 %) des décès par cancer dans le monde sont liés à 44 facteurs de risque incluant le tabagisme, l’alcool, l’obésité et l’alimentation déséquilibrée, lisait-on dans une étude. Les tumeurs du poumon, colorectales et du sein constitueraient ainsi le « fardeau » le plus évitable, suivi par le mésothéliome, le mélanome cutané, le larynx et l’œsophage. Après un doublement, à l’échelle globale, des cas de cancer entre 1990 et 2023 et une hausse de 74 % du nombre de décès liés (10,4 millions, hors mélanomes cutanés), l’étude du Lancet prévoit une explosion (+ 75 %) des décès liés à cette maladie d’ici 2050 (et + 61 % pour les cas de cancer diagnostiqués). L’INCa a déjà communiqué son analyse. Dans son panorama national des cancers 2023, on peut ainsi lire :
« L’augmentation du nombre de cancers est due dans une large mesure à l’évolution démographique de notre pays (accroissement et vieillissement de la population), mais aussi à l’augmentation du risque lié à nos comportements et à nos modes de vie. […] [Les évolutions] liées à l’exposition aux principaux facteurs de risque sont quant à elles en grande partie évitables. Ainsi, l’augmentation préoccupante du nombre de cancers du poumon chez la femme est la conséquence du développement du tabagisme. […]
Ces chiffres doivent conduire tout le monde à prendre sans tarder le virage de la prévention. Car on ne le dira jamais assez, près de la moitié des cancers pourraient être évités grâce aux changements de nos comportements et de nos modes de vie […]. Ce sont donc plus de 170 000 nouveaux cas de cancers que nous pourrions ainsi éviter chaque année dans notre pays. »
Suit, bien sûr, une incitation à participer aux dépistages, sans aucune mention des controverses scientifiques au sujet des mammographies.
Un discours bienveillant, mais des actes qui vont à l’encontre de l’intérêt public
« Les autorités sanitaires font semblant de confondre le dépistage, visant à une détection précoce, et la prévention, dont le but est d’éviter que le cancer se déclare », rappelle le Dr Alain Collomb, généraliste à la retraite, membre de l’Association Santé-Environnement France (ASEF) :
« Plus largement, on constate un manque flagrant de volonté politique de la part des autorités sanitaires pour prendre des mesures vis-à-vis des risques identifiés. Des organismes comme l’INCa et la Ligue contre le Cancer tendent à cacher la poussière sous le tapis. Le discours est bienveillant, mais les actes vont régulièrement à l’encontre de la santé publique : en France, le gouvernement affaiblit l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Dans l’UE, le projet de réforme dit “Omnibus VII” de la Commission européenne porte la suppression du réexamen régulier des autorisations de pesticides, dont l’impact délétère sur la santé humaine est connu. »
Sous le nouveau régime, quelque 90 % des substances actives bénéficieraient d’une autorisation illimitée dans le temps, empêchant toute prise en compte des nouvelles connaissances scientifiques sur leur dangerosité.
Des analyses comme celles du Centre international de recherche sur le cancerrésument les cancérogènes connus. « Penser globalement les facteurs causaux est primordial », affirmait en 2024 le toxicologue et président du Réseau Environnement-Santé, André Cicolella, à l’association des journalistes-écrivains pour la nature et l’écologie :
« La notion d’exposome devrait perfuser toutes les réflexions en considérant les facteurs toujours en interactions […] et en intégrant l’ensemble des expositions vécues sur la vie entière, voire sur plusieurs générations. Dans le seul champ de la pollution chimique, une liste de 920 substances [cancérogènes] a été publiée, en janvier 2024, par le fameux Silent Spring Institute [étasunien]. Donc 920 possibilités d’actions concrètes qu’il est possible de mener. »
L’exposome – la façon dont les expositions de tous ordres se cumulent et interagissent, voici précisément le sujet qu’a choisi l’interne en médecine générale Perrine Julien pour sa thèse :
« Certains polluants persistent dans l’environnement pendant des décennies et peuvent s’accumuler dans les tissus vivants et être transmis de la mère à l’enfant via le placenta ou le lait maternel (6). Il me semble que les autorités sanitaires devraient établir des consultations préconceptionnelles. Car sans être alarmistes, il faut qu’elles aident les couples à réaliser que notre environnement et nos modes de vie entraînent un fort impact sur les générations futures. »
La jeune femme reconnaît la dimension extrêmement anxiogène de l’état des lieux, du nombre de polluants auxquels on ne peut se soustraire : « Mais on peut limiter l’exposition, par exemple en ne se faisant pas poser de faux ongles et en évitant le vernis, en ne portant jamais de parfum à même la peau, en choisissant soigneusement ses crèmes de soin et l’eau qu’on boit… » Elle-même relate avoir éliminé la quasi-totalité des produits de sa salle de bains. « Ma thèse m’ouvre les yeux, me fait très peur ; je constate que les intérêts économiques empêchent une vraie prise de conscience, on peut trouver ça désespérant », conclut-elle.
Une inaction criminelle
Face à la fièvre, notre pays casse le thermomètre et détourne le regard. Il serait pourtant possible d’agir dès maintenant sur plusieurs causes identifiées : le travail de nuit des femmes, la pollution urbaine, les rayonnements ionisants, la contraception hormonale, l’âge tardif de la première grossesse… L’argument selon lequel il ne faut pas affoler la population paraît difficilement entendable – alors que la plupart des habitants du pays ont un proche touché par le cancer, c’est probablement plutôt l’inaction qui affole.
« Une étude parue en 2025 sur l’évolution de l’incidence des cancers entre 2000 et 2020 en France chez les jeunes (15-39 ans) a confirmé les observations des études américaines en 2024, à savoir une augmentation de certains cancers dans cette tranche d’âge, notamment certains lymphomes, cancers digestifs et glioblastomes (+ 7 %) », rapporte la Dre Leïla Gofti-Laroche, épidémiologiste et praticienne hospitalière dans une équipe AJA (adolescents et jeunes adultes atteints de cancer) au CHU de Grenoble. Dans son service, la « file active » de patients a augmenté de 30 % depuis 2022 – on ne peut pas affirmer que cela soit lié à une hausse de l’incidence locale.
Elle rappelle que toute survenue de cancer constitue un processus multifactoriel et insiste sur la nécessité de prudence dans l’interprétation de ces données, pour ne pas risquer d’en tirer de faux enseignements :
« Je m’inquiète d’avoir vu passer certains raccourcis dans la presse grand public, ainsi que des articles à destination des professionnels de santé, de qualité très médiocre, voire carrément fallacieux. Ainsi, une newsletter jouissant pourtant d’une bonne réputation a établi un lien entre consommation précoce d’alcool et survenue de cancers colorectaux chez de jeunes adultes, en se référant à une publication démontrant un tel lien… chez les plus de 60 ans. Agir pour limiter la consommation d’alcool chez les adolescents et très jeunes adultes constitue un objectif important de santé publique, certes, mais il ne faut pas raconter n’importe quoi à ce sujet en le présentant comme de la science. Surtout que cet article vante, comme par hasard, une molécule en cours de développement, et ne mentionne aucunement des facteurs de risques bien établis ou fortement suspectés : obésité, sédentarité, malbouffe, excès d’antibiotiques dans l’enfance, exposition à divers polluants, perturbation du microbiote, précarité sociale… »
« Il est urgent de mener des recherches rigoureuses »
Pour répondre sérieusement sur les causes des hausses de certains cancers, en particulier chez les jeunes, l’experte qualifie d’urgent le besoin de conduire des recherches rigoureuses, y compris sur les expositions multiples :
« Nous avons besoin de plus de moyens pour la recherche universitaire, de plus d’indépendance, et surtout de moins de “com”, de buzz et d’ingérences de toutes sortes – politiques, lobbys industriels, etc. D’ici là, continuer à autoriser des molécules de synthèse insuffisamment testées, ou dont on connaît le potentiel cancérogène dans l’environnement et l’alimentation reste parfaitement incompréhensible. »
Leïla Gofti-Laroche s’inquiète également des annonces relatives à la généralisation de la couverture territoriale des registres des cancers, qui se fera au prix du sacrifice de la méthodologie de référence, celle fondée sur la « remontée » et le contrôle rigoureux des données réelles des patients. Cette dernière serait remplacée par des modélisations statistiques plus contestables, qui risquent de déformer ou de masquer d’éventuels signaux, en les « diluant ». « Encore une fois, il s’agit d’une réforme d’affichage, qui vise surtout à réduire des coûts, au détriment de la rigueur et de la qualité scientifique des futurs travaux. » Le Dr Pierre Souvet, cardiologue, fondateur et président de l’Association Santé-environnement France (ASEF), abonde dans ce sens :
« Les registres ne doivent pas être que des outils d’enregistrement, mais des outils d’alerte, d’action, permettant de comprendre les variations des cancers à une échelle territoriale aussi fine que possible, pour distinguer les facteurs – socio-économiques, de difficultés d’accès aux soins, d’expositions environnementales – favorisant les cancers. Une récente étude du Lancetmontre que les pollutions sont la première cause de mortalité dans le monde devant le tabagisme actif et passif. L’enjeu de l’environnement dans les pathologies chroniques s’avère, lui aussi, essentiel. »
Les statistiques passeront à côté des « clusters »
Annie Thébaud-Mony, sociologue de la santé, directrice de recherche honoraire INSERM, chercheure associée aux GISCOP 93 et 84, complète : « Cette façon de procéder va noyer le poisson. D’autant que, contrairement à ceux d’autres pays, les registres français ne contiennent pas de données d’ordre professionnel ou résidentiel. C’est la meilleure façon de passer à côté des “clusters” de cas, comme ceux concentrés autour des anciennes mines d’uranium ou de cancers d’enfants comme à Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique). »
Disposer de suffisamment de registres ciblés permettrait de répondre à des questions essentielles, comme le possible lien entre l’accident de la centrale de Tchernobyl en 1986 et la fréquence accrue des cancers de la thyroïde. On sait que l’exposition à des quantités importantes de radiations ionisantes pendant l’enfance peut provoquer des cancers de la thyroïde. Après 1986, la fréquence de cette maladie a fortement augmenté chez les enfants et adolescents du Bélarus, d’Ukraine et de Russie.

Une étude a montré que 36 % des cancers de la thyroïde survenus à partir de 1958 chez les survivants des bombes atomiques larguées sur le Japon en 1945 résultaient de leur exposition à des radiations pendant l’enfance.
« En tout cas, certains groupes de population dans l’est de l’Hexagone et singulièrement en Corse ont pu recevoir des doses élevées à la thyroïde », affirme Bruno Chareyron, ingénieur en génie énergétique et nucléaire (7). Directeur du laboratoire de la CRIIRAD (Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité) de 1993 à 2023, il est actuellement conseiller scientifique de cette organisation, qui déplore régulièrement l’opacité et les lacunes des contrôles exercés sur ces rayonnements, comme dans le cas de la grave contamination par du césium 137 détectée cette année en Indonésie.
« Je ne prétends pas savoir pourquoi le nombre de cancers augmente en France, mais je voudrais attirer l’attention sur des sources d’exposition aux radiations auxquelles le public ne pense pas forcément », détaille-t-il. « Car l’exposition aux rayonnements ionisants fait partie des facteurs de risque de cancer et beaucoup reste à faire en matière de prévention pour limiter l’exposition de la population aux radiations. En particulier des plus jeunes, plus vulnérables. »
La population française, comme celle d’autres pays, est exposée de manière diffuse à des doses de radiation globalement faibles, mais qui peuvent entraîner des conséquences sanitaires : gaz radon dans les bâtiments, examens médicaux, engrais phosphatés contenant de l’uranium et exposition liée à la forte place du nucléaire – 57 réacteurs, 250 anciennes mines d’uranium.

Les expositions professionnelles complètement hors des radars
« Les expositions professionnelles sont hors champ pour la politique sanitaire en France, alors qu’on se trouve face à l’épidémie la plus grave que notre pays ait connue depuis les grandes épidémies infectieuses », poursuit Annie Thébaud-Mony. La lanceuse d’alerte a cosigné en 2021 un état des lieux alarmant sur les cancers professionnels. « La consommation d’alcool et de tabac baisse, mais votre cancer est encore de votre faute. » La chercheuse s’indigne que le mot « travail » ne figure ni dans l’article du Lancet, ni dans les médias qui ont repris l’info :
« C’est incroyable, alors qu’il existe un continent de risques industriels et chimiques professionnels, en croissance depuis 40 ans. Les cancérogènes se trouvent massivement présents dans de nombreux milieux de travail, même dans des bassins d’emplois très hétéroclites. En reconstituant les parcours professionnels de tous les nouveaux cas de cancers respiratoires ou hématologiques, les enquêtes GISCOP montrent, pour 80 à 90 % des patients, des polyexpositions habituelles sur des durées longues. Les premiers concernés, pour des cancers précoces notamment, sont les ouvriers et employés non qualifiés sous statut précaire, dans les secteurs de la maintenance, du nettoyage, de la chimie, du BTP, de l’agro-industrie. Les expositions des parents peuvent provoquer les cancers chez leurs enfants. »
L’exemple de l’amiante, banni en France en 1997, démontre qu’une volonté politique peut mener à l’interdiction d’un produit dangereux (8). Annie Thébaud-Mony est bien placée pour le savoir. Elle préside en effet l’association Henri-Pézerat, du nom d’un lanceur d’alerte français aujourd’hui décédé, qui s’est notamment battu pour faire reconnaître les dangers de ce minéral fibreux. L’amiante est un toxique dit « sans seuil », dangereux dès les plus faibles expositions. « Je vois régulièrement des dallages usés laissant apparaître la colle noire, également amiantée, utilisée lors de la pose. Ces sols dégradés sont nettoyés avec des monobrosses industrielles qui relarguent les poussières dans l’air ambiant. C’est extrêmement dangereux. Nous demandons l’interdiction de ces monobrosses sur les sols amiantés. »
Amiante : les diagnostics de l’Éducation nationale restent sous le boisseau
L’association Henri-Pézerat est très fréquemment saisie par des personnes et des collectifs sur cette question. Henri Pézerat avait milité, dès les années 1990, pour que le ministère de l’Éducation nationale lance un recensement des établissements contaminés. Ce qui n’a pas été fait. Actuellement, pour obtenir les « Diagnostics techniques amiante » (DTA), syndicats et associations de parents doivent solliciter la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA). La chercheuse dénonce :
« Je trouve délirant qu’il faille quasiment porter plainte pour que les pouvoirs publics appliquent les lois et pour obtenir des données qui devraient être publiques. Et inacceptable que les droits de retrait exercés par les personnels des écoles puissent se trouver requalifiés en jours de grève par l’Éducation nationale. Plus largement, l’affichage compte plus que la réalité des actions, et tous ces dysfonctionnements contribuent à vider la parole publique de sens et à la discréditer complètement ; aujourd’hui, sa valeur et sa portée me semblent inversement proportionnelles à l’urgence en matière de santé publique. Et cela a empiré depuis le Covid. »
Les engagements publics reniés les uns après les autres contribuent à ce discrédit. Malgré des engagements gouvernementaux de réduire de moitié le recours aux pesticides d’ici 2030, on ne voit pas les quantités déversées s’infléchir, au contraire – la France en utilise 60 000 tonnes par an…
Mais les experts interrogés s’accordent sur une tendance lourde, en France, à faire primer les intérêts industriels et agro-industriels sur la santé publique. « Autre exemple, à Notre-Dame-de-Paris, on a remis 400 tonnes de plomb, recontaminant tout l’environnement déjà très imprégné à la suite de l’incendie », assène Annie Thébaud-Mony. « Presque personne n’en a parlé. »
Une précarisation qui invisibilise les expositions et les travailleurs
Au fil des dernières décennies, la précarisation galopante du monde du travail a accentué l’invisibilisation de pans entiers de nombreuses activités. « Dans le nucléaire, sur tout le cycle du combustible, de l’extraction au retraitement, les personnels en travail temporaire, en sous-traitance, etc., ne sont pas couverts par les statuts relativement protecteurs d’EDF, du CEA, d’Orano, etc. », reprend Annie Thébaud-Mony :
« Concrètement, une fois épuisés et contaminés, ils disparaissent des radars. Or les relevés dosimétriques montrent que ces travailleurs non statutaires supportent 80 à 90 % des rayonnements ionisants dans le nucléaire. Si on ajoute les doses reçues lors de certains examens médicaux – radiologie, scanner, etc. – et celles auxquelles expose une partie des activités industrielles, cela chiffre vite… »
La CRIIRAD a rédigé un rapport sur l’exposition d’anciens employés du site de l’Île Longue (Finistère), qui fixaient les têtes radioactives sur les missiles. Leur encadrement leur assurait que c’était sans danger. « Sur les 200 que nous suivons, 54 sont morts, en moyenne à 62 ans », dénonce Annie Thébaud-Mony. « Vers 45-50 ans, ils ont déclaré des cancers effroyables. Après cinq ans de lutte pour briser le secret-défense que l’État nous opposait, nous avons reçu deux pages tronquées, biffées. Le corps du document nous a été refusé “pour des raisons de sécurité nationale”. »
À ces facteurs s’ajoute le « bruit de fond » radioactif qui tend à augmenter, par exemple du fait des autorisations de rejets accordées aux centrales nucléaires. « Ces chiffres ne sont pas publiés non plus », reprend la sociologue. « Là encore, les associations et citoyens doivent régulièrement saisir la Commission d’accès aux documents administratifs pour se les procurer. »
Le cancer, une maladie de classe
Annie Thébaud-Mony évoque une « accoutumance à l’inégalité insupportable », estimant que le cancer est « largement une maladie de classe » :
« Tant que seuls des travailleurs sont touchés, tout le monde s’en fout. Alors que la santé des travailleurs est la sentinelle de la santé environnementale. Les substances cancérogènes auxquelles ils sont exposés débordent forcément, à terme, vers l’environnement des lieux de production. »
Tout semble en place pour que nous continuions à vivre dans un bain toxique dont la plupart des effets sont méconnus ou sous-estimés. Le Dr Jean-Loup Mouysset (9), spécialisé en oncologie intégrative, estime que face à l’inaction des pouvoirs publics, il faut aider les patients à se protéger en agissant sur les paramètres accessibles pour eux :
« Par exemple, 10 % d’aliments ultra-transformés en plus provoquent une hausse de 14 % du risque de mortalité, toutes causes confondues (10). Selon une étude française, les plus gros consommateurs d’alimentation bio ont un risque de cancer réduit de 25 % par rapport à ceux qui en consomment le moins – jusqu’à -34 % pour les cancers du sein post-ménopause et -76 % pour les lymphomes. Généraliser le bio représenterait ainsi 120 000 cas de cancers en moins chaque année. L’agriculture chimique représente donc la première cause de cancer en France, loin devant le tabac – 68 000 cas, estimait le CIRC en 2018. »
Études à l’appui, le médecin assure que des mesures d’hygiène de vie assez simples réduisent significativement le risque de développer un cancer ou de souffrir d’une récidive. On peut aussi concentrer sa prise alimentaire sur une fenêtre limitée, par exemple 11 heures par 24 heures (11). Le soutien psychosocialaméliore également la survie. « Au total, l’approche intégrative permet de sublimer l’efficacité de la chimiothérapie », revendique-t-il. « J’avance pour mes patients, j’ai choisi de ne pas attendre que les pouvoirs publics bougent. »
L’incidence augmente, mais les taux de guérison progressent peu pour les cancers, « en tous cas beaucoup moins que le battage médiatique autour des “anticancéreux miracles” le laisse croire », prévient la Dre Claudina Michal-Teitelbaum, chercheuse et épidémiologiste indépendante :
« C’est plus visible sur les courbes étasuniennes SEER (Surveillance, Epidemiology and End Survival Program) qui intègrent la notion de taux de guérison dans le temps, contrairement à la France. Par exemple, il faut distinguer la baisse globale de la mortalité par cancer du poumon, liée principalement à la diminution du tabagisme, de la baisse de la mortalité après diagnostic, qui n’a pas tant évolué pour cette maladie. Pourtant, on entend beaucoup parler de “battre le cancer” grâce aux nouveaux traitements. Ces derniers coûtent extrêmement cher et leurs bénéfices sont souvent insuffisamment évalués, comme l’a relevé la Cour des comptes en 2024. »

En 1971, le président étasunien Richard Nixon avait donné 20 ans à son pays pour venir à bout du cancer. Depuis, malgré des annonces retentissantes à intervalles réguliers – et de réelles avancées principalement centrées sur des niches, des cancers rares – l’espoir de vaincre cette maladie s’est amenuisé. Notamment par la prise de conscience que le terme « cancer » recouvre en fait des dizaines de pathologies hétérogènes.
« Dans tous les cas, la compréhension des facteurs qui contribuent à déclencher le cancer et de son “génie” évolutif – les mécanismes de sa propagation – ne peut que favoriser l’avancée vers des traitements », conclut la Dre Cécile Bour, radiologue et fondatrice de Cancer rose. « Et vers le ciblage des personnes les plus à risque. Un exemple ? Courir pour Octobre rose, c’est bien, mais exiger que les sommes récoltées soient affectées à la recherche sur les origines des cancers du sein et à la recherche fondamentale pour comprendre la mécanique cancéreuse, ce serait encore mieux. »
Notes
(1) La composition démographique d’une population joue beaucoup sur le taux des cancers, car cette maladie est plus fréquente quand on vieillit. La standardisation vise à corriger cet effet.
(2) Tous les chiffres sont issus de « Cancer today », un panorama mondial des cancers publié par le Centre international pour le cancer, une agence de l’OMS.
(3) France : 339 cas pour 100 000 habitants, Bulgarie : 222 cas pour 100 000 habitants (tous cancers et classes d’âges confondus, données standardisées (source : Cancer Today, OMS)
(4) France : 39,3 décès pour 100 000 hommes de 0 à 60 ans, tous cancers confondus, versus 19,3 en Suisse et 17,9 en Norvège (données standardisées, Cancer Today)
(5) « Female Breast Cancer Incidence and Association with Socioeconomic Status in a Population-Based Cohort — China, 2018–2024 », et « Socioeconomic status and breast cancer screening and treatment ». N.B. pour cette référence comme pour la suivante, nous avons dû recourir à des études internationales, les chiffres détaillés français étant peu ou pas accessibles, malgré les engagements des pouvoirs publics sur l’open data.
(6) Morello-Frosch R. et al. (2016), Zhang X. et al. (2021), Xu Z. et al. (2023), Liu L. et al. (2024), Nilsson E.E. et al. (2008), etc. – la Dre Julien a fourni de nombreuses références que nous n’avons pas la place de citer intégralement.
(7) Il est aussi l’auteur de Nucléaire : une énergie vraiment sans danger ?, Dunod, 2025.
(8) On n’utilise plus d’amiante, mais il en reste des milliers de tonnes dans les bâtiments construits avant son interdiction.
(9) Ce médecin a reçu des paiements de l’industrie (selon Transparence-Santé, 83 déclarations de liens d’intérêts pour un montant total de 5 843 euros, et le centre qu’il a fondé en reçoit également).
(10) Schnabel L et al., « Association Between Ultraprocessed Food Consumption and Risk of Mortality Among Middle-aged adults in France », Jama Intern.Med.,2019;179(4) – Voir aussi cet article.
(11) Marinac CR, Nelson SH, Breen CI, Hartman SJ, Natarajan L, Pierce JP, Flatt SW, Sears DD, Patterson RE. « Prolonged Nightly Fasting and Breast Cancer Prognosis », JAMA Oncol. 31 mars 2016